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LE DÉCOURAGEMENT

« Tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieù», dit saint Paul *. A ces consolantes paroles, saint Augustin ajoute : «tout, jusqu’à leurs fautes, en leur faisant sentir le besoin qu’ils ont de Dieu. »

Qui pourrait, en effet, déterminer avec une parfaite justesse, la part que nos fautes ont eue dans l’accroissement de nos vertus? Est-il certain que ce ne soit pas par ces fautes mêmes que notre humilité se garde et que notre charité s’agrandit?

1 Saint Paul aux Romains, ch. vill, V. 28.

DE LA PIÉTÉ

N’est-il pas simple que celui-là aime davantage, à qui il a été plus remis ? Nos fautes ne nous rendent-elles pas aussi plus indulgents, car si nous avons expérimenté la faiblesse humaine, nous ne pouvons vouloir deux poids et appliquer au prochain une autre mesure qu’à nous-mêmes. Patients avec nos fautes, nous devenons forcément indulgents pour les fautes d’autrui. En outre, celui qui a failli commence à savoir que le péché est le seul vrai mal qui soit sur la terre ; chacun de ses remords, chacun des mouvements de son repentir est la justification de la loi de Dieu.

Une infinité de biens que nous aurions négligés ou qui nous seraient demeurés inconnus, découlent de ces croix, dont le fardeau nous accable. Le deuil, la tristesse désolée sont pour les fautes actuelles et présentes; mais les fautes pleurées ne sont pas sans douceur. Notre ange gardien vient les pleurer avec nous ; il ne veut pas que nous nous en consolions jamais, mais il purifie notre douleur en lui enlevant son amertume; il en chasse le trouble et nous prépare à recevoir dans notre cœur l’espérance de cette éternité que nous rend le pardon de Jésus-Christ.

Ne poursuivons pas trop exclusivement la victoire ; c’est quelquefois notre volonté, trop ambitieusement fixée sur ce but, qui le fait fuir devant

DANS LE CHRISTIANISME

nous. « On ne saurait trop exhorter les chrétiens, dit un auteur ascétique, à aimer surtout la peine qu’il y a à se vaincre. » Pourquoi , n’aimons-nous pas davantage le combat? Le bon soldat, pourvu qu’il se batte, est content. Se sentir dans la voie de la vérité est un besoin de notre nature, il est juste de l’écouter ; mais quand nous avons fait tout ce qui dépendait de nous, qu’importe que nous ayons marché plus ou moins vite, que nous y soyons allé plus ou moins loin? Se sentir dans la voie de Dieu, n’est-il pas déjà suffisamment consolant et rassurant !

Pourquoi ne pas lire la volonté divine dans l’infériorité de nos vertus comme dans les grâces hautes et signalées? Dieu n’a pas fait le mal, mais il a créé la médiocrité puisque tout ordre suppose une hiérarchie dont tous les degrés glorifient l’ordonnateur. Dès lors, pourquoi n’aimerions-nous pas notre position infime ou élevéè; nos retards ou nos progrès mesurés par Dieu comme la lenteur dans la tortue, comme la vitesse dans la gazelle? S’il y a regret, n’y a-t-il pas aussi joie pure et reconnaissante, à voir tant d’âmes amies nous devancer dans la carrière? Cet ancien, qui se félicitait que trois cents de ses concitoyens fussent jugés plus dignes que lui de se dévouer à la république, nous donnait un bel exemple de

généreuse abnégation. Pourvu que nous soyons l’une des brebis du cher troupeau que conduit le bon pasteur, pourquoi chercher une part personnelle de satisfaction et de gloire?

Dieu veut quelquefois nous faire renoncer aux succès brillants; il nous défend toujours de les supputer, de les rechercher, de les poursuivre en tant que victoire constatée et possession acquise. Ce n’est pas à nous de les énumérer ni même de les nommer, car il est évident que nous ne saurions les constater sans les mettre en péril. Dieu ménage la lumière ; il ne veut pas que nous nous voyions dans toute notre laideur ni dans toute notre beauté possible ; il veut que nous nous connaissions comme nous sommes, jamais comme nous serons, par le motif que sainte Catherine de Gênes développe si bien. « La créature, dit-elle, ne peut cognoistre, sinon ce que Dieu luy monstre de jour en jour, et ne peut comprendre davantage n’y passer plus outre, et pourtant elle demeure pacifiée et contente de chaque chose qu’elle reçoit, parce que si elle cognoissoit en quel degré de perfection Dieu la veut élever en cette vie, elle n’auroit jamais de repos, mais seroit toujours travaillée d’une certaine envie et d’un véhément désir de parvenir incontinent à ce dernier degré de perfection. »

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On ne peut trop se le redire, l’état normal de la vérité sur la terre est le combat. Le triomphe final, complet et incontesté, n’est point de cette terre, champ de bataille préparé aux persévérants et aux courageux.

