‹ Journal de sa conversionChapitre 12 sur 59 · LE PLAISIR, LE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LE PLAISIR, LE THÉÂTRE

Comment le caractère de la vraie religion ne serait-il pas grave,'sombre et sévère, quand la vie l’est tant elle-même? Libre à vous d’invoquer le plaisir, de vous couronner de roses, de vous passer successivement la coupe du banquet; la souffrance, la douleur, la mort, l’inquiétude dévorante et toutes les angoisses en veillent-elles moins, prêtes à vous saisir? Qu’y a-t-il de commun entre l'insatiabilité de nos cœurs et des plaisirs fugitifs ;

entre nos rêves et la redoutable réalité? Quelle que soit la puissance qui nous entraîne hors de nousmêmes, n’y sommes-nous pas toujours ramenés par la lassitude, le dégoût; et si nous sommes coupables, sans que la piété et la miséricorde aient essuyé nos larmes, notre maître, notre vrai et terrible maître, le remords, ne nous saisit-il pas de sa griffe de fer ?

Quelle fuite, quelle issue nous présente l’humaine nature pour échapper à tant de bras qui frappent ou menacent? Ah 1 la religion a tout nommé de son vrai nom : elle a appris à l’homme qu’il était placé dans la vallée des larmes, et quand il pleure, du moins n’a-t-il pas lieu d’être surpris !

Le christianisme apprécie trop justement la valeur de l’homme pour hésiter à prononcer que le plaisir n’est pas fait pour lui ; aussi l’a-t-il combattu sous toutes les formes, en le considérant toujours comme un symptôme de l’appauvrissement des facultés les plus nobles et les plus puissantes, comme un résultat de la décadence des sociétés ou de la dégénérescence de l’individu.

Ce n’est pas qu’il n’y ait des plaisirs véritables, et le signe auquel on peut les reconnaître, c’est le caractère de la durée. Les vrais plaisirs ne s’usent pas plus que les vrais biens ne se perdent.

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Le prix que l’on attache à la beauté, à la jeunesse, à la richesse, est bien juste quand on veut les considérer dans leur nature réelle, quoiqu’abstraite, et non pas s’attacher seulement aux formes qu’elles revêtent. Ainsi la beauté qui se manifeste aux yeux par la régularité et l’harmonie, est aussi bien une notion spirituelle qu’une manifestation matérielle.

La jeunesse ! la jeunesse est une force ascendante qui communique à nos mouvements une activité intérieure, une vivacité d’impression, une facilité, une vélocité que l’on peut signaler également dans les fonctions de l’âme et dans les ressorts du corps. Aussi le Psalmiste s’écrie-t-il : « O Dieu de ma jeunesse ! » Ce n’est pas le Dieu du passé qu’il invoque, mais le Dieu du présent. David pensait ici à cette jeunesse de l’âme, dont l’absence est une punition et jamais une nécessité.

La richesse ! Quels trésors l’esprit, le cœur, chacune de nos facultés ne recèlent-ils pas? Ahl nous ne sommes pas sans consolation au milieu de ce triste et apparent dépouillement auquel nous paraissons condamnés. Que notre âme se retrempe à la source de toute félicité, et aucun bien vraiment désirable ne lui manquera.

Oui, répétons-le, ce qui nous séduit ne nous égare que par la fausse application d’un sentiment

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juste à une nature imparfaite. Oui, ce sont de grands biens d’être belle, jeune et riche; louons Dieu d’avoir permis qu’il dépendît de nous d’être toujours riche, toujours jeune et toujours belle.

Après avoir établi cette distinction, voyons ce qu’est en lui-même le plaisir trompeur, cette idole si ardemment poursuivie et qui, comme toutes les idoles, trouve ses victimes dans la foule de ses adorateurs.

En regardant autour de moi et en réfléchissant sur moi-même, il me semble qu’il n’y a dans le monde que deux grands mobiles qui soient parfaitement consentis par la raison : le besoin d’être heureux et celui de connaître.

On peut même dire que la vie de notre âme est de tendre au bonheur; il est au bout de toutes nos espérances, le but immédiat ou éloigné de tous nos efforts. Nous sentons que nous sommes faits pour lui, qu’il n’est pas un éclair fugitif, mais une

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situation de l’âme, fort paisible et par cela même digne d’être recherchée.

Le bonheur ainsi compris, est une des grandes forces de la vie morale et comme tous les dons supérieurs, ce n’est pas seulement en faveur de celui qui le possède qu’il a été accordé. Cette force, comme toutes les autres, doit s’employer au profit de tous, s’élancer hors de son centre pour s’exprimer en dévouement, en sacrifice, en secours. Toute nécessité a droit sur l’homme heureux ; il doit être prompt à l’appel, rapide, courageux, généreux, tout à tous, et, fidèle à sa haute et sainte vocation, se faire le serviteur des serviteurs.

Oui, le bonheur est chrétien, le plaisir ne l’est pas. L’effet du bonheur est de nous détacher de nous-même, l’effet du plaisir est de nous y ramener sans cesse en faisant de notre personnalité le centre de toutes choses.

