‹ Journal de psychologie normale et pathologiqueChapitre 65 sur 161 · CHEZ LES ALIÉNÉS · texte numérisé non relu

CHEZ LES ALIÉNÉS

Beaucoup d'Aliénés appartenant aux catégories les plus disparates croient vivre en plein mystère, dans une perpétuelle et universelle fantasmagorie. Les illusions, les hallucinations, eu se mêlant à la réalité, donnent l'impression, pour peu qu'il reste quelque mémoire cl quelque capacité de comparaison sinon de contrôle, que gens, animaux, objets, événements, mots sont des énigmes compliquées, dontil ne faut point jouer à la légère, des pièges, des mystîHoalions, des symboles. Tout visage est un masque cachant un personnage secret, et les données les plus futiles auraient besoin d'être déchiffrées. Pour peu qu'il ait quelque conscience du dérangement de ses facultés et du changement survenu en lui, la propre personnalité du malade devient pour lui un mystère, centre de cet univers de mystères. A côté des délirants qui ont achevé et arrêté leur système — les fous qui savent, qui ont trouvé, — il y aceuxqui sont à la période d'activité, en Irain de construire leur délire : les fous qui cherchent, qui essaient des hypothèses. Le sentiment morbide du mystère est la source intarissable de leurs interprétations délirantes, et c'est pour se délivrer de l'inquiétude de l'inexpliqué qu'ils systématisent, selon leurs moyens, ces interprétatious en un ensemble plus ou moins cohérent.

Noos avons tous, nous les normaux, le sentiment du mystère, et,

[suivant notre culture, le tourment de l'inconnu. Mais nous avons

Eausâi et d'abord le discernement du réel, la perception ou la divi-

Qatioa sinon adéquate, du moins pratiquement sufûsante, des choses

Aalurelies et des choses humaines. Notre notion des lois physiques

JOVnSAI, DE PSYCnOLOGiE

nous oriente parmi les phénomènes, nous suggère des attentes qui ne sont pas déguea ; notre notion des lois psychologiques nous permet la sociabilité ; nous savons que les hommes ne sont pas toujours fourbes, comédiens, que la simplicité, la véracité, Terreur naive existent^ nous ne compliquons pas trop la vie. Restent les grands problèmes, les arcanes de la science et de la philosophie : mais sur notre sentiment normal de Tinconnu, nous n'éL-hafaudons que des métaphysiques, systèmes théoriques, qui nous laissent les mains libres pour la science positive et pour la vie positive.

n est anormal que te sentiment du mystère na soit pas ainsi localisé, exclu du domaine pratique et qu'il se répande sur toutes choses. Dans la folie du doute, les questions succèdent aux queslioas; à perle de vue l'esprit se livre à celle gageure, de formera propos de tout et de rien mille conjectures, d'envisager sans trêve les éventualités les plus improbables. Le douleur est un pur spéculatif, il s'en lient à l'interrogation, il écarte d'avance toute réponse, il s'abstient d'opter pour une alternative plutôt que pourtoute autre. Chez le délirant systématique actif, le doute morbide est orienté et aboutit. Des inclinations personnelles puissantes, la méfiance, l'orgueil, dirigent l'interrogation et dictent la réponse. Tandis que le douteur reste dans le mystère et s'y perd, le systématique organise le mystère jusqu'à la formation de convictions morbides capables de produire des actes, jusqu'à l'irruption de la fantaisie dans la conduite ; il bâtit peu h peu une fausse conception du monde, de la société, de soimême, assez puissante pour entraîner des propos, des lettres, des démarches, des violences.

L'absence totale d'intelligence, et d'autre part la lucidité intacte, écartent le tourment morbide de l'inconnu. Imbéciles et déments vivent sans comprendre ni chercher à comprendre. De leur côté, certains malades mentaux iulelligents, trouvent le moyen de conserver, en dépit de troubles caractérisés, une interprétation correcte des choses, des gens et d'eux-mêmes, et d'échapper au désarroi investigaltur, à l'inquiétude interrogative. source de délire. Nous avons pu causer avec un célèbre morphinomane, homme d'une culture scientifique distinguée, qui, pendant sa longue carrière psychopathique, a eu mille hallucinations vives, cohérentes, tenaces. Un jour qu'il s'était administré une injection formidable, il vit sur la porte d'un café un ami qui l'appelait. Ils s'attablent, causent longtemps. Enfin le garçon survient, réclamant le prix des consommatioDB. Notre homme voit qu'il est seul, qu'il vient d'être halluciné, lia

D'ALLOSSES — SBSTIMEST DV HYSTÊRE CHEZ LES ALIÉNÉS, lift

résisté à des doses de toxiques inouïes, il n'est pas devenu un aliéné ; dans les intervalles de l'ivresse opiacée, toujours il s'est repris et jugé. I^ malade Alexandrine'qui a perdu l'éDiotiviléetla perception îkfTcctive de la durée par suite d'anesthésie viscérale, n'est pas non plus une aliénée, elle se contente sagement de ce qu'il loi reste de perceptions, comme un amputé qui réussit encore h marcher; elle se tire d'alTaire comme elle peut, elle fait artiUoietIcment, par volonté, ce qu'autrefois elle faisait naturellement, par sentiment; elle n'est pas assaillie par le besoin de s'expliquer à tout prix ce qu'en elle elle ne peut comprendre, elle a échappé k ce vertige d'iuvestigaliou qui du mystère fait sortir le délire.

