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AUX LÉSIONS UNILATÉRALES DES CENTRES NERVEUX

Par M. L. BARD

ProfcMenr de ellnkiae médicale à rCnivenité de Geneve.

On connaît depuis longtemps les mouvements de rotation et de manège que déterminent, chez tous les vertébrés, les lésions expérimentales unilatérales d'un certain nombre de parties du système nerveux central. L'énumération de ces parties, telle que la donnent les physiologistes, comprend de nombreuses régions, très différentes, étagées du nerf auditif aux hémisphères cérébraux. Il parait bien évident que la cause doit en être cherchée dans la paralysie des parties lésées, interrompues dans leur continuité, et dans la prédominance d*action des parties nerveuses symétriques maintenues intactes ; mais la multiplicité même des centres dont l'atteinte produit les mêmes effets, leurs fonctions très différentes, n'ont pas permis jusqu'ici de comprendre la nature et le mécanisme de ces mouvements. Morat et Doyon, dans leur traité de physiologie récent', déclarent catégoriquement que le mécanisme c des mouvements de rotation est resté très obscur et inconnu. Ni la paralysie unilatérale de conducteurs ou de centres représentés en double dans le système nerveux (Lafargue), ni celle des adducteurs d'un côté coïncidant avec celle des abducteurs de l'autre (Schiff), ni la suppression de forces modératrices nécessaires à l'équilibre (Hagendie), ni l'inhibition à distance ne suffisent à nous expliquer complètement ce mécanisme ».

De son côté, Prévost, dont on connaît la compétence particulière à ce point de vue, écrivait encore, dans sa dernière publication à ce soyet, « aucune des interprétations anatomiques qui a été donnée jusqu'à présent, des mouvements de rotation, n'est réellement satisfaisante »*.

' Morat ot Doyon. Traité de physiologie^ Fonctions d'innervation, p. 411.

' J. L. Prévost. De !a déviation conjurée des yenx et de la rotation de la tête en cai de lésions unilatérales de Tencéphale. CiûquêBUDêire de U Société de biologie, 1900. p. 119.

n serait plus juste de dire qu*aucune interprétation n'a été proposée à proprement parler; on ne saurait, en effet, donner ce nom à celles de Lafargue et de Magendie rappelées ci-dessus, parce qu'elles ne comportent, l'une et l'autre, qu'une impression générale, très probablement exacte d'ailleui*s pour toutes les deux, mais trop vague et trop imprécise pour constituer une explication. Celle de SchifT, par contre, ne manque pas de précision, mais, d'une part^ cette différence de paralysie entre les abducteurs et les adducteurs n'a pas été constatée, alors qu'elle serait assez facilement constatable si elle existait ; d'autre part, on ne voit pas comment elle serait à même d'engendrer les mouvements de rotation qu'elle devrait expliquer.

L'échec de toutes les tentatives d'explication me parait dû à ce qu'elles ont été toujours inspirées jusqu'ici par la recherche d'une théorie motrice, par la notion de l'existence d'ordres moteurs auxquels céderait Tanimal, et dont il subirait l'entraînement dans un sens déterminé. Mes recherches cliniques, qui ont déjà fait l'objet de plusieurs publications, sur la déviation conjuguée de la tète et des yeux chez les hémiplégiques, m'ont conduit k chercher, et je crois pouvoir dire, à trouver la solution du problème dans une autre voie, dans la paralysie d'un centre latéral sensorio-moteur de l'équilibre et dans la prédominance d'action de son congénère du côté sain.

Cette théorie sensorielle m'a été inspirée par des considérations cliniques multiples pour la déviation conjuguée, et j'ai été amené à l'appliquer éga^lement aux mouvements de rotation et de manège, d'abord par l'affirmation de Prévost que la déviation conjuguée doit être considérée comme une ébauche des mouvements de rotation, ensuite par l'existence reconnue par tous les physiologistes de rapports étroits de coexistence et de direction entre la déviation conjuguée et les mouvements de rotation, enfin par des constatations diverses démontrant, chez les malades, la participation commune de tous les centres sensoriels au syndrome clinique de la déviation conjuguée des hémiplégiques ^.

La première et la principale difficulté à résoudre était de préciser le mécanisme du fonctionnement normal des centres sensoriels de l'équilibre, prélude nécessaire pour arriver à comprendre leur fonctionnement pathologique en cas de suppression unilatérale de leur activité, et pour en déduire les caractères des troubles moteurs que ce fonctionnement anormal était susceptible de provoquer.

