I. — Théorie cellulaire de la lymphogénèse
L'étude du mécanisme de la lymphogénèse a passé en l'espace de quelques années par des phases bien diverses. La théorie delà filtration, due à Ludwig, était restée longtemps classique, quand Heidenhain vint s'efforcer de démontrer que la lymphe doit son origine à un acte sécrétoire de l'endothélium des capillaires sanguins; mais bientôt la théorie physique ou plutôt physicochimique trouva un nouvel appui dana les expériences de Cohnstein et dans celles de Starling qui fit intervenir en outre, pour expliquer l'action de certaines substances lymphagogues, dites (j|e la première classe, une modification de la perméabilité des parois vasculaire^.
Frappé des objections auxquelles doQnent prise, par certains côtés, les principales théories proposées^ Asher^ à son tour, a cherché à y substituer une nouvelle qu'il appelle la théorie cellulaire de la formation de la lymphe : la lymphe est le produit du travail des organes; sa quantité et sa concentration se règlent sur l'intensité des échanges nutritifs dont elles donnent en quelque sorte la mesure. Moussu ' a soutenu également que la lymphe est surtout un produit d'élaboration des éléments cellulaires^ que sa formation est en rapport direct avec leur activité vitale.
Quels sont les liens qui unissent celle-ci à celle-là. En réponse à cette question^ Asher a émis deux hypothèses *. La première peut être formulée ainsi : la lymphe est un produit de sécrétion des cellules en état d'activité. Mais ce n'est pas là à proprement parler une explication, puisque le mécanisme intime des sécrétions nous est lui-même encore imparfaitement connu. D'après la seconde hypothèse, les matériaux de déchet des cellules modifient les rapports osmotiques entre le sang et la lymphe interstitielle. Starling ' a donné à cet énoncé une forme plus précise : dans le travail de nutrition, les cellules transforment les grosses molécules, constitutives de leur proto-
I Joum. de VAnai. et de la Physiol, 190i, p. 365 et 350.
* leiischr. f, Biolog..i. 40, p. 333, 1900.
3 Cité par ëllinger. Ergebn. d, Physiol. I Jahrg., I AbiheU, 1902.
TRAVAIL DES GLANDES ET LYMPHOGÉNÈSE
plasma^ en molécules à la fois plus petites et plus nombreuses, en même temps qu'elles élaborent aussi des sulïstances cristalloïdes; ces produits de déchet passent dans la lymphe interstitielle dont ils augmentent la pression osmotique ; il en résulte un appel d'eau des capillaires sanguins vers les espaces lymphatiques.
Asher a réuni dans une série de mémoires nombre de faits nouveaux et intéressants qui militeraient en faveur de sa théorie et dont quelques-uns ont déjà été confirmés par d'auti^es physiologistes. Les exemples qui, à mon avis, peuvent le mieux servir à mettre en évidence les relations entre la formation de la lymphe et l'activité cellulaire sont ceux qui sont empruntés à la physiologie des glandes à sécrétion externe. Si l'un de ces organes, pendant la durée de son fonctionnement, fournit une plus grande quantité de lymphe, en même temps qu'il déverse au dehors le produit qu'il élabore, la dépendance des deux phénomènes se manifestera sous sa forme la plus simple et la plus frappante.
Mais si l'on passe en revue les expériences de ce genre qui ont été publiées jusqu'à présent et qui sont les seules auxquelles je m'arrêterai, on s'aperçoit qu'elles prêtent toutes à discussion. C'est ainsi que Asher avait attribué l'action lymphagogue de la peptone à son pouvoir excito-sécrétoire sur le foie. Il est vrai que cette substance provoque un flux plus abondantde bile, comme l'avait déjà signalé Gley*. Mais tous les physiologistes qui ont répété cette expérience s'accordent à attribuer ce résultat^ non pas à une sécrétion plus abondante, mais à une contraction plus énergique de la vésicule biliaire *.
Asher cependant a rapporté d'autres faits qui paraissent plus probants : ainsi il a trouvé que la bile et l'hémoglobine qui, injectées dans le sang, sont des agents cholagogues, sont en même temps des lymphagogues et il a cru pouvoir rattacher, avec apparence de raison^ l'augmentation du débit de la lymphe à l'activité plus grande de la fonction biliaire '.