On n’en aura jamais fini avec le mal dans quelque ordre que ce puisse être, et pour chacun de nous c’est toujours à recommencer. Aucun état, aucune vertu, aucune dignité ne peuvent faire exception au caractère profond, intime, universel, d’imperfection dont la chute humaine a frappé l’homme et la nature. Ce n’est pas la vertu que la déchéance est venue rendre impossible, c’est sa possession tranquille et assurée. La déchéance n’a pas établi le règne du mal, mais elle a condamné le bien à n’exister jamais pur et sans mélange. Les eaux de l’Océan sont troublées comme celles du ruisseau, le soleil voile ses rayons et le poison croît à côté de la plante médicinale.

Acceptons notre malheur comme épreuve dans sa partie enseignante et comme châtiment dans sa partie afflictive. L’épreuve, étudions-la en ellemême et dans ses réactions sur nous, afin de ne perdre aucun sens des apologues successifs dont se compose notre vie. Le châtiment, inclinonsnous devant lui, courbons la tête et laissons passer dans le silence de l’humilité et de la contrition ces

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justices de Dieu, qui sur la terre ne représentent que ses miséricordes.

Souffrons-nous, par exemple, pour avoir entrepris au-dessus de nos forces? Commençons par déplorer notre imprudence, redoublons d’efforts pour nous élever jusqu’à notre tâche, ou puisons du moins dans la disproportion de nos forces avec elle, une défiance de nous-mêmes nouvelle et désormais irrévocable.

Serait-ce par les mauvais penchants du cœur ou par sa sécheresse et sa froideur, que nous aurions été induits à mal faire? Ah, le mal serait alors bien plus grand! Mais n’importe, revenons toujours au même divin levier, en le plaçant au plus profond de notre âme ; renouvelons nos vifs appels de secours, réparons tout ce qui est réparable, expions tout ce qui ne peut être réparé, et pourtant ne nous décourageons pas, soumettons-nous et méritons ainsi que la grâce de Dieu retrempe nos armes pour la lutte.

Une tristesse naturelle, je le sens, subsiste encore. Se trouver si faible, si timide pour le bien, après avoir été si audacieux pour le mal ; se reconnaître si distrait, si impuissant au service du Maître magnanime et généreux qu’on avait mis tant de persévérance à offenser, est un cruel supplice. Quel remède au regret de ces heures folle-

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ment dissipées, au chagrin d’avancer d’un pas lent et incertain dans la carrière où l’on voudrait courir, de ne plus retrouver ses forces, hélas I si entières alors qu’on en abusait ; de se reconnaître pauvre, quand la conscience écoutée nous eût faits riches; de nous sentir ternes et abjects quand, si nous avions voulu l’accepter, nous aurions eu notre part dans la tranquille splendeur de la foi, où chaque degré de la vie spirituelle se signale par un rayon plus lumineux et plus ardent.

Quelquefois il se rencontre des destinées où les pensées sont plus hautes, plus généreuses, plus désintéressées que les œuvres immédiatement réalisables ; où trop souvent arrêtés, enchaînés dans une voie inférieure, nos idées les plus justes, nos besoins les plus légitimes sont en souffrance. La vie coule à pleins bords dans notre âme ; nous nous sentons remplis de vigueur pour gravir la sainte montagne, et au lieu de cela, l’immobilité nous enchaîne sur la plage aride, et les ténèbres du silence et de l’isolement nous environnent. Du sein de notre insignifiance et de notre captivité, nous nous disons avec effroi que le temps s’écoule, que sans être prêts sur aucun point, nous sommes harcelés sur tous ; que la maladie nous guette, que la mort nous talonne, que l’ordre n’est pas dans notre âme, que la paix n’a pas encore son vrai règne

DE LA P J ÉTÉ

dans notre cœur! Tableau trop fidèle, ô monDieu, et bien digne de nous arracher des larmes ! Quoi, tout ce qui ferait cesser le mensonge de notre vie extérieure, ce qui rétablirait l’équilibre entre le dehors et le dedans, ce qui donnerait de la dignité à notre vieillesse, de la consolation à nos derniers moments, tout ce qui presserait nos pas dans la voie sainte et soulagerait notre cœur en le rassurant, tout cela serait impossible I Oui, la voilà telle qu’elle est l’épreuve des derniers temps ; trop souvent l’œuvre d’une imprévoyance fantasque et légère, conséquence de l’absence de toute prudence, de toute sagesse dans la conduite des temps antérieurs et plus libres.