Il serait trop long d'exposer ici, dans tous ses détails, le mécanisme de fonctionnement de ces centres tel que cette étude m'a conduit à le formuler, mécanisme que j'ai déjà exposé dans un article spécial*. Je me contenterai d'en rappeler les lignes générales, dans la mesure nécessaire à la compréhension du point particulier qui nous occupe.

' L. Bard. De l'origine sensorielle de la déviation conjagée des yeux avec rotation de la têlc chez les hémiplégiques {Semaine mcdJcahy 14 janvier 1904).

' Des chiasmas optique, acoustique et vestibulaire; unirormité fonctionnelle, normale et pathologique, des centres de la vue, de Touie et de l'équilibre (SeœaJDe médicale, 4 mai 1904).

JoUnNAL DK PUYSIOL. tT DE PATIIOL. GbNÉli., 1000. 18

Lee canaux semi*circulaires, et Tutricule qui les relie, constituent dans leur ensemble Tappareil périphérique d'un sens spécial, celui de rorientationéquilibre, desservi par le nerf vestibulaire et complété par des centres ehcëphaliques spéciaux. Le labyrinthe est parfaitement organisé pour sigùaier et pour analyser tous les mouvements qu41 subit, sans avoir d'ailleurs à distinguer les mouvements actifs des mouvements passifs, tous étant également passifs à son égard, puisqu'il est inclu au centre d'un support rigide et qu'il ne possède aucun muscle qui lui soit propre.

La rigidité de leur support osseux crée enlre les deux labyrinthes une solidarité statique telle qu'il n'est aucun mouvement qui puisse les infiueaoer isolément; toute perception de mouvement est donc bilabyrinlhique à l'état normal. Par suite la suppression d'un seul labyrinthe, de même que celle d'un seul œil ou d'une seule oreille, diminue en quelque mesure la précision des renseignements sensoriels, mais n'en supprime aucun, parce que l'autre labyrinthe, plus encore que l'autre œil ou que l'autre oreille dont les champe sont limités, suffît à les fournir tous aux centres supérieurs. Je ne parle toutefois que de la suppression proprement dite, car, pai* contre, 1 irritation d'un appareil périphérique ou de son nerf est susceptible de fausser la perception, en fournissant des renseignements inexacts ou contradictoires.

Quelle que soit la manière dont on conçoive le mode d'action du mouvement sur les papilles nerveuses, qu'on invoque une traction par déplacemeol du liquide ou une variation de pression dans son intérieur, on est obligé de reconnaître que, sauf une exception qui n'a pas attiré l'attention et sur laquelle je reviendrai plus loin, l'enregistrement simultané d'un même mouvement dans les deux labyrinthes se fait dans chacun d'eux sous un signe différent, c'est-à'-dire que le mouvement qui est perçu positif par le labyrinthe droit est perçu négatif par le labyrinthe gauche et réciproquement.

Jusque-là tous les auteurs qui se sont occupés de la question sont à peu près d' accord; seul Egger soutient que les impressions positives sont seules perçues et que, par suite, un mouvement donné quelconque n'est perçu que par un seul labyrinthe, celui qui est influencé par lui positivement ; j'ai combattu ailleurs cette manière de voir qui est tout à fait inacceptable *•

Arrivées là les descriptions s'arrêtent ; on ignore tout des relations des centres avec le labyrinthe, de leurs connexions anatomiques et de leur mode de fonctionnement.

A défaut de constatations anatomiques positives, les faits d'observatioa normaux et pathologiques m'ont paru justifier la conception théorique suivante : les impressions positives et négatives prennent naturellement, pour parvenir aux centres, également la voie du nerf vestibulaire, mais arrivées dans la profondeur elles se séparent les unes des autres au niveau d*ttn chiasms de ce nerf, de telle sorte que les unes franchissent la ligne médiane et se rendent au centre encéphalique de perception situé du côté opposé, tandis que les autres prennent une voie différente qui les dirige sur le oaotre symétrique situé de leur côté. De cette façon, chaque centre latéral recevant les impressions positives d'un labyrinthe et les impressions négatives de son

* L. Bard. Orientation et accomodation auditives. Hémidésorientation centrale. Ar^Pns intornationalea de laryngologie^ 1905, p. 837.

