‹ Journal de psychologie normale et pathologiqueChapitre 66 sur 161 · SES RAPPORTS AVEC L'ALIENATION MENTALE · texte numérisé non relu

SES RAPPORTS AVEC L'ALIENATION MENTALE

ti^on est accoutumé k considérer 1' « envoûtement » comme une 'erreur des temps passés, un souvenir d'époques superstitieuses, une pratique depuis longtemps déjà reléguée parmi les curiosités archal-

les. Et nous pensions ainsi. Aussi, fûmes-nous surpris, au sujet d'un jeune aliéné intermittent, d'apprendre, par le père de ce malade, que la crise d'excitation maniaque actuelle et les anlérieures, étaient le résultat d'un envoûtement.

Les renseignements fantaisistes que ce père nous donna dénotaient une remarquable crédulité. A vrai dire^ nous pensâmes plutôt, en présence de cet homme, h un miniis-AaA0;is grossièrement ridiculisé [qu'à un délirant tranquille, comme il en vaque tant dans le monde. Nous nous elTorcàmes d'obtenir de lui le plus de renseignements possibles au sujet de « l'envoûtement n prétendu, en même temps que nous nous documentions sur la question.

Nous constatâmes, au cours de nos recherches que renvoùtement est encore actuellement pratiqué et dans nos campagnes et dans Paris même. Il a, de plus, été l'objet^ de la part de personnages ^connus dans le monde spirite» de recherches expérimentales d'apparence scientitlque, et les résultats de ces expériences ont fait admettre renvoùtement, comme un article de foi, par tes adeptes des sciences occultes.

La lecture des auteurs qui ont traité la question édifie en même temps sur l'histoire de l'envoûtement, le détail de ses pratiques, les remèdes à y apporter, son martyrologe, et nous nous somq^es facilement documentés sur la question.

Malheureusement, entre temps, le malade objet de nos recherches fut transféré dans un autre asile, et nous perdîmes de vue ses parents.

JOVHSAL ÙK PSYCHOLOGIE

Il manque donc Tépilogue à noire histoire» épilogue qui eut donné le (In mot de celte &flaire d'envoûtement et aurait probablement été édifiante au sujet de la psychologie féminine et de la « physiologie du mariage», comme dit Balzac, en même temps qu'au sujet des pratiques actuelles de l'envoûtement.

Nous hésitions à publier celte observation, mais les recherches faites sur le sujet nous ont paru assez intéressantes el complètes pour mériter d'être publiées ; d'autre part, l'histoire de noire « envoûté » elle-même présentait un intérêt particulier: histoire d'une contagion délirante chez un intermittent, contagion servant de point de départ au délire présenté par le malade pendant ses crises d'eieïtalion maniaque.

L'envoûtement semble un vestige et une survivance des anciennes croyances zoanlhropiques et anthropomorphiques primitives mélangées.

La croyance aux mutations d'ùmes de l'espèce humaine aux espèces animales conduisait à la possibilité d'attirer par maléfice tout ou partie de la personnalité ancienne dans un corps d'animal que l'on torturait ; de même que Ton admettait le passage de V&me humaine en un corps de loup, de chien, de porc; des compagnons d'Ulysse aux cynaulhropes antiques et aux loups garous du moyen âge, oa voit persister ou renaître périodiquement ces croyances. De là iL croire qu'on peut attirer et Qxer une &me en un obiet inerte ou façonné à l'image du corps humain, racine de mandragon ou poupée plus ou moins ressemblante il n'y a qu'un pas. Le baptême chrétien de l'objet permet de donner à cette identiflcalion imaginaire plus de vraisemblance en y mêlant le sacrilège obligatoire â toute sorcelleriecaractérisée; tout retour olTensiT d'une croyance désuète ne doit-il pas s'accompagner d'une atteinte à la religion rivale qui l'a supplantée; aussi la religion du Diable bénéOcie-t-elle de tous les anciens rites sans nombre des religions abandonnées.

L'envoûtement est donc essentiellement la reproduction en effigie de ce qu'on veut voir arriver en réalité. Celte manœuvre remonte à une antiquité lointaine, tout à fait aux confins de la préhistoire. On en trouve la description dans le livre le plus ancien de l'Inde, le Rig-Vedat écrit en langue sanscrite, et qui est la religion de nos ancêtres les Aryas. On ignore la date précise où ce livre a été écrit. Selon M. Bcrgaignc, la religion védique comportait des cérémonies, ou

MAIUE ET VIOLLST. — L'BSVOUTEMB^T HOOERNE

plutôt des sacrinces qui avaient pour objet d'assurer le maintieD de l'ordre naturel du monde, de provoquer des pbénomènes mctéorolqgîques, et aurLoul la pluie'.