Le second grand mobile de notre nature, c’est le besoin de connaître.

Connaître, c’est aspirer au rang qui nous sera rendu un jour, c’est chercher à retrouver les titres de notre espèce, rétablir cette alliance sainte qui n’a été brisée qu’en frappant du même coup et le bonheur et la science. Connaître donne à l’âme l’activité dont elle a besoin ; elle la nourrit, elle perfectionne l’intelligence qui est l’instrument par

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lequel l’âme se manifeste au dehors. D’après cela il est aisé de conclure qu’il importe à l’homme d’être heureux, de posséder toutes ses puissances en équilibre, de connaître, de donner à ces puissances le mouvement avec la vie. Puisque l’homme est un être susceptible de perfection, il est évident que la'perfection doit être son but, et que le bonheur et la science l’y acheminent. J’admets cela; mais je l’avoue, j’ai beau chercher, je n’aperçois pas pourquoi l’homme, cette créature à la fois si noble et si misérable, qui a tant à faire et pas un instant à perdre, qui s’élance à chaque pas vers un avenir inconnu, allégé de chaque peine par d’immortelles espérances, je n’aperçois pas pourquoi le roi de la nature, rôle toujours un peu grave, aurait tant besoin d’être amusé. Tous les plaisirs du monde dans leur mesquine et ingrate nature, peuvent-ils être autre chose que des pisaller ?

Cependant l’homme qui n’est pas réveillé par un sentiment intime, intense et doux de l’exis-

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tence, dont l’esprit n’est pas en progression, se réfugie, pour échapper au vide et au néant, dans ce qu’on appelle les plaisirs. Il poursuit à la surface de l’Océan l’écume fugitive et légère, au lieu de recueillir la perle cachée dans ses profondeurs. Le' christianisme a ouvert à l’humanité de trop hautes destinées pour ne lui pas signaler, comme des écueils, de si misérables ressources : il a, non par ses préceptes, mais par son esprit, proscrit le plaisir; la vraie dignité, le vrai bonheur de l’homme n’ont pas été moins sévères que lui.

Oui, le plaisir est au-dessus d’une âme chrétienne et peut-être de toute âme qui peut sentir le bonheur purement humain et humainement goûté. Le plaisir est un tissu léger qui se rompt si on appuie; la satiété est tout près de la satisfaction, l’amertume au fond de la coupe, le néant tout à côté du vif sentiment de l’existence; si nous le voulons garder, ménageons-le.

Retrancher les plaisirs de son budget n’est pas, à beaucoup près, une manière de les anéantir, car ils ne sont jamais plus vifs que lorsqu’on a commencé par les regarder comme accessoires; c’est un revenant bon, qu’il n’est pas permis de faire entrer dans son calcul. Qui n’a pas éprouvé un mécompte certain en fait de plaisirs, toutes les fois qu’il a espéré en avoir beaucoup? N’est-il

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pas vrai qu’une sorte de vide, un sentiment de malaise, suit presque toujours la dissipation, et qu’après l’avoir goûtée on éprouve quelque chose d’analogue à cette impression pénible qui vous saisit quand vous rentrez dans l’obscurité après un feu de joie?

Fait-on une chose uniquement pour son plaisir, presque toujours on reconnaît qu’on n’en a pas eu assez pour sa peine et son argent. Une intention élevée, un but louable et utile, ne laissent pas de tels vides ni de tels regrets. En faisant ce qu’on doit on est bien sûr d’attacher sa confiance à un résultat qui ne trompe pas. La nature fugitive du plaisir indique assez qu’il n’est pas le partage de ceux qui s’occupent de leur destinée éternelle; il n’est tout au plus qu’un météore étranger à l’ordonnance solennelle qui ravit notre admiration et assure notre bonheur en le soumettant à une règle invariable et fixe. Tout, dans le chrétien, doit ressortir de la haute nature du devoir toujours attentif à sa destination surnaturelle. C’est à reconnaître son devoir que le chrétien doit employer la force de son intelligence, c’est à le pratiquer qu’il doit consacrer les puissances de son âme. Ce qui ne le rapproche pas de ces hautes pensées est indigne de son regard; il faut toujours que le but qu’il se propose soit supérieur à son ac-

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tion, et que l’empreinte de son élévation se retrouve dans ses moindres actes, comme la grandeur de Dieu se découvre dans le cèdre ou dans l’hysope.

Le premier besoin de l’esprit fidèle est donc ce qui élève et fortifie la volonté. De ce point de vue, la fréquentation des théâtres ne paraît guère compatible avec les habitudes d’une vie pieuse. L’espèce d’interdiction dont l’Église a frappé be genre de plaisir se présente à l’esprit sous un aspect rationnel, et la raison n’éclaire jamais mieux que lorsqu’elle sait rester au second plan qui est le sien. C’est à la raison, dans ses rapports avec la foi, qu’on peut appliquer le vers si connu :

Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier.