congénère, centralise les deux impressions simultanées fournies par les divers mouvements d'une direction déterminée, mais par contre ne reçoit rien des impressions fournies par les mouvements de la direction opposée. U importe peu d'ailleurs que ce soient les positives ou les negatives qui franchissent ou non la ligne médiane, le seul point essentiel est qu'il se passe un triage qualitatif, qui superpose dans un centre unique les deux impressions périphériques, symétriques, équivalentes, mais de sens contraire, représentatives d*un seul et même mouvement réel. Le chiasma vestibulaire est de tous points analogue au chiasma optique, qui concentre dans un seul des centres visuels latéraux les deux images oculaires d'un même objet placé dans un champ latéral de la vision. Il en est ainsi pour tous les mouvements qui comportent un déplacement différent pour les deux moitiés du corps par rapport à l'axe du mouvement, inclinaison latérale ou rotation ; par contre les mouvements, tels que ceux de culbute, dans lesquels le déplace^meat des deux parties du corps est parallèle au lieu d'être opposé, obéissent à une loi différente, comme je l'ai montré dans mon travail antérieur ; leurs impressions vestibulaires latérales sont de même signe; simultanément positives ou négatives, elles impressionnent, dès lors, simultanément les deux centres latéraux, de même que, dans la vision, les images maculaires d'un objet placé dans le champ central vont également aux deux centres visuels latéraux.

L'avantage primordial de ce dispositif physiologique réside dans la facilité et la précision qu'il donne automatiquement aux réflexes moteura nécessaires à l'exercice de la fonction. Le centre de perception est, en effet, sensorio-moteur, et non sensoriel pur, suivant la loi générale habituelle; on peut même afBrmer que, pour le sens qui nous occupe, le réflexe moteur consécutif à l'impression est plus important que la perception elle-même; il importe surtout qu'il soit aussi rapide, sinon plus rapide qu'elle, car, si peu qu'il fût retardé, il deviendrait impuissant et dès lors inutile.

La vue et l'ouïe sont surtout destinées k fournir à l'intelligence les images des objets extérieurs, et les réflexes moteurs automatiques ne sont qu'un adjuvant de la fonction principale, qui est constituée par la perception ellemême. Le sens labyrinthique, par contre, fournit des sensations restant souvent sutxx)n8eiente8, les réflexes moteurs qui les suivent constituent la fonction principale, car ils ont pour but de rétablir aussitôt, par une compensation appropriée, la rectitude de la progression ou la certitude de l'équilibre dont le mouvement perçu avait compromis la régularité.

La coaoeption précédente fait apparaître la simplicité et la précision du mécanisme d'action de cet appareil sensoriel. Chaque centre latéral recevant les DotioiiB d'ime seule direction de mouvements, et n'ayant à établir entre elles que des diilérences d'intensité, commandera automatiquement, toutes les fois qu'il est excité, les mêmes contractions musculaires, provoquant des neuvements d'une seule direction, toujours la même, celle qui est capable de eombatire et de redresser la seule inclinaison dont le centre considéré a nMmalement connaissance.

G'eet ainsi que le sens labyrinthique constitue un appareil régulateur automatique de l'équilibre, en même temps qu'un mécanisme régulateur des meatyemeais actifs les plus divers, régulateur notamment de tous les modes

de progression» dont il maintient automatiquement l'harmonie et la fixité é direction.

Les conditions dans lesquelles se fait la marche, la marche à quaim patte plus encore que la marche bipède, rendaient absohiment nécessaire un appa reil régulateur de cet ordre. Le progression, en effet, n'est pas, à propremei parler, rectiiigne, mais bien constituée par une ligne brisée, créée par 1 fonctionnement alternatif des membres latéraux.

Chaque mouvement des membres réalise un déplacement en avant, qi reste acquis, et un petit déplacement latéral que le mouvement suivant d membre opposé compensera en Texécutant à son tour en sens inverse. Il m porte peu d'ailleurs, pour le mécanisme de cette régulation, de savoir si le déplacements latéraux ont lieu du côté des membres qui agissent ou du côt opposé, il suffit de savoir qu'ils se produisent alternativement dans les deu et qu'ils se compensent réciproquement à l'état normal; la rectitude de! progression est subordonnée à l'exactitude rigoureuse de ces compensation successives. Tous les sens se prêtant un mutuel appui, la vision apporte un aide utile à ces compensations, mais elle n'en constitue pas le substralun essentiel, c'est au sens labyrinthique qu'il appartient de les assurer.