Pour Taire pleuvoir, les Aryas arrosaient ta terre. Kt ce n'était déjà pas si ridicule au point de vue des résultats, s'ils avaient soin de verser l'eau ce envoùteuse » sur les légumes.

En Egypte, en Assyrie, l'envoûtement était déjà un procédé plus

précis dans sou but et dans les moyens employés. On trouve la trace

^'attentais à dislance contre les hommes dans les litanies impréca-

)ires des prêtres de Ninive, qui appeluient la vengeance desdivinîtés

3alre les sorciers qui usaient de renvoûtemeul dans un but nuisible

et y joignaient le mauvais œil*.

En Grèce, nous trouvons la même croyance. On connaît la réputation des sorcières de Tbessaltc, qui causaient une mort lente en perforant cbaque jour avec une aiguille l'image en cire de la personne à qui elles voulaient nuire. Platon {lA)is, liv. IX) parte aussi de l'envoûtement; CD même temps qu'il regrette de voir ses concitoyens être la proie de ces superstitions, il demande la peine de mort pour les sorciers qui en usent.

■ A Rome, même croyance. Ovide dit : « Elle jette des sorts sur les absents et fatfonne des images de cire, et plante des aiguilles acérées dans le coeur des malheureux. » (lléroides. Ep. VI, Hypsipile).

Et Horace:

(t 11 y avait aussi une poupée de laine et une poupée de cire. Celle

de laine, plus grande, semblait devoir châtier l'autre ; celte de cire se

tenait en posture suppliante, comme prête à recevoir une mort

misérable ». (Livre I, Sat. VIII).

En 387, l'empereur Constance condamne au bûcher ceux qui : n de

Hdoin font mourir leurs ennemis, m

^M Mais l'époque où l'envoûtement fut le plus une pratique à la fois ^^ourantc et réprouvée est le moyen âge. Épouvantant tes foutes superstitieuses, faisant trembler jusqu'aux rois, redouté et excommunié par l'Église comme sacrilège, l'envoûtement, tout à fait à l'ordre du jour nécessite des ordonnances royales qui le con-

II. Vinson. Le* religions actuelles, p. 53. î. Voici le G* verset do «s liiaiue» :

a Celui qui forge l'image, celui qui eachonle, U face malfùsante, l'œil malfusuil, X^ lèvre matfitisanle... o

JOURSAL OB PSYCHOI.OGIB

damneul'. It alleiat, ou s'efforce d>Ueindre de hauts personnages el cause la mort, par réacUoQ, des prétendus sorciers prétendument coupables.

C'est ainsi que Enguerrand de Marigny, poursuivi pour faux monnayage, fui en réalité pendu pour crime de sorcellerie. Il avait voulu, de concert avec le sorcier Paviot, envoûter Louis X. son oncle Charles de Valois et d'autres seigneurs (Chronique de Saint-Denis).

En 1317, les magiciens Jacques dit Brabançon et Jean d'Aaiaal, essayent d'envoûler le pape Jean XXII et plusieurs cardinaux (Bibl. arch. hisl. du Tarn-et-Garonne, t. IV, 2* semestre, 1876).

Eu 1332, on intenta un procès à Robert d'Artois qui aurait tenté d'envoûter son cousin Philippe VI de Valois {Intermédiaire des chercheurs et des curiextx, 20 janvier 1893;.

En 1347, un procès semblable fut intenté & un prêtre sorcier. Pépin, qui, sur les instigations du seigneur d'Apcher, a tenté d'envoûter l'évëque de Mendc (Edmond Falguerolles. Un envoûtement en Gévaudan en l'année 1347. Nîmes, 1802).

Des sorcières de Moravie furent brûlées pour avoir, sur les instigations des grands du pays, tenté d'envoûter Dufas, roi d'Ecosse, et avoir, par ces manœuvres, déterminé chez lui une maladie de langueur (Boêce).

Le procès du sire de Oiac, intenté & Dun en 1427, par le connétable de Richemond, accusait le favori de Cbarles Vil de s'attacher te roi par envoultement d'amour et de s'être débarrassé de sa première femme par envoultement de haine et poison. La torture lui lit avouer le sortilège et même convenir d'avoir en échange vendu sa main au diable. Aussi fut-il jeté & l'Auronetson poingmaudit coupé au préalable.

Enl574,Co8me Ruggieri fut torturé et condamné aux galères pour avoir fondu une médaille où Catherine de Médicis était représentée toute nue au milieu des constellations d'Aries et de Taurus, le nom d'Rbulle Asmodée sur sa tète, ayant un dard dans une main, un cœurdans Tautre, etdans Texergue le nom d'Oxiel (Dict. Dechambre art. Sorcellerie, III' série, t. X, p. 470J.

Les prêtres ligueurs, pour venger la mort du duc de Guise, per-

Page 1