INVIOLABILITÉ DE LA VOCATION
La vocation est le droit le plus imprescriptible de cette terre ; car, si l’homme a une âme, si une loi lui est imposée, et si l’éternité l’attend pour lui rendre selon ses mérites, il faut que le choix des moyens lui appartienne. On peut objecter à cela que l’homme ne fait pas sa situation, et qu’il en subit toujours les premières données. Oui, mais ces premières données, qui ne se discutent pas, sont combinées par Dieu même. Les obstacles, dans cette hypothèse, ont été calculés par celui qui donne l’inspiration. Il n’en est pas ainsi dans ce qui vient des hommes. Leur ignorance parfaite et innocente suscite des difficultés dont ils ne connaissent pas la portée, et vient s’interposer entre ce qu’il y a de plus sublime au ciel et sur la terre : Dieu et une âme.
Cette préférence donnée aux biens invisibles,
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sur les prospérités de ce monde, sur tous les attraits de l’esprit et du cœur, est peut-être la manifestation la plus glorieuse de la puissance de Dieu sur la terre.
Tandis que dans l’antiquité, le Portique faisait consister la gloire à se laisser briser plutôt que de ployer, la volonté chrétienne, au contraire, ne se brise ni ne ploie ; elle se laisse ramener, conduire par la douce main de Dieu.
Cette puissance d’énergie, exaltée par le stoïcisme, n’indique après tout que la faiblesse ; car, par le fait, il montre cette volonté humaine, prétendue souverainement puissante, toujours vaincue et jamais ramenée. C’est précisément le contraire qui se passe dans la conscience chrétienne ; elle se reconnaît faible, mais n’est jamais vaincue, car elle adhère d’un consentement libre et par un motif raisonnable, puisqu’elle connaît celui à qui elle obéit; puisqu’entre toutes les lois, elle chérit, proclame, préfère mille fois celle de Dieu ; qu’elle entre dans l’économie de ses miséricordieuses dispensations, et qu’approuvant, dans sa lumière incréée, le but divin, elle veut tous les moyens qui y conduisent.
Le christianisme n’est pas seulement la croyance au dogme, la pratique de la morale, c’est une force
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génératrice, un élément de notre âme qui domine et règle toutes nos facultés. On ne saurait être tour à tour philosophe ou chrétien, athée ou fidèle; l’esprit de l’homme n’admet pas ces divisions, la religion le prend tout entier, elle éclaire et dirige l’intelligence aussi bien que la vie.
Plus on est fort, plus on sent le besoin d’un appui. Ce qui est fragile et léger pourrait plus facilement s’en passer : une paille, une plume, flottent et se soutiennent quelque temps dans l’espace, tandis que l’or se précipite en raison de son poids qui augmente avec sa pureté.
Quand l’étendue croît au-dessus de nous et autour de nous, il devient urgent de tenir entre nos mains le fil conducteur. Dans la plaine, il est facile de trouver son chemin, les routes y sont nombreuses et bien tracées; mais dans la montagne, elles deviennent plus rares à mesure qu’on s’y élève davantage, et finissent par disparaître complètement quand on parvient à de très-grandes hauteurs. C’est ainsi que pour nous guider dans l’ordre moral, nous avons besoin de la vérité dans la mesure des forces qui nous sont accordées, et de l’essor que nous leur donnons.
Comment ne pas concevoir qu’une créature qui se sent immortelle, parce qu’elle est libre, s’en-
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chaîne par des vœux éternels? Un engagement qui n’a d’autres limites que celle de la vie, n’effraie pas celui dont la pensée mesure sans cesse l’éternité ; d’ailleurs, pourquoi le ciel serait-il une exception? Pourquoi des liens irrévocables paraîtraientils prudents pour la terre et téméraires pour le ciel? Dans les contrats humains, dont la seule sanction est divine, il faut compter sur l’immutabilité de deux volontés ; dans les vœux qui lient au ciel, nous n’avons à redouter que les vicissitudes de la nôtre. C’est une chose inhérente à la nature de l’homme que de donner plus aisément, avec plus d’attrait, avec moins de retour sur soi-même, tout qu’une partie. Un sacrifice entier porte avec lui je ne sais quel ineffable sentiment de consolation. Les âmes tendres et délicates ne sont tranquilles que lorsqu’elles se sont données sans réserve. Le fantôme même de leur personnalité éteinte les agite ; le présent ne leur suffit pas, il faut qu’elles enchaînent aussi l’avenir, afin de n’exclure de leur offrande rien de ce que leur pensée conçoit. Ce sont là des droits imprescriptibles, c’est un légitime pouvoir sur soi-même.
« La Reine qui est l’épouse, est à votre droite' parée de ses riches habits où règne une admirable variété. Cette reine, l’Église votre épouse, ô roi de gloire, mène à sa suite de jeunes filles parées,
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comme elle, de la justice. Elles vous seront présentées et viendront toutes avec joie se consacrer à vous dans votre temple 1 . »
Cette variété de vêtements, cette parure d’innocence et de dévouement ne convient-elle pas admirablement à. ces familles de saintes filles, que la vertu et la piété rendent sœurs, en conservant néanmoins à chacune d’elles un caractère, ou plutôt une physionomie particulière? Les vertus leur sont toutes communes, mais dans le bien même, et dans la pratique du bien suprême beaucoup encore est laissé à nos prédilections. Nous devons aimer tout ce que la Providence nous impose, mais il nous est permis de chérir particulièrement un de ses dons spirituels ; c’est ainsi que parmi les pierres précieuses, il en est que nous préférons à toutes les autres, comme aussi nous nous identifions avec une devise ou un emblème.