Par suite des connexions des appareils périphériques et des centres, pa le fait de leur fonctionnement ainsi compris, une lésion destructive d*uQ laby rinthe ou d'un nerf vestibulaire supprimera toutes les impressions unilaté raies, mais elle ne compromettra l'action d'aucun des centres latéraux puisque tous les deux reçoivent leurs renseignements des deux labyrinthes Par contre, une lésion unilatérale, située sur les centres eux-mêmes ou sui les voies vestibulaires au delà de leur chiasma, supprimera la perception d< l'un des sens des mouvements, en laissant persister la seule notion des mou vements de sens contraire ; par là elle créera une hémidésorîentation centrale, qui est, pour le sens labyrinthique, le correspondant exact de l'hémi* anopsie pour l'appareil visuel.

Au point de vue de la perception consciente, cette lésion créera un trouble caractérisé par ce fait que le sujet, placé sur une plaque tournante, reconnaitn les mouvements quand ils auront lieu dans le sens qu'il perçoit encore, tandis qu'il croira rester immobile quand ces mouvements auront lieu dans le sens contraire. Si l'hémianesthésie sensorielle est incomplète, il percevu les mouvements des deux sens, mais avec une différence d'acuité^ révélée soit parce quMl croira inégaux d'intensité des mouvements alternatifs égaui de sens contraire, soit parce qu'il percevra les plus légers mouvements d'une direction, et ne percevra leurs contraires que lorsqu'ils atteignent une iiA&t site notablement plus élevée que celle qui lui suffît pour les précédents.

Je n'ai pas encore eu l'occasion d^observer moi-même des exemples d'hémidésorientntion par anesthésie complète, mais il en a été publié deux cas très caractéristiques, observés tous les deux par M. Egger, l'un dans le service du professeur Dejerine, l'autre dans celui du professeur Raymond, contrôlés ainsi chacun par l'un ou l'autre de ces deux éminents neurologistes.

Il est vrai que M. Egger a interprété ces cas d'une manière différente, i

[e ne les elle ici que pour démontrer la réalité de l'existence de ce type que ron pourrait croire sans cela purement théorique.

On comprend sa rareté lorsqu'on considère qu'il ne peut être produit que par des lésions d'un siège précis et probablement très circonscrit. Il est probable d'ailleurs que sa rareté est moins grande qu'elle ne le parait, par le fait qu'il s*agit d'un syndrome peu connu et encore moins recherché.

L'hémianesthésie incomplète, par contre, est très fréquente, du moins J'après mes observations, car je ne sache pas qu'elle ait été recherchée et lécrite jusqu'ici. Depuis que mon attention est attirée sur ce point, je Ta! retrouvée chez la plupart des hémiplégiques, à une époque rapprochée de leur ictus, c'est-à-dire en somme dans les mêmes conditions que la déviation conjuguée de la tête et des yeux. Je l'ai également observée dans un cas de tumeur cérébrale. Toutefois la recherche de ce phénomène est plue difBcile que celle du syndrome de Prévost, non seulement parce qu'elie nécessite un fauteuil tournant approprié, mais surtout parce qu'elle exige uh Hat du malade sufRsamment conscient pour répondre aux questions, alors |ue, d'autre part, le phénomène se dissipe graduellement, à mesure que se rétablissent les fonctions temporairement inhibées par l'Ictus apoplectique.

La fréquence du phénomène, sa présence dans des lésions de sièges les plus divers, obligent à penser qu'il s'agit le plus souvent simplement de la paralysie inhibitoire du centre, sous l'influence d'une lésion plus ou moins âiorignée, et non de sa paralysie par une lésion directe ; celle-ci, plus rare, pouvant sans doute engendrer par contre une hémidésorientation plus probade.

Les lésions susceptibles de créer l'hémidésorientation centrale, complète DU incomplète, se révèlent d'autre part par les perturbations qu'elles ipportent dans les réflexes sensorio-moteurs propres aux centres considérés. \prè8 les explications qui précèdent, il est facile d'en prévoir et d'en M)mprendre la nature; ils sont le fait de la suppression ou del'afTaiblissement les mouvements commandés par un des centres, en regard de la persistance les mouvements commandés par le centre antagoniste. La suppression >u l'atténuation de la réaction des mouvements d'un côté, vers la gauche par exemple, s'accompagne de la suppression ou de l'atténuation des mouvements compensateurs du côté opposé, c'est-à-dire vers la droite ; par suite toute iéviation à droite restant corrigée, alors qu'une déviation gauche ne l'est [)lus, il en résultera une prédominance des mouvements vers la gauche, nconsciente ou au moins involontaire, sous forme d'attitude, de chute ou de [>rogre8sion anormale suivant les cas. A l'état léger la déviation conjuguée les yeux et de la tête, à l'état plus accusé, les mouvements de rotation ou le manège, révéleront à l'observateur Ybémidéséquilibre, qui est la traduction notrice de rhémidésorientation de cause centrale.

Cet hémidéséquilibre n'est ainsi que la résultante de la prédominance l'action de l'un des centres latéraux de l'équilibre ; en fait, il n'est d'ailleurs |ue l'exagération pathologique d'une tendance qui existe à l'état d*ébauche I l'état normal, par le fait de l'inégalité physiologique habituelle de tous 108 appareils et de tous nos centres bilatéraux. Cette inégalité explique la UfBculté de la marche rectiligne les yeux fermés, et la tendance que l'on lubit alors à dévier légèrement d'un côté.

de progression» dont il mainlient automatiquement l'harmonie et la fixità de direction.

Les conditions dans lesquelles se fait la marche, la marche à quatre pattes plus encore que la marche bipède, rendaient absolument nécessaire un appareil régulateur de cet ordre. Le progression, en effet, n'est pas, à proprement parler, rectilîgne, mais bien constituée par une ligne brisée, créée par le fonctionnement alternatif des membres latéraux.

Chaque mouvement des membres réalise un déplacement en avant, qui reste acquis, et un petit déplacement latéral que le mouvement suivant du membre opposé compensera en l'exécutant à son tour en sens inverse. Il importe peu d'ailleurs, pour le mécanisme de cette régulation, de savoir si les déplacements latéraux ont lieu du côté des membres qui agissent ou du côté opposé, il suffit de savoir qu'ils se produisent alternativement dans les deux et qu'ils se compensent réciproquement à Tétat normal; la rectitude de la progression est subordonnée à l'exactitude rigoureuse de ces compensations successives. Tous les sens se prêtant un mutuel appui, la vision apporte une aide utile à ces compensations, mais elle n'en constitue pas le substratum essentiel, c'est au sens labyrinthique qu'il appartient de les assurer.

Par suite des connexions des appareils périphériques et des centres, par le fait de leur fonctionnement ainsi compris, une lésion destructive d'un labyrinthe ou d'un nerf vestibulaire supprimera toutes les impressions unilatérales, mais elle ne compromettra l'action d'aucun des centres latéraux, puisque tous les deux reçoivent leurs renseignements des deux labyrinthes. Par contre, une lésion unilatérale, située sur les centres eux-mêmes ou sur les voies vestibulaires au delà de leur chiasma, supprimera la perception de l'un des sens des mouvements, en laissant persister la seule notion des mouvements de sens contraire ; par là elle créera une hémidésorientation centrale, qui est, pour le sens labyrinthique, le correspondant exact de l'hémi^ anopsie pour l'appareil visuel.

Au point de vue de la perception consciente, cette lésion créera un trouble caractérisé par ce fait que le sujet, placé sur une plaque tournante, reconnaîtra les mouvements quand ils auront lieu dans le sens qu'il perçoit encore, tandis qu'il croira rester immobile quand ces mouvements auront lieu dans le sens contraire. Si l'hémianesthésie sensorielle est incomplète, il percevra les mouvements des deux sens, mais avec une différence d'acuité^ révélée soit parce qu'il croira inégaux d'intensité des mouvements alternatifs égaux de sens contraire, soit parce qu'il percevra les plus légers mouvements d'une direction, et ne percevra leurs contraires que lorsqu'ils atteignent une intensité notablement plus élevée que celle qui lui suffit pour les précédents.

Je n'ai pas encore eu l'occasion d'observer moi-même des exemples d'hémidésorientation par anesthésie complète, mais il en a été publié deux cas très caractéristiques, observés tous les deux par M. Egger^ l'un dans le service du professeur Dejerine, l'autre dans celui du professeur Raymond, contrôlés ainsi chacun par l'un ou l'autre de ces deux éminentsneurologistes.

Il est vrai que M. Egger a interprété ces cas d'une manière difiérente» mais

je ne les elle ici que pour démontrer la réalité de l'existence de ce type que Ton pourrait croire sans cela purement théorique.

On comprend sa rareté lorsqu'on considère qu'il ne peut être produit que par des lésions d'un siège précis et probablement très circonscrit. Il est probable d'ailleurs que sa rareté est moins grande qu'elle ne le parait, par le fait qu'il s'agit d'un syndrome peu connu et encore moins recherché.