Bainbridge * qui^ au lieu de bile, a employé le taurooholate de soude, confirme les résultats obtenus par Asher et Barbera et se range à leur interprétation. Cet expérimentateur conclut de ses observations que les sels biliaires n'appartiennent ni aux lymphagogues de la 1'' classe ni à ceux delà 2* classe, mais à une catégorie nouvelle de ces agents qui accélèrent le cours de la lymphe en stimulant le métabolisme du foie. En réalité, ce n'est là qu'une hypothèse. Il est certain que le taurocholate de soude n'a rien de commun avec les lymphagogues de la 2* classe, dont l'action s'exerce en créant un état de pléthore hydrémique et par suite un excès de pression dans les capillaires sanguins. Mais de ce que la lymphe que l'on recueille après rinjection du taurocholate est moins concentrée qu'elle ne l'est d'ordinaire sous l'influence des lymphagogues delà 1'" classe S est-on autorisé à déduire de là, avec Bainbridge, que ce sel ne doit pas prendre place parmi ces derniers. Si vraiment, comme il est possible, mais non démontré, ceux-ci doivent leurs propriétés à ce qu'ils rendent les parois vasculaires plus perméables, le
' Cinquantenaire de la Soc. de Biologie, 1899, p. 701.
• Ellînoer, tiofmeittei's Beitr., 2, 1902, p. 297. — Doyon, Soe. de BioLt 4903, p. 314. — NoLP, Arch, intern, de Phy$iol., 1905, p. 229.
2 Zeitzckr. f. Biolog., 1899, p. 261.
* Joum. of PhfjiioL, 1902, t. 28, p. 204.
' Asher cependant l'a trouvée très concentrée À la suite des injections de bile*
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degré de cette altération ne peut-il pas varier d'une substance à l'autre ? Xe peut-on pas supposer aussi^ avec Cohnstein, que parmi les composés cliniques a pouvoir lymphagogue il en est qui, au lieu d'agir sur la paroi vasculaire, permettent au plasma sanguin auquel ils sont mélangés de filtrer plus facilement à travers cette membrane ? Au surplus, Bainbridge reconnaft lui-même qu'il serait possible que le sel biliaire exerçât son action par l'intermédiaire de l'endothélium des capillaires hépatiques, dont il stimulerait les propriétés sécrétoires : c'est, comme on voit, la théorie de Heidenhain appliquée à ce cas particulier, de même qu'elle a été reprise plus récemment par Nolf ' pour celui de la peptone. Les réflexions précédentes s'appliquent aussi aux effets des injections d'hémoglobine.
L'écoulement plus abondant de la lymphe cervicale, observé dans les cas où l'on provoque la sécrétion salivaire, soit par des excitations gustati?es (Asher et Barbera) •, soit par l'électrisation des nerfs glandulaires (Bainbridge) ', a aussi été invoqué à l'appui de la théorie cellulaire de la lymphogenèse. Malheureusement, pour obtenir d'un tronc collecteur de la région cervicale chez le chien une quantité appréciable de lymphe, ces physiologistes ont été obligés de masser le cou de l'animal pendant la durée de l'expérience; et comme l'a fait remarquer avec raison Falloise « on fait intervenii ici un facteur étranger de la régularité duquel on n'est pas toujours maître».
Il est vrai que cette même objection ne peut pas s'adresser aux expériences de Moussu qui, opérant sur les grands animaux, n'a pas eu besoin de recourii au massage, et qui, à la suite de l'injection de pilocarpine, a obtenu sur h cheval une quantité de lymphe cervicale double de la normale. Mais Moussu fait remarquer que la salivation provoquée par la pilocarpine s'accompagne d( mouvements de la langue, du pharynx, de la mâchoire qui peuvent retentit sur la formation de la lymphe. D'autre part, dans deux expériences faites chez le bœuf, dans lesquelles l'excitation du nerf sécréteur de la parotide donna lieu à un écoulement abondant de salive, la quantité de lymphe recueillie par la fistule cervicale fut moindre qu'à l'état de repos. Ces deu3 derniers cas permettraient donc de dire, ajoute Moussu, que l'activité de h circulation lymphatique n'est pas fonction de l'activité sécrétoire, en tout cas que le travail des glandes salivaires ne paraît pas jouer un rôle bien acti dans l'élaboration de la lymphe.