S’il est une image qui touche et ravisse les cœurs chastes, c’est celle de la fleur qui fleurit au désert. Fille de la solitude, nul souffle humain n’a terni ses couleurs ni recueilli ses parfums, elle a été créée dans la paix et le silence des libres espaces. Mais le monde ne comprend rien à ce que Dieu n’a fait que pour lui-même, à ces fleurs, à
1 Psaume xliv, f. 10, 15.
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ces âmes qui, fidèles à la première pensée de la création, sont comme une hymne à sa gloire. Inconnues, invisibles au monde, ces saintes âmes sont pour lui des bienfaitrices ignorées. Leurs prières puissantes comptent pour les indifférents, pour les coupables, hélas! pour les impies qui « blasphèment ce qu’ils ignorent après s’être corrompus dans ce qu’ils avaient appris '. » Leur vie est inutile, diront ceux qui ne reconnaissent pas l’action mystérieuse de la prière. Inutile! le monde dans ses vaines inquiétudes, dans ses efforts sans but, dans ses tristesses coupables, oset-il employer ce mot? Une vie d’innocence, de sobriété, de calme, de désintéressement, de travail, vouée à une pensée sublime, n’est-elle pas assez bien employée? Le monde a-t-il le droit d’être difficile ?
Ah ! dans la vie la plus pure, quand elle s’est passée au milieu des orages, quel est l’homme qui n’ait point fait de mal à ses semblables, quel est celui dont le cœur ne soit pas oppressé de plus d’un regret? « Si tu veux être heureux, disait Épicure, cache ta vie. » Ce conseil était sage; en le donnant, Épicure disait plus qu’il n’en savait lui-même.
1 Epist. de saint Jude, % 10.
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Cache ta vie : mais est-ce en haine ou en méfiance des hommes? Ce serait également injuste. Les hommes sont nos amis, nos frères, leur contact nous vaut mieux que l’isolement dans lequel nous nous trouverions sans cesse.
Cache ta vie, oui cache ta vie, si tu peux la cacher dans celui qui seul donne tout ce qu’il exige, qui récompense tout ce qu’il reçoit. Le ciel réalise nos pensées, nos affections les plus chères. C’est là que l’homme trouve une patrie dont les intérêts, les droits, s’accordent toujours avec les plus vives lumières de sa conscience et de sa raison ; c’est là que nous trouvons un père qui nous couvre incessamment de son égide, qui, lent à punir, ne nous éprouve que pour nous rendre dignes de lui, un Dieu qui est aussi notre plus tendre ami, qui s’est livré pour nous, qui nous a aimés le premier, « dont l’amour a été plus fort que la mort ; » c’est là que nous trouvons de puissants intercesseurs qui après avoir frayé, à travers toutes les faiblesses et les misères humaines, la routé glorieuse qui conduit au salut, nous attirent à eux par leurs prières et par leurs exemples ; c’est là que nous trouvons une mère, qui dans son divin fils a aimé tous les hommes ; c’est là que nous retrouvons tous ceux qui nous ont précédés, qui nous étaient
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chers et qui sans doute n’entendent nos gémissements que pour les convertir en prières.
Voilà le monde « invisible et présent, » qui offre à l’âme un asile où elle cache et ses vivacités et ses douleurs; c’est là que l’infini devient sa pâture, une sainte espérance sa force, un amour ardent son guide. Là elle peut rester elle-même et se perdre dans un autre; là l’aiguillon d’une recherche personnelle et coupable s’émousse; là nos mouvements naturels deviennent, « comme un doux amour dans une belle lumière *, » bien différent de cette mensongère philosophie qui sépare l’homme de la société pour lui persuader qu’il vaut mieux qu’elle, tandis que c’est par ses rapports avec ses semblables que, dans la vie contemplative elle-même, il puise la meilleure part de ses mérites. Ah ! la piété peut en apparence nous séparer de nos frères, mais en réalité elle nous unit à eux mille fois plus que tous les liens humains ne sauraient le faire. La prospérité de l’Église, la paix, la concorde entre toutes les puissances, l’accomplissement de tous les devoirs, l’échange de tous les biens entre ceux qui ne les possèdent réellement qu’en commun, voilà ce que la piété nous demande sans cesse, afin que
1 Süsse Liebe in gôttüche Verklârung.
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nos vœux soient plus ardents pour ceux qui nous sont particulièrement chers. Ah! combien dans ces nobles et charitables pensées, l’on conçoit que le cœur n’ait ni un instant de vide, ni un instant de tristesse. Ah ! c’est au contraire quand on a porté les lèvres à cette coupe divine, qu’alors tout autre breuvage paraît insipide.
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