L'hémianesthésie incomplète» par contre, est très fréquente, du moins d'après mes observations, car je ne sache pas qu'elle ait été recherchée et décrite jusqu'ici. Depuis que mon attention est attirée sur ce point, je l'ai retrouvée chez la plupart des hémiplégiques, à une époque rapprochée de leur ictus, c'est-à-dire en somme dans les mêmes conditions que la déviation conjuguée de la tête et des yeux. Je l'ai également observée dans un cas de tumeur cérébrale. Toutefois la recherche de ce phénomène est plue difficile que celle du syndrome de Prévost, non seulement pai*ce qu'elle nécessite un fauteuil tournant approprié, mais surtout parce qu'elle exige uh état du malade sufRsamment conscient pour répondre aux questions, alors que, d'autre part, le phénomène se dissipe graduellement, à mesure que se rétablissent les fonctions temporairement inhibées par l'ictus apoplectique.

La fréquence du phénomène, sa présence dans des lésions de sièges les plus divers, obligent à penser qu'il s'agit le plus souvent simplement de la paralysie inhibitoire du centre, sous l'influence d'une lésion plus ou moins éloignée, et non de sa paralysie par une lésion directe ; celle-ci, plus rare, pouvant sans doute engendrer par contre une hémidésorientation plus profonde.

Les lésions susceptibles de créer l'hémidésorientation centrale, complète ou incomplète, se révèlent d'autre part par les perturbations qu'elles apportent dans les réflexes sensorio-moteurs propres aux centres considérés. Après les explications qui précèdent, il est facile d'en prévoir et d'en comprendre la nature; ils sont le fait de la suppression ou del'afraiblissement des mouvements commandés par un des centres, en regard de la persistance des mouvements commandés par le centre antagoniste. La suppression ou l'atténuation de la réaction des mouvements d'un côté, vers la gauche par exemple, s'accompagne de la suppression ou de l'atténuation des mouvements compensateurs du côté opposé, c'est-à-dire vers la droite ; par suite toute déviation à droite restant corrigée, alors qu'une déviation gauche ne l'est plus, il en résultera une prédominance des mouvements vers la gauche, inconsciente ou au moins involontaire, sous forme d'attitude, de chute ou de progression anormale suivant les cas. A l'état léger la déviation conjuguée des yeux et de la tête, à l'état plus accusé, les mouvements de rotation ou de manège, révéleront à l'observateur Vbémidéséquilibre^ qui est la traduction motrice de rhémidésorientation de cause centrale.

Cet hémidéséquilibre n'est ainsi que la résultante de la prédominance d'action de l'un des centres latéraux de l'équilibre ; en fait, il n'est d'ailleurs que l'exagération pathologique d'une tendance qui existe à l'état d'ébauche à l'état normal, par le fait de l'inégalité physiologique habituelle de tous nos appareils et de tous nos centres bilatéraux. Cette inégalité explique la difficulté de la marche rectiligne les yeux fermés, et la tendance que l'on Bubit alors à dévier légèrement d'un côté.

27a L* BARD

On peut également constater facilement cette prédominance de Tun des centres, à peu près chez tous les sujets, par Texploration de la sensibilité aux mouvements communiqués sur le fauteuil tournant. Chez le plus grand nombre des sujets ce sont les mouvements dans le sens des aiguilles d'uoe montre qui sont perçus avec le plus de finesse, c* est-à-dire les mouvements de rotation vers la droite, fait sans doute en rapport avec la prédominanoe de nombre des droitiers sur les gauchers.

La perception des déplacements subis, d*une part, les mouvements réflexes déterminés par ces déplacements, d'autre part, constituent deux ordres de faits connexes, dont les troubles peuvent évoluer parallèlement, mais qui ne sont pas cependant complètement solidaires. Il y a tout lieu de penser que la perte des perceptions et des réflexes survient en môme temps chez les hémiplégiques aussitôt après Tictus, mais que la perturbation des réflexes per* siste encore, plus ou moins longtemps, après le retour des perceptions conscientes. Le fait est plus difficile à vérifier pour Téquilibre que pour la vision, mais il parait bien obéir aux mêmes lois pour les deux sens. .Toutes les fois que la chose est possible, il y a donc lieu d'explorer séparément les perceptions conscientes et les réflexes automatiques; Thémidésorientation et rhémidéséquilibre constituant en somme des états distincts, servent associés, mais souvent aussi isolés et en quelque mesure autonomes.

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