Chez ta plupart des diminués, chez tes demi-lucides, chez les demiintelligents, l'incompréhension du monde et de sol*même se présente non sous la forme d'un aveu d'incompréhension, mais sous celle d'une prétention à comprendre. Il y a des aveugles-nés qui ne se taisent pas sur la lumiûre et sur les couleurs, mais formutculdesdéfinitions et se prétendent informés quand même. Lorsqu'un esprit troublé devient Impuissant à organiser ses impressions externes et internes correctement, il les organise alors incorrectement plutôt que pas du tout. L'intelligence, tant qu'il en reste une lueur, s'efTurce à expliquer, cl elle accepte plutôt l'absurde syslémalii^ue, que de s'avouer vaincue et d'accepter l'incohérent. On peut assister à ce travail de construction morbide inquiète, surprendre ce simulacre «ie méthode, les derniers soubresauts delà logique aux abois. H Pour observer la formation des processus délirants chez un agité, ^liez un mystique, chez un persécuté, il faut démêler ce qu'il reste en '^:ci aliéné de la personne normale qu'il était. On peut prendre sur le "^if la collaboration des resles de l'intelligence et do la volonté avec Mes phénomènes automatiques d'hallucination, d'excitation, de ^Jépression. Il suflit de choisir des malades qui n'aient point encore ^arrêté leurs formules dèlinitivement, qui ne soient pas encore cris- %.atiisés dans leurdélire, qui soient encore en voie de recherche, qui ^K^i'aient pas trouve une réponse ou des réponses h tous les problèmes -^mystérieux qui leur semblent pulluler sous leurs pas. Si avec celle ^3réoccupalion l'on cornverse avec des mystiques, des persécutés, et, ^c3aD3 la mesure où quelques propos à bâtons rompus sont pOï«sibles, •c^vec des excités-maniaques, on est frappé de ce fait, que dans ta ^. rftnie du délire, la rêllexion volontaire iulcrvieul h. tout instant.

i. Itev. PhHoM.ééc. 1005.

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JOURNAL DE PSYCIWLOGIS

Trop souvent les grands mystiques ont été confondus, el ni6me comparés, avec les mystiques d'asile. Toutefois quelques-uns de ces derniers ont voulu, cherché, artUicielleinent obtenu leurs visions el leurs extases, en réinventant des procédés qu'il est impossible de ne pas rapprocher de la discipline ascétique des saints. Sur une dizaine de mystiques d'asile de notre connaissance, nous en avons rencontré un chez qui cet effort de la volonté vers le délire el de la pensée vers la déraison était en quelque sorte touchant. Jeûnes, insomnies, agenouillements dans la rue, exercices de fixation de Tatlention, rien n'avait réussi encore à lui procurer de nettes hallucinations. Il n'avait abouti qu'à se rendre anémique et à. se faire conduire au Dépôt, puis À l'Asile.

Dans la première phase du délire de persécution, les interprétations délirantes ne sont d'abord émises qu'avec un coefficienl de doute, un point d'interrogation ; ce sont des conjectures que le métiant formule et sur lesquelles il fait souvent des réserves expresses. C'est en accumulant de persévérantes et mcLliodiques recheri:hes, qu'il établira progressivement son système inébranlable et absurde.

Enfin, frappez sur l'épaule du furieux excentrique en train de pousser des cris et de se démener violemment : parfuis il s'arrête tout & coup, fixe sur vous un regard redevenu iutelligeut, et avoue, pendant quelques secondes, qu'entraîné par une agitation organique, il y mettait toutefois un peu du sien, montait sa pensée el son action à l'unisson. Et st l'on aborde cet excité-muniaque dans un moment de calme relatif, on réussit à rompre de temps en temps le torrent de ses associations d'i^iées décousues et rapides, de ses calembours, saillies, citations littéraires ou historiques, injures; on saisit, entre deux fugues, une demi-minute de conversation suivie, posée, où se révèle la raison d'être de beaucoup de ses paroles el actes déconcertants : les mots, mais aussi les objets, les personnes sont pour lui des devinettes. Il entre dans ce jeu de mystifications, et comme il se met facilement en train, et ne vent pas rester à court, il donne la réplique à mille questions saugrenues el obscures que tous les êtres ù la fois lui posent.

Troubles physiologiques, troubles de la connaissance des choses el des hommes, conscience vague de ces proce.^sus anormaux, voilà les matériaux du sentiment morbide du mystère; conservation du raisonnement, en voilà le facteur actif. Selon la valeur relative de ces diverses composantes, selon son désarroi physio-psychologîque, selon la conscience qu'il en a, selon la lacutté ratiocinante qu'il lui

D'ALIOSSES. — SBSTIMEMT DV AfKSTlÇfiB CHEZ LES AUÈXÉS t07

i, le malade est simplement submergé dans uo océaa confus ob il ne se débat que Taiblemcnl, ou au contraire il réagit, il inlerprëte, il induit, ît découpe dans ce cbaos quelques aperçus redoutables, comiques, gracieux, et s'il peut il l'organise, il en crée un monde de r6ve architecture, monumental, absurde.

Voici le déGlé de quelques malades. Chez les uns, le mystère donne l'assaut à la raison. Chez d'autres, en cherchant h déchiffrer le mystère, le raisonnement lui-même contribue & bannir la raison.

Observation I. — Cécile, vingt-trois ans. Confusion 7itentah, étal de demi-rive. Douleurs dans la tête. Uésor tentation. Conscience de ion oànubilatiOH intellectuelle. Hallucinations, idéea de persécution et de grandeur, extases mystiques,

La malade reste immobile, tes bras croisés, les sourcils froncés, la physionomie concentrée. Elle cherche, elle fait effort pour renouer Hites idées, pour dissiper l'obscurité dont elle se sent envahie. Voici ^longtemps qu'elle se plaint de ne pas comprendre, d'être entourée de choses vagues, inquiétantes. Elle compose ses gestes et cherche ses mots; sa conversation, dirRcile à provoquer et îi suivre, est affectée : « Je n'en disconviens pas; toutefois, à son égard comme au ■fflîea. . .

D. Aimez-vous vos enfants?

H. La question. . . étant ainsi exprimée.. ., je ne comprends pas...

IJa façon dont les choses sont dites. » En donnant celte réponse, la malade penche la tête, fronce les lourcila comme en un effort pénible, ne trouvant ses mots qu'un à un, lentement.

I ff Les mots, dit-etle, sont changés; on ne sait pas ce qu'ils signi- Hpent. » Sa parole est inarticulée et comme vagissante.

Difficilement on réussit à obtenir plus d'une proposition â la fois. £t voici un échantillon de ce que dit Cécile mise en train : B ^ février \%^. « J*ai entendu... dire par celte personne, que, quand on est . . préoccupé d'un cas particulier, tel que celui-ci, on u peine à se défaire des commissionnaires, des commissionnaires du commerce, car dans le commerce, ne traitant aucun traité, on a peine à s'établir. Dans ce cas-là, moi je m'établirais.

— Que dites-vous ? les mots correspondent-ils bien à vos idéea?

— Le mieux, je crois que ce serait de me taire.

— Pourquoi?

— Â moins que quelque autre personne puisse répoudre en mon

jounsAL ùE pSYcnoLoats

nom. Et comme je sais la réponse défiaitive, parce qu'il y a peut-élre quelqu'un ici qui puisse répondre, décider en connaissance, moi j songer, c'est oui.

— iti ne vous comprends pas.

— Si j'aurais la... liberté, me trouvant ou & la ville d'Hu. servante. ou chez une personne qui est dans le commerce, je pourrais répondre à l'emploi que j'ai dans lu service, ou répondre conformément à l'argent que j'ai touché, ce aérait un cas de nécessité. Pour me déranger, je me dérangerais, mais je ne vois pas du tout, du tout.

— Que dites-vous?

— Je ne suis pas destinée pour être dans un emploi que quelqu'un pourrait me proposer. C'est une question à discuter.

— Voulez-vous, nous allons essayer une petite expérience. Voici un objet que je vous montre (un crayon}. Comment appelez*vous cela?

— Refusé (Elle se détourne).

— Et ceci? (une cigarette allumée).

— Ohl c'est plus puissant que. .. Je crois que l'atmosphère pourra répondre en mon nom.

— El ceciî (un carnet).

— C'est un block-notes.

— Ceci? (lorgnon).

— ... de me retirer.

— Comment?

— De me retirer.

— Et ceci? (dé à coudre, pris au doigt d'une autre malade).

— C'est le travail.

— Comment s'appelle ceci? (un banc du jardin).

— Ah^ c'est en dehors de la question. Ce serait celui-là. lù bas (elle regarde un autre banc), celui-là, là-bas, l'inconnu...

— Ceci? (boite d'allumettes, que je secoue et ouvre).

— C'est l'indirecte et la contre.

— Quoi?

— L'indirecte et la contre. La contre. cVatl'efiigie.

— Et ceci? (une montre).

— Ah I ce sont peut-être des damiers. . . qui est la réponse à la cigarette.

— Ceci ? (Billet de banque) .

— Une frappe. La Monnaie.

— Pourquoi ne dites-vous pas : uo billet de 100 francs?

I>AU0SSSS. — SBSTIMBST DV A/l'.Sr*n£ CIWZ ISS ALIÉSÉS 1;»0

— Peul-èlre.

— El ceci? (pièces de 10 francs). Qu'est-ce?

— Cais&e natioa&le dV^pargue.

— Ceci? (porte-monnaie en marocain).

— Le Maroc.

— Ceci? (son mouchoir).

— L'effet d'usage.

— Expliquez.

— C'est mclbodir|ue.

— Ceci? (papier bleu).

— La couleur, celle qui nous sépare entre l'immenstlé. »

Quelques mois plus lard, le 21 juin l'J05, la malade est dans la cour, debout au pied d'un arbre. Son abord est devenu plus facile et elle parle davantage. Je la prie de venir près de l'arbre voisin, pour éviter le soleil. Elle se met en marctie, mais en roule s'arrèle, regarde alternalivemenl les deux arbres, hésilanle. Il sufUt de répéter ma prière pour qu'elle achève de me suivre. Son arrêt n'étail point une résistance, mois h un moment donné, elle a cessé de songer à l'arbre indiqué, et l'idée de l'arbre quitté est devenue un instant triomphante. La malade ne me reconnaît pas et parait n'avoir sur son état mental en janvier dernier que des souvenirs fort confus. Elle arrive à donner quelques explications, entrecoupées par des fugues de son atteutioa. Klle sait qu'elle a un mari.

o Voulez-vous le voir?

— Ah ! non ! »

Elle ne semble point avoir de raisons de ne pas vouloir voir son marit sa réponse parait être une simple et automatique réactioa négative à la question.

Elle explique assez bien, pressée par l'interrogation et ramenée sans cesse au sujet, qu'elle est en communication avec a les Esprits ». Elle a des « visions •>. Sur l'aspect de ces visions, la forme, le vëtenienl, le visage des personnages, elle ne peut donner aucun détail. Tanlùl elle dit que ces visions sont imaginaires, dans son esprit, tantôt elle se contredit et les déclare réelles, extérieures. Ce sont H des personnages puissants » ; ils lui parlent. Il est malaisé de débrouiller de quelle nature est cette parole. Elle ne refuse pas de répéter ce que disent les roix* mais ne réussit pas b. le faire. Jamais elles ne lui disent de o choses ofTensanteso. Klleslui ont fait souvent des commandements, lui onl ordonné « d'élre méchante i>, de casser

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JOURNAL DE PSYCIiOlOGlB

des vitres. Ses mains et ses avant-bras portent deproCondes et rccen> tes cicatrices. Si on lui demande ses mains^ la malade les donne avec hésitation. Elle désigne après un long moment de recherche quelle est sa main droite et sa gauche. Si l'on imprime à ses memhres des mouvements divers, on ne rencontre pas de résistance. Si l'on Hxe ses bras dans une position déduic, elle les laisse ainsi, interrogeant du regard, et au bout d'un instant les laisse retomber, en demandant si on le lui permet. Son langage est toujours lent, elle cherche ses mots et articule peu nettement. Elle parle de ses a méninges n pour désigner son intelligence, se demandant si elles ne sont pas troublées. Elle emploie dans un sens mystérieux l'expression « le lointain, n

Confusion mentale; docilité; encore quelques traces d'hésitations négativistes; capacité d'attention elde liaison intelligente des idées augmentée; quelques souvenirs cohérents passablement exprimés.

En novembre 1905, Tétai de la malade empira. Le chaos mouvant où elle se débaLlail sembla s'obscurcir, se dét-hirer d'ballucinatious plus éclatantes et plus confuses, et dans une sorte d'exaltation mystique incohérente, très belle, en chantant, elle mourut.

OusERVATioN II. — Armanda, cinquante-neuf ans. — Excitation maniaque. Illusions et halluci nations. Flnx didées et de paroles. Déclamation, mimique exagérée. Citations, calembours, cris, injures. Idées délirantes de penécution et de grandeur. Insociabilité.

Celte malade présente un début d'organisalion, très fragmentaire, du mystère universel où elle croit se mouvoir. Au début de sn seconde crise d'excitation maniaque, en 1303, elle était encore en plein inconnu. Le regretté D' P. Iloy a recueilli à cette époque quelques-uns de ses propos : a Je cherche. Mystère! Si je savais, je ne chercherais pas. Ariane!... Quel labyrinthel... .\h ! voilà donc le tableau que je cherchais tant... Mazerolles ! Quel sacré mystère. Coucou, Ah! le voilà! C'est moi, ma colombe... C'està vous qui êtes jeune de trouver le soleil... A force de travailler, on arrivera. Que c'est aride, la soience, mais comme c'est beau! quand on y a goûté, on ne peut s'en séparer, même quand on perd un peu la tète (Regardant les tableaux et tous les objets de la pièce :) Je cherche. Je cherche le pour et le contre. Une espèce de chaos. Je n'ai rien trouvé de mieux que l'amour. J'ai créé la folie. Le rouet de Marguerite. Et puis, TOUS ferez mieux que n'ont fait vos pères...

D'ALLOWES. — îîESTlMEST OU MYSTÈIiE CHEZ LES ALIÉNÉS 201

Nul ne voudrait mourir.

Nul ne vuutlraiL renaître, Et nous luirouilUins tous Avant de le connaître. »

Trois aoa ont passe. Aucutie améliorattoD n'est survenue. Très vio- MentG, la malade ne se laisse approcher par personne. Théâtralement ^drapée dans sa jupe retroussée, son visage sculptural encadré de )n (ichu blanc disposé eu pschent égyptien, elle joue la comédie pour d'invisibles auditeurs, olle leur dit des morceaux de Voltaire, l^dont elle cul toujours le uulle, elle invective d'imaginaires ennemis, Bile émiette son pain aux oiseaux, donne son déjeuner aux chats, parle aux objets inanimé» . Depuis longtemps. IL n'a pas été possible de l'interroger. Le 30 janvier 190r>, je réussis à Pemuiener et h causer.

I Elle se laisse arracher les principaux détails de sa biographie. Son

père, cordonnier, est niorl^juand elle avait quinze ans; elle a vécu

vec sa mère jusqu'à l'âge de trente-six ans. A la mort de son père,

lUe a commencé à apprendre le métier de coloriste en menus et

images. Elle a vécu de son pinceau jusqu'à V « enlèvement » qui l'a

amenée à l'Asile. Tous ces f^its sont exacts.

« J'ai été enlevée en 1899, le â juillet à mon avis, pour être mise & Vaucluse. Ou m'a mise en léthargie prcs d'un mois, et j'ai rc(;u pas mal de coups de ciels des iiifirniières, jalouses parce que j'étais trop IgaUlle. J'ai pensé comme VoUaire, mou père spirituel :

Quand, sans cuirasse et sans épée Sur ma carcasse constipée Je vis briller vingt glaives nus, ie dois te dire :i votre gloire, Vous inc riics venir la foire :

Vous me deviez des Lorcbe-culs.

C'est une épigramme deVoUnire dans les Pyrrhoniana. On avait menacé Voltaire de vingt glaives ail prononçait son discours k l'Académie française. Il y alla quand même el parla sur l'Aventure de la Uémoire. Mnémosyue en colère se retire des hommes : voilà tout en désordre; les domestiques se mettent les pots-de^chambre sur la tète, les dames couchent avec les valets, les maîtres ne savent plus ce qu'ils font, et la Mémoire rit. Ses Qlles.les neuf Muses, demandent grâce : elles aiment les homme».

VoUaire est allé faire ce discours en habit rouge, brodé d'or^ l'épée

JOVaSAL DE PSYCROLOGIB

au côlé. Il étail roi, il était Louis XV, je devine que Voltaire était Louis XV. N'urOrmez pas, je me trompe peut-être. Nous ferons des recherches au couvent de Sénonnès. Je sais aussi, cela j'en suissùre, que Voltaire élail également pape, sous le nom de Itézionico. Je crois bien en être sûre. El il étail représente par le cardinal de Berny. Il s'est fait représenter en Italie par le cardinal de Berny, qu'il appelait «c la grosse Babel » par allusion à ses mœurs, car Beroy appartenait à l'Ordre, comme on disait alors, des « Chevaliers de la Manchette. »

Ici la malade s'interrompt, se tourne à droite, et crte:

« — Perdue, perdue, oui, messieurs! »

Comme elle se dispose à reprendre ses précédenta propos, je m'enquiersde celte interruption,

« J'ai entendu là « Perdue! » ou : a Foutue! ». Par l'air ambiant, j'entends la personne sur laquelle on a mis un écho. Les médecins disent : o Encore une de foutue ! » Car on a volé les échos en France, en détruisant les moatagaes. Des échos volés, on a fait des cylindres de phonographe. »

Gomme j'ai pour un moment sa confiance, elle veut bien me parler de ses amis, les animaux.

« Il va ici une chatte, une sphynxe. Elle me regarde, me fait des signes^ passe sa paltc sur sa ligure de chinoise comme ceci, pour me désigner quelque femme d'ici et me faire entendre : a Elle est simple d'esprit, celle-là. u La chatte remue une oreille. La gauche pour signifier « homme, cûlé homme » et l'autre « côlé femme ». Car il y a une lulle entre les sexes, et en ce moment, la chatte défend les mftles, son matou. A la Chambre des Ampult^'s, comme je les appelle, il y a une droite et une gauche : la chatte est dressée comme si elle avait été à la Chambre. Elle pose, imaginez-vous, pour la photographie. Elle fait mille mines, imite des personnages : la femme condamnée au lit^ comme on faisait à la cour; la femme coquette, etc.

Je lui donne des cadeaux quand elle m'instruit. Je lui ai donné une vieille chaise dépailtée que j'ai chez moi. Quand noua serons libres toutes les deux, elle vicudra la chercher avec son matou. Je lui monte peu à peu son ménage. Je lui ai donné aussi un rideau que je ferai dans le devant d'une vieille robe. Quand cette chatte est accouchée. DU l'a martyrisée en lui donnant un tapis rude qui lui piquait les télés, el du varech qui empêchait les petits de téter: on les lut a tués, ses petits. Moi, j'ai retire mon tablier propre, je le lui ai iostallé, et j'ai retiré le varech. Celte robe où je taillerai un rideau est bleue. L«s couleurs sont Irfes importantes. Il faut toujours se méfler.

D'ALlOmiES. *- SB^rrMBNT r>V MYSTÈBE CTiEZ LES AIIÊSÉS 203

ae pas s'en laisser conter des grises. J'ai remarqué que le hieu lui faisait du bien, à l'époque où on la mettait sous le rayon criminel. Je vous expliquerai cela une autre fois. On ne le fait plus, depuis ^■qu'elle est nouveau rayon. Troisièmement je lui ai donné un rideau neuf, car elle est coquette. La race fétine a écrit mes promesses, et les oiseaux ont écrit. QualriÈiuement je lui ai duiiné un vieux rideau. Ces deux derniers sont blancs: c'est très important. Cinquièmement une natte de Chine, que j'ai nclietêe treize sous, et qui en vaut dix- ^ neuf, au cardinal Fesch, rue Lnfayette, le jour de l'enlcrremcnt de ^fM. Emile Zola. J'en ai acheté trois, une sera pour clic. Sixièmement une boite- que j*ai inventée, un cartonnier. Je le ferai exécuter par un homme que je connais, M. C. B., contremaître carlouuier, car il a fait son devoir dans la guerre actuelle, la lutte pour la vie. Ktilin, la chatte a gagné deux pots de fleurs. Elle gagne tout cela enm'instruisanl; chaque fois qu'elle m'instruit, je la paye. Souvent je lui récapitule rittventairc de mes dons. Mais les hèUn sont comme les enfants, il ne faut oublier aucune promesse. Un jour, j'ai omis les deux pots. Alors, pour me les rappeler, elle est allée faire le simulacre de pisser sur le rond de ta prise d eau, comme pour me dire : Tu oublies les deux pots par mui gagnés, un pour moi, un pour mou ^Hiatou. Car elle tient à garder ses excréments.

^m « On leur a ordonné, à tous deux, de me sauter dessus. Ils ne Pont

Hpas fait. L'n jour, en colère, je l'ai frappée, elle et sa beltesoeur. Car

elle a une belle-sœur, cette chatte. Si le matou avait été là Je l'aurais

frappé aussi. J'étais en colère (jue cette sphynxa si fine ne m'eût pas

^avertie, elle si spirituelle. On met autour de moi des bétes pour me

^pdéleodre. Elles sont chargées d'écouter les voleurs et les voleuses

d'ici.

« La première fois que je suis descendue sur la terrasse, j'apportais la moitié ou les trois-quartâ de ma portion dans du pain, pensant trouver des bétes. En efTet un chat et sa sœur se sont présentés. Rst-ce bien sa sœur? il faudra que je le demande à la chatte. C'est

I peut-être sa mère. En tout cas, elle est en même temps sa maîtresse. Il m'a fait voir cela. On l'y oblige, mais il veut maintenant que cela lesse, il ne veut ni bigamie, ni polygamie, ni divorce, il veutdevenir hdèle & sa compagne. Il veut légitimer, il veut l'acie de naissance de sa femme et de ses enfants... — l-'oulue, uni, Messieurs! (s'écrie-t-elle en se penchant à droite. Fuis elle reprend : ) On leur a caché les livres sacrés, et on les a fourvoyés. Voilà l'œuvre de la Chambre des Amputés, dits députés, ancien corps législatif. »

JOVRSAL DE PSYCItOLOGJS

Congédiée, la malade^ debout, se met à pousser des cris terribles. Elle explique ensuite qucc'esl pour être entendue au Palats-Bourbon. Elle s'est laissée aller ce matin à de courts motneuls de rire franc et de conliancc : Tironic et la menace sont son état habituel.

Deux jours plus tard, je roe heurte à un visage hargneux. Elle ne veut plus m'instruire sur Voltaire et sur les bêles. Elle regrette de m'avoir donné une poignée de mains. On me fait jouer ici ua bien vilain rôle.

Observation 111. — Eslher, quarante-neuf ans. — Dégénérescence mentale. Hallucinations de l'ouie. Délire systématisé en partie dowble : persécutions, — prolectiojis, grandeurs.

En un an, celte malade vient de construire tout un système. Environnée de mystère, elle a créé avec ce chaos un monde, oii le bien et le mal se combattent el s'équilibrent. L'œuvre n'est point terminée, il reste des explications douteuses ou incomplètes, il naît des énigmes nouvelles.

Avant l'éclosion de la psychose, la malade avait un caractère difficile, méfiant. Elle a toujours éloigné ses parents.

En 1902, se produisent des troubles. Elle écrit à un monsieur des lettres élrangest s'imagioanl sans fondement qu'il veut l'épouser. Elle se sent magnétisée par lui; il lui parle de loin à l'oreille par l'intermédiaire du magnétisme. Elle prend en aversion son fils, qui a cherché à lui expliquer que ce sont là des phénomènes psychologiques.

C'est à partir de mars 190S qu'on peut parler d'une véritable maladie mentale. De mars à décembre, l'évolution en est rapide, el voici les principales étapes de la courbe décrite.

1" De mars l'JOu à juillet 1905, développement simultané des idées de grandeur, prétentions matrimoniales, nobiliaires; et des idées de persécution, magnétisme, hostilité ambiante.

Son prétendant imaginaire la suggestionne. Elle lui écrit : a Je renonce à comprendre le motif qui fait qu'à force d'être suggestionnée, magnétisée, je ne sais plus maintenant ce que je fais. Je vous serais très reconnaissante de vouloir bien me l'expliquer franchement; peut être la dernière lettre que je vous ai écrite vous a-t*elle froissée (sic), je l'ai regrettée presque aussitôt partie, mais j'étais en proie à un véritable désespoir ne sachant si mon fils, par son habitude bizarre, ne cherchait pas à me faii^ passer pour folle el j'avais oublié un moment la joie qui m'avait envahie à l'idée que m'avait (sic) fait

P*ALLONXES — SESTIMEST DV MYSiTÈRF. CmZ lES ALTÊKÉfi 20B

croire les quelques mots dils par vous quand je vous ai vu et après avoir longtemps réfléchi, oubliant la distance qui nous... »

Cette lettre est inachevée. On peut conjecturer que la malade daignait accorder sa main princiëre.

Renonçant aux discussions avec son fils, & qui son oncle et ses camarades doivent monter la tête, elle s'enferme dans le mutisme, lie ne sort plus que pour des investigations et des démarches, elle surveille, par la fenêtre, la maison d'en face, où elle croit avoir reconnu le chef hiérarchique de son fils, venu pour respionoer. Elle se sent en pays ennemi. Elle voudrait s'expatrier, recommencer ses voyages de gouvernante-institutrice. Elle fait venir ses vêlements d'Angleterre. Les Français n'aiment pas les nobles Or elle est noble, elle signe de B... de L... ayant arrangé son nom déjeune lllle et de divorcée.

2" De Juillet à novembre iî)05 s'accomplit la systématisation du ^^double délire de grandeur et de persécution. ^B L'excitation morbide s*accroit. La malade parle et ril seule la F nuit. Elle considère son pseudo-prétendant comme un persécuteur, ^^elle veut briser uu portrait de sou fils fait par lui. Les voisins redou- ^ftlenl d'intrigues. Elle a vu des papiers de famille lui appartenant. P dans les mains de la propriétaire. La nuit, on fait des signaux à son I fils avec des lumières.

I Elle active ses démarches. Elle ne cesse de consulter le Bottin pour

, écrire à des personnages influents. Elle organise la défense. I^e con- ' sul d'Angleterre est son protecteur tout désigné. Des hallucinations et des illusions l'assaillent : elle entend des sonneries de cloches, le carillon de Notre-Dame à minuit^ des roulements de tambour, le ibruil d*une voilure qui vient la chercher dans la nuit pour la porter au consulat d'Angleterre '. Parmi ses anciens élt'ves, il y a un certain nombre d'étrangers qui pourraient aussi la défendre. Elle a un oncle docteur. Très indirectement elle peut se considérer comme liée avec le sénateur B. . et le député Le II... Elle a des ancêtres, et les nobles prendront en main la cause d'une des leurs. Mais ses principaux champions sont les Anglais, et sans doute les Américains.

« Depuis dernièrement, je ne dépends plus que de l'ambassade d'Angleterre. On a découvert tout d'un coup — il y avait déjà des papiers au nom deB... — que mon arriërc-grand'mère était une princesse Charlotte élevée à la cour de Londres. Quand on a découvert

I. Lk plupart dfs renseignemenls précédents sur cette malade soQt puisés dans 1m nous priteipu M. le ï>* Vurpas, cbet' de clinique.

JOURjVAL IfE PSYCnOLOGlE

ceci, voyant lasUualion où la forlane m'avail fait tomber, oq s'est dit : II Défaut pas qu'elle soit écrasée sous l'ironie; on s'est dit: Celle-ci, nous lâcherons qu'elle soil selon le rang. Dans l'aristocralie, — ceci, c'est l'honneur qui l'exige, — si vous descendez d'ooe princesse, voua avez droit à de certains honneurs.

Dans les bureaux de poste, j'ai vu des papiers signiGcatifs, où est écrit « Utilité publique ». Un jour, j'écrivais h mon oncle le docteur. J'avais signé de B...^ pour lui montrer de qui je descends. Alors j'ai vu tomber des papiers tout autour de moi. Des gens se succédaient au guichet du t*^lêgraphe. Ils avaient l'air anglais. C'est inouï ce qu'il y a d'Anglais à Paris. Et ils envoyaient des télégrammes sur Londres. Suub mes yeux, ils arrachaient les papiers du diàtribuleur automatique, ils y écrivaient « Utilité publique m pour sigoiOer : Va chez M. Lépine le faire reconnaître, te faire reconnaître d'utilité publique. Moi, pauvre petite femme, déjà très émolionnée d'être regardée par tout le monde, je me rappelle une jolie petite Ûllequi me regardait d'un air anglais, une petite Anglaise qui me regardait avec cœur, C'est beau. Monsieur! les Anglais me font comprendre : Nous le reconnaissons pour nOtre, quoique pauvre et pas jolie. C'était un devoir d'honneur pour le roi, sans doute. J'ai lu autrefois un livre où c'était le devoir d'un roi de protéger un représentant de l'Histoire trouvé sur son chemin : « Je te couvre de mon manteau. M

Ne dites pas que je suis impératrice, ni altesse, ni rien. Je suis ce que le roi voudra Je ne suis qu'une pauvre petite institutrice. Tout ce que j'ai, c'est mon éducation. Le roi Edouard est très bon. il m'a protégée, j'étais soussa protection directe. J'étais pour aller chercher à l'ambassade la bague de protection directe : mon fila aîné m'en a empêchée, par haine de la noblesse et par jalousie. Un ennemi des nobles a jeté mon fils dans le parti opposé.

Mes intentions étaient les suivantes : faire deux petits vicomtes de mes fils. J'avais droit à un titre. Jevoulais faire quittera mes enfants le nom de L... et leur faire reprendre le nom de de B... Je voulais demander au roi d'Angleterre, pur l'ambassade, deux titres pour eux.

Je devine que mnn lîU, sans doute dirigé par un ennemi des nobles et qui savait l'histoire, a intrigué. Est-ce dans son bureau, je ne sais : on l'a poussé à me parler grossièrement pour m'humilier. Ils se sont entendus pour m'alavier.

— Atavier?

JOURNAL DE PSYCIIOf.OGIB

3" Depuis l'tolerDcment (Novembre 1905), le mystère et le délire explicatif contiouent à exister et h s'accroître.

Voici la scène de l'entrée à Sainte-Anne :

« Ua matin. Je devais me rendre à l'ambassade. Ah! monsieur, vous m'avez appelée ironiquement impératrice, eh bien, comme altesse royale ou impériale je n'allais y demander que du Iravail, des élèves. Dne voiture s'arrête; un monsieur se présente, et médit qu'il vient me chercher au nom de l'ambassadeur. Il était laid et val* gaire. Il m'a refusé sa carte. Moi, la fille d'un légionnaire, médecinmajor ayant fait la campage d'Afrique, être enlevée comme cela! Mon Gis même m'a poussée dans la voilure. J'ai crié : 6 mon oncle ! mon oncle!

« La veille, j'étais allée voir M. Lépine pour le supplier de faire cesser les fantasmagories dont on me poursuivait, comme on le fait ici encore, et celte surveillance inlolérable. Voyez celte pauvre princesse royale d'occasion, qui ne savait même pas qu'elle l'était, tenue maintenant au secret comme une criminelle! a

Elle pleure : a Au jour de l'an, je n*ai pas reçu un seul souhait». Elle s'excuse sans cesse de sa tenue, elle a honte de sa robe.

a Je ne comprends rien à la politique. Peul-ètre ta France est-elle mal avec l'Angleterre, et voilà pourquoi ou me retient. Hais les Anglais sont si bons pour moi que je ne peux pas ne pas les aimer. Uon père a sauvé autrefois huit personnes sur un navire américain en flammes; les Américains sont de race anglaise ; ils doivent aussi être pour moi».

C'est un syllogisme très classique. Interrogée sur ses « fantasmagories », la malade dislingue entre celles qui sont des persécutions, et d'autres qu^elle prend en bonne part :

a Gela a commencé, expose-t-elle d'un ton courroucé, il y a un an. On s*est servi du magnétisme à mon égard. Je n'en parlerai pas par respect pour mon oncle qui est docteur, et pour moi qui suis une honnête femme. On a dit là-dessus que j'ai des a hallucinations », je n'en parlerai pas.

Le reste sont des plaisanteries, ajoute-t-e11e en riant, le baptême d'une cloche, la médaille du pape. J'entends les mêmes roulement que chez moi ; je ne sais si c'est pour moi; je pense que oui : c'est" pour se moquer de moi, pour me tourner en ridicule comme si je voulais être impératrice : cela me fait prendre la France en horreur. J'ai tenu entre mes mains une médaille italienne où ma figure estj représentée. Je ne me crois pas un personnage pour cela, c'est seule

b'AUOSSSS. — SENTIMENT DU MYSTÈHS CHEZ LES ALIÈNES 80»

nent un acte de bonté ou de pilié. Je vous raconterai une autre fois ton maniéré :) que des lettres de moi ont voltigé un peu partout.

— Voua parlieEdu baptême d'une cloche?

m— Oui. (Riant comme d*une bonne plaisanterie :) On imitait la lérémonie des épreuves que l'on Tait subir en Angleterre, pendant m an auv personnes qui doivent être comtesses. Ce sont des espèces le brimades préparatoires : on ouvrait et fermait lesconlrevenls, on aisait des bruits dans la cheminée. Je ne me plains pas de tout cela, l'était par gentillesse. De même on a fait le baptême d'une cloche : 'ai entendu le carillon de Notre-Dame de mon lit, la nuit. On écoutait lassi ce que je disais pour le rapporter (elle dit cela en rianl)» mais jienveillamment. Puis ta police s'en est mêlée (elle ne rit plus, elle ïst irritée); monsieur, j'ai une plainte grave à déposer. Dans la salle, es personnes qui sont là (h la clinique) écrivent à l'ambassade. Elles \e moquent de moi. On m'appelle B... tout court, et encore en écor- :hant mon nom, ou même «ma petite u! Moi, je n'aime pas ces 'amilîarités-Ià. J'ai élé élevée dans une famille de docteurs. Kt puis on ne fait entendre des roulements moqueurs, comme des roulements le voiture, qui ont l'air de dire : Ahl elle veut être comtesse^ on 'écrasera, la comtesse. Car j'avais songé à prendre le titre de Com- Lesae anglaise, comtesse Inglesi, Je ne sais pas prononcer. Est-ce la préfecture de police, qui lait cela? je ne sais. Hier, je me suis réclamée du prince de Galles : maintenant je n'ose plus, je voudrais être m fond d'un puits. Peut-être les infirmières sont-elles payées eu lessous pour m'ennuyer. La surveillante n'a pas été bonne, elle roe fallait au début comme un chien, comme une folle : on voûtait grouper les ongles. »

iMalgré ses contradictions, ses hésitations^ ses revirements, malgré idébililé mentale manifestéepar la niaiseriedeses prétentions, l'énor- Sité de ses erreurs el aussi la fatigue rapide au cours de l'interrogatoire, malgré l'assaut dissociant des hallucinations, notre dernière malade, armée de rigoureux syllogismes, organise sa défaite, systé- [Qatise l'absurde, relève le défi jeté à la raison par le tintamarre de ses sensations troublées, par son orgueil et sa mëfianco exacerbés; et à l'illogisme qui de toutes parts l'enserre^ c'est par de la logique qu'elle répond, de cette logique toute formelle, non ajustée fi luréaté positive, qui est la caricature de la raison. Quand le rêve fait Joamftl de psjdiologifi. 1 1

JOUHNAL DK PSÏCIIOLOGtK

îrrnption dans le donaé, et que commence une sarabande où l'irréel et te réel fraternisent, quand le monde extérieur et le moi se désorganisent, voilà ce qu'avec de la logique on réussit k faire. Notre comtesse anglaise façonne hardiment son chef-d'œuvre. Déjà son idéal fait craqu«r son individaalilé; déjàcen'eslqu'accidentellemenl qu'elle fut une pauvre institutrice. Elle a conscience de ne plus relever de sa famille, mais d'une collectivité puissante, elle est une force impersonnelle, les petits événements qui la concernent, le bon* jour que vous lui dites, ont une importance internationale, elle est un symbole vivant, une incarnation de quelque chose de mystérieux et d'immense, « un représentant de l'histoire a. Une de ses compagnes de salle pousse l'idéalisme jusqu'à reconnaître dans l'événement du jour sa propre aventure. L'affaire Dreyfus, la guerre aaglo-boer furent à ses yeux des comédies destinées à représenter ses démêlés avec son libraire, et elle nia la guerre russo-japonaise, convaincue que les journaux avaient imaginé ce subterfuge pour exposer à mots couverts sa lutte homérique avec les infirmières qui la soignent. Plus modestement, la comtesse anglaise ne pense ni que la conférence d'Algésiras soit un mythe auquel on feint de croire pour la mystifier, ni que ce soit spécialement pour elle que les reprcscnlanls dss puissances se sont assemblés : elle se contente d'admettre que sa détention arbitraire par la race française est seulement l'un des points litigieux débattus par eux à huis-clos.

Notre seconde malade est plus modeste encore. Elle n'a pas internationalisé ou nationalisé son délire, et pour se donner du champ, pour élargir les limites de son individualité, elle s'est contentée d'être la Ulle spirituelle de Voltaire, et de vivre, avec ses bètes, des fables gracieuses. En présence du mystère du monde bouleversé et du moi désemparé, chacun taille son détire b la mesure de sa sophistique. Notre première malade, uneOphélie. se contenta d'ouvrir des yeux très bleus, étonnés, et de sussurer des vocables exquis el sans suite. Le mystère surgit et envahit toutes choses : la réaction personnelle le poétise, le dramatise, le métaphysique.

G. H. d'Au.onkss.

L'ENVOUTEMENT MODERNE

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