LE PEUPLIER
Montrer Dieu partout, le faire descendre dans l’œuvre de la création en lui donnant la nature pour interprète, c’est là un panthéisme orthodoxe et pieux. Aussi, est-ce un caractère qui se trouve souvent dans les homélies des anciens Pères, où la pensée, dominée par le dogme, était toujours ramenée à la contemplation de la nature et aux similitudes qu’elle présente. Ces types et ces images sont aussi loin des mystères qu’ils symbolisent que la créature est éloignée du créateur; ils ne représentent que la surface, sans nous en découvrir la profondeur. Car, quoi que nous fassions, nous ne verrons jamais ici-bas, comme dit l’Apôtre, que dans un miroir et en énigme, in speculo et in œnigmate.
Si, à mon tour, je cherchais dans la nature
DE LA PIÉTÉ
extérieure une image qui rendît sensible l’état d’un cœur fidèle, je m’arrêterais de préférence au peuplier.
Le peuplier est l’image du chrétien; son tronc dépouillé est sans défense contre les éléments, et ses racines légèrement recourbées sous le gazon, ne demandent à la terre que peu de substance. Sa tige, droite et unie, s’élance d’un seul jet vers les cieux, ses branches se pressent autour d’elle suppliantes et les bras levés comme la prière.
Le peuplier cherche les eaux vives, le chrétien s’y désaltère ; le moindre souffle des airs émeut la feuille du peuplier, comme s’émeut le chrétien aux plus légers mouvements de la grâce, et la mélodie de son feuillage, unie au frémissement des roseaux et de l’onde, n’est surpassée que par le chant de douce et ineffable allégresse qui s’échappe sans cesse du cœur chrétien, hymne que la nature commence et que l’amour achève.
Tous deux verdissent jusqu’à leur sommet, mais le peuplier en attendant qu’il décroisse et qu’il tombe, le chrétien puisant plus de force et de vie à mesure qu’il approche de ses immortelles espérances.
DANS LE CHRISTIANISME
EXPANSIBILITÉ DU CATHOLICISME.
Parmi les détails du catholicisme qu’on n’imitera jamais, pas plus que son merveilleux ensemble, on peut signaler l’expansibilité, cette première condition de la chaleur. Dans son immense puissance de dilatation, le catholicisme embrasse l’univers tout entier, il accepte toutes les solidarités, rien de ce qui est humain ne lui est étranger ; la Rédemption est son type, c’est pour tous les hommes que son zèle le pousse et l’enflamme.
Quoique seul logique, le catholique sent plus qu’il ne raisonne, il se donne plus qu’il ne se recherche; à l’autel, dans le contact des hommes, dans la famille, toute son affaire est d’aimer. Ses mouvements premiers et naturels sont généreux et dévoués, c’est un immortel instinct qui le fait
DE LA PIÉTÉ
graviter vers le mieux : le caractère d’universalité qui semble n’appartenir qu’au dogme, s’imprime à toutes les dispositions du cœur façonné par l’amour de l’Église ; il n’y a pour lui ni lacune ni exception, rien de fortuit ; il marche au plus pressé, toute occasion de bien faire qui vient le chercher porte sa mission écrite, et il suffît qu’il y ait dévouement et sacrifice, pour qu’il se croie tenu d’agir comme si Dieu lui avait parlé.
Voyez seulement la langue qu’il parle, les noms qu’il donne; le plus froid de tous, donné au plus étranger, est celui de prochain. Il n’est pas de si doux nom de la famille que la charité n’attache à ces liens mystérieux que l’amour du Christ a établis entre tous les hommes. Tout front consacré par la religion, semble revêtu par cela seul des droits de la paternité, et ce n’est pas seulement le privilège du religieux ou du prêtre, l’âge aussi est regardé par le chrétien comme un sacerdoce, tout vieillard est un père ; sur le bandeau des filles du Seigneur est toujours écrit un de ces deux noms, mère ou sœur, et puis sans distinction d’âge, de lieu, de naissance et de race, tous les chrétiens se regardent comme des frères.
La voilà, l’apothéose de cette première idée de la famille, élevée, étendue, agrandie, sans que le culte de la famille naturelle en soit affaibli. Voilà
DANS LE CHRISTIANISME
l’homme placé au milieu de milliards d’hommes, sans qu’il y en ait un qu’il lui soit permis d’aimer un peu moins que lui-même et comme si ce n’était pas assez d’aimer tous les vivants, on prie aussi pour les âmes inconnues de ceux qui ne sont plus.
Est-ce une assez grande merveille, et vraiment Dieu ne doit-il pas être béni d’avoir tant donné, et tant attendu de son ouvrage? Eh bien, quand l’indifférence et toutes ses duretés ont été bien bannies de notre âme, que toute la grande famille humaine y a pris droit de cité ; quand cette région déjà si haute est atteinte, elle n’est qu’un point de départ d’où la charité tend encore à s’élever plus haut. Les plus nobles, les plus chères, les plus respectables affections de la famille, les préférences qui n’ont pas été interdites à la charité la plus universelle, tout cela peut se taire pour être offert en holocauste à l’amour de celui qui a dit : « Celui qui aime mieux que moi son père, sa mère, son pays, son fils, sa maison, n’est pas digne de moi. » Il est donc ainsi demandé à l’homme un peu plus que le tout, et ce qu’il y a de plus merveilleux, l’homme le donne cet excédant, l’homme le donne et Dieu l’accepte.
Cette profusion allant jusqu’à l’inutile, cette exubérance que rien ne peut restreindre est un des symptômes de l’expansibilité catholique qui
DÉ LA PIÉTÉ
en exprime le mieux le caractère. Supérieure à la nature, elle en porte cependant le cachet comme pour mieux constater qu'elle vient de la même main.
D’une part, que de richesses étalées, entassées dans le désert et qui peuvent paraître superflues ; de l’autre, voyez dans les vieilles cités qui remontent au temps où l’esprit du christianisme était libre des raisonnements qui l’ont faussé depuis, voyez ces sanctuaires qui se touchent, ces immenses églises qui s’élèvent côte à côte dans un but spécial, recevant une application différente et dont chacune aurait suffi largement aux besoins positifs, tels qu’une raison froide et exacte les mesure à la religion.
J’ai sous les yeux Aix-la-Chapelle. Avant que ses églises fussent détruites, celte ville devait offrir de nombreux exemples de cette richesse surabondante. Parmi les monuments qui ont résisté à l’action dévastatrice, il y a une magnifique église qui partout ailleurs serait une cathédrale, cependant la piété l’a élevée postérieurement au Dôme ', et à vingt pas de lui. Au mur extérieur de cette église est incrustée une table de marbre qui porte
1 Le Dôme , cathédrale d’Aix-la-Chapelle, construite par Charlemagne.
DANS LE CHRISTIANISME
en grandes lettres : Gloria in excelsis Léo et in terra pax hominibus bonœ voluntatis . Ah oui, paix à l’homme de bonne volonté qui fut le fondateur !
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