Il me semble que la question du spectacle et des censures dont il est l’objet n’est devenue difficile à comprendre que parce qu’on l’a isolée. La

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sévérité dogmatique, en même temps qu’elle se relâchait à l’égard d’autres distractions offrant les mêmes dangers, s’appesantissait de plus en plus sur le spectacle. Le théâtre est devenu alors une sorte de bouc émissaire, chargé de tous les anathèmes explicitement ou implicitement prononcés par le christianisme contre tout ce qui s’éloigne de son esprit. C’est comme un écho affaibli de cette sainte et ancienne discipline qui, coordonnant mieux ses dispositions, en rendait l’esprit plus pénétrable, l’autorité plus forte et plus imposante.

Pour bien saisir la nature d’un effet, il est nécessaire de remonter à la cause qui l’a produit, et pour se rendre compte du vif éloignement que l’Église a toujours marqué pour les divertissements de la scène, il faut reconnaître l’essence même des éléments dont ils se composent : le plaisir et seulement le plaisir. On ne dit plus : Ridendo castigat mores; personne ne croit, ne soutient plus que le théâtre soit une école de mœurs. Rousseau n’en attaquerait pas aujourd’hui l’immoralité, par la raison bien simple qu’on s’abstient d’attaquer ce qui n’est plus défendu. Le plaisir est donc le seul mobile de ceux que le spectacle attire.

Il faut s’entendre cependant : le spectacle n’est nullement opposé à ce qu’on appelle dans le

monde, idées religieuses, encore moins au sentiment religieux ; ainsi, l’Être suprême peut n’avoir rien contre. Le spectacle ne dérange en rien les grandes lois sociales ou les lois harmoniques de l’univers ; j’admets même que d’honnêtes chrétiens n’aperçoivent rien dans le spectacle d’incompatible avec des habitudes qui s’en tiennent pour Dieu à la convenance et aux bons procédés.

Mais si nous venons aux chrétiens conséquents, à ceux qui dans les formes du christianisme lisent son esprit, qui conçoivent la religion comme on apprend ou plutôt comme on devine tout ce qu’on aime, le spectacle, ses impressions, ses maximes, sont complètement opposés aux sentiments nourris par leur cœur. L’Apôtre dans son Épître ne nous trace pas seulement nos devoirs, il nous dicte également nos délassements et l’emploi de nos heures de loisir. Le chrétien doit être aisé à reconnaître dans ses devoirs, ses affaires, ses distractions, et jusque dans son repos ; tout pour lui doit partir d’un centre unique et s’y rapporter. Une sainte homogénéité doit dominer toutes les parties, d’ailleurs distinctes, de sa vie. Les beautés de la nature, les arts, la culture de l’intelligence, l’échange des idées, tout ce qui exerce l’âme et l’ennoblit ne lui suffit-il pas? Ces transitions brusques, ces passages violents d’un extrême à l’autre, sont-

ils même dans l’intérêt de son bonheur? N’y a-t-il pas des plaisirs de l’âme que l’on peut comparer à ces liqueurs fortes qui ôtent aux choses simples, même excellentes, leur saveur et leur goût?

La rigidité de l’Église de France à cet égard m’a toujours paru un de ses droits particuliers au respect et à la confiance qu’elle inspire. L’état social , au sein duquel elle prononçait son anathème contre le théâtre, donnait une nouvelle force à ses jugements et à son autorité. L’impressionnabilité française, ce rapide et intime rapport qui s’établit entre une œuvre dramatique et l’auditoire, la rapidité électrique qui rend simultanés la cause et l’effet ; ces auteurs qui osent tout dire, ce public qui ose tout entendre, ces acteurs si habiles, que tout jusqu’à leurs gestes, leur expression, leur accent, est compris ; la nature de la langue si ingénieuse à faire saisir même ce qu’elle ne dit pas, tout cela ne représente que des éléments de dan-

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gers et justifie la haute raison qui a présidé à l’interdiction.

C’est le danger connu, avéré, qui arme pour ainsi dire l’autorité d’un pouvoir discrétionnaire ; mais le danger, quoique général et toujours subsistant dans l’essence d’une chose douteuse, varie pourtant d’intensité, selon le caractère d’une nation, sa mobilité, sa sensibilité. Là où il y a amas d’étoupes, il est juste de redouter davantage l’étincelle.

Le fidèle, d’ailleurs, aurait-il quelque chose à refuser à Dieu ou à ceux qui parlent en son nom le langage de son esprit? Ne contestons rien à celui qui a renfermé les récompenses les plus douces jusque dans les sacrifices qu’il nous demande. La sévérité des préceptes, la rigidité des conseils divins n’est qu’apparente ; une suavité incomparable inonde le cœur de celui qui agit en vue de Dieu, et se trahit par un doux parfum en quiconque marche par les voies bénies.

Je ne sais pas si l’on pourrait accuser d’exagération une morale qui interdirait positivement la recherche des plaisirs comme but déterminé; mais il me semble que cette interdiction ressort naturellement d’un système qui signale à l’homme sa corruptible nature comme un danger perma-

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nent, l’avertissant en même temps qu’il a toujours à expier, toujours mieux à faire que de poursuivre un vain fantôme, et quand même les autres ne réclameraient pas ses soins, en tournant sur luimême son attentif examen, il trouverait toujours à exploiter, à perfectionner.

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