Heidenhain *, dont les observations sur ce même sujet ne paraissent avoiJ attiré l'attention d'aucun des expérimentateurs qui s'en sont occupés récem ment, est encore plus afflrmatif. Dans son travail sur les glandes salivaire^ publié en 1878, on lit que, quelque prolongée que soit l'excitation des ner£ sécréteurs, il ne se produit jamais ni une distension plus grande des espaoei lymphatiques de la glande, ni une accélération du cours de la lymphe qtf en provient. Plus tard, dans son article du Traité de Hermann % il insist! encore sur ce point que rien de tout cela ne s'observe jamais « même quad la sécrétion se prolongerait une journée entière ». Bien que Heidenhain n'ai
> Loc. cit.
* Zeiltchr. f. Biol, t. 36, p. 154, 1898. » Joum. of PhyiioL, t. 26, p. 79, 1900.
♦ Pfiuger's Arch.,i. 17..p. 1, 1878.
» Hermann's Handb, d, PkyêioL, t. V, p. 75.
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pas publié de docunieDU détaillés à l'appui de ses assertions^ nous le savons expérimentateur trop scrupuleux pour les formuler aussi précises, si elles n'étaient pas fondées sur l'observation directe.
D'après Bainbridge^ Cohnheim aurait vu, en 1877^ que l'excitation de la corde du tympan produit un flux plus abondant de lymphe de la glande sous-maxillaire. Je n'ai pu vérifier ce renseignement. Au contraire, dans son ouvrage Vorlesungen ueber allgemeine Pathologie, 1882, p. 443, Cohnheim affirme < que chez un chien normal et intact, quelque active que soit la sécrétion salivaire, jamais le tronc cervical ne charrie ni ne fournit une seule goutte de lymphe en plus > .
II. — Influence de la ségrétine sur la formation de la lymphe. Expériences antérieures.
S'il est une circonstance dans laquelle doit se vérifier le bien fondé de la théorie de Asher^ c'est lorsque plusieurs glandes entrent en activité simultanément et accumulent ainsi les effets présumés de leur travail. Falloise ' a bien compris le parti qu'on pouvait tirer à cet égard de l'emploi de la sécrétine qui permet de stimuler à la fois non seulement les fonctions du pancréas, mais encore celles du foie et même, comme on Ta montré depuis, celles des glandes de l'intestin. Ce physiologiste a constaté, en efiet^ que l'injection de l'extrait aqueux du jéjunum, préparé d'après la méthode de Bayliss et Starling *, est suivie d'un accroissement considérable du débit de la lymphe par le canal thoracique. Mais, d'après Falloise, cet effet n'est pas dû à l'influence excito-sécrétoire de la macération intestinale sur les glandes abdominales; car l'extrait aqueux de l'extrémité de l'iléon, qui ne contient pas de sécrétine et qui n'a donc aucune action sur les glandes abdominales, est tout aussi lymphagogue que celui qui provient du duodéno-jéjunum : cette propriété est due, dans l'un et l'autre cas^ aux albumoses et peut-être aussi aux sels biliaires mélangés à la préparation.
A l'appui de son opinion, Falloise a cherché à dissocier l'action de la sécrétine de celle des substances lymphagogues, qui. selon lui, l'accompagnent; il X pensé y être arrivé en suivant un procédé indiqué par Bayliss et Starling » 3t qui consiste essentiellement à broyer la muqueuse du duodéno-jéjunum, ^ns addition d'acide, à la traiter ensuite par l'alcool absolu, pendant vingtjuatre heures dans l'appareil de Soxhlet, et à faire bouillir, seulement alors, a masse avec la solution de HCl à 4 p. 1000. La solution ainsi obtenue, tout ^n conservant son action sur la sécrétion pancréatique, a cessé, d'après Faloise, d'être lymphagogue. La preuve serait décisive.
Malheureusement Bainbridge*, de son côté, est arrivé à des résultats absoliment opposés : il a vu la macération intestinale^ préparée d'après cette nème méthode, accélérer à la fois et la sécrétion pancréatique et le cours de 9t lymphe. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que ces expériences de Falloise,
1 Bullet, de l'Acad. roy, de Belgique, p. 945, 1902.
9 Journal of PkytioL, U 28, p. 325, 1902.
s Loe. cit.
^ Joum. ofPhytiol, t. 33, 1904.