Mais, quoi qu’il en puisse être des reproches que nous devrions nous adresser, ou qu’on nous adressera, ces obstacles, ces contraintes, ces servitudes, ces regrets, voilà ce que Dieu veut que nous portions pour l’amour de lui, à la place des fruits d’intelligence et de vertu que nous étions peut-être appelés à produire. Il veut que nous acceptions tout, les mornes landes laissées en friche, les dévastations du désordre, enfin tout ce qui nous blesse dans nos souvenirs, comme le triste legs d’un passé qu’il s’agit de réhabiliter dans le présent. Si donc nous n’étions pas dans l’ordre, ne tardons plus à y rentrer, mais repous-

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sons loin de nous cette parole vomie par l’Enfer : Il est trop tard.

Le jour du Seigneur n’est pas de ceux qui s’écoulent. Attendez-le sans impatience, attendez que Dieu bénisse les vœux qui nous portent à une vie meilleure, plus méritante et moins périlleuse ; attendez qu’il donne beaucoup de travail à vos mains désormais laborieuses, car l’occasion du travail est aussi une grâce par laquelle est récompensée la bonne volonté de l’ouvrier. Que vos retardements et vos misères ne vous troublent pas, attendez, sachez attendre 1 Efforts et volonté, moyens et but, soumettez tout à Dieu. Il voulait votre salut quand vous ne le vouliez pas vousmême ; il l’a voulu de toute éternité, avant que votre mère ne vous portât dans ses entrailles. Quand vous étiez dans l’ignorance du premier âge, dans la dissipation du second, dans la vanité du monde et dans l’entraînement des passions, Dieu, dès ce temps-là, voulait votre salut; s’il le voulait quand vous n’y pensiez pas, quand vous risquiez de le rendre impossible, peut-il cesser de le vouloir, aujourd’hui que vous le voulez I

Jésus-Christ notre sauveur, notre ami, notre frère, notre vrai proche ; Jésus-Christ n’est pas seulement Dieu fait homme, c’est Dieu resté homme autant qu’il faut l’être pour comprendre notre pauvre humanité, lui montrer la route royale de sa nature divine.

Dans la veille comme dans le sommeil, c’est notre disposition qui fait nos rêves.

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Dans la vie intérieure il y a des moments d’éclat et de puissance célestes, et puis reviennent les abaissements de la crèche et les humiliations de la croix.

La suprême volonté a des refus, mais elle ne connaît pas d’obstacles; on peut toujours l’incliner en sa faveur. Il y a autant d’impossibilités vaincues que de probabilités trompeuses. Le découragement est donc aussi peu logique que peu chrétien.

Les personnes religieuses sont tenues à beaucoup plus de réserve que les autres sur toutes les

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questions où la croyance peut ressembler à de la crédulité. Il importe même-à l’objet de leur amour et de leur vénération, qu’elles ne se montrent pas trop faciles en preuves et en démonstrations ; leur devoir aussi est de mettre dans toutes les habitudes de leur esprit, ce haut degré de circonspection qui n’est vaincu que par l’évidence.

Qu’est-ce que la persévérance chrétienne? Le progrès.

< ~' Ce qui doit finir, est toujours assez long.

Entre le pauvre qui demande et le riche qui donne, la vraie aumône est faite par le pauvre.

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L’hypocrisie vis-à-vis de soi-même est le pire des vices, parce qu’il ne laisse pas prévoirie repentir.

La colère est humaine, mais elle peut demeurer chrétienne ; elle peut être sainte, et quand elle est coupable elle a pour excuse une infirme spontanéité. Le mépris n’est ni chrétien ni humain, le bon sens repousse son insolence, et le christianisme attache une sorte d’impiété à la seule sévérité, dont Notre-Seigneur n’ait pas armé sa morale.

Le christianisme procède à la réforme de ce que nous appellerons les bases mêmes de la vertu. Tout autre morale combat le mal, la sienne règle

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jusqu’au bien et l’achève. Il faut qu’il transforme tout selon sa nature propre et qu’on s’y assimile tellement qu’on s’y perde.

L’humeur et le dépit sont pardonnables dans ceux qui apprennent l’ingratitude, mais non pas dans ceux qui la savent.

Vivre de soi dans la méditation et dans le contentement de soi-même; le payen ne pourrait faire mieux, et le chrétien plus mal.

L’espérance, surtout au milieu de ces temps d’abattement et de trouble, l’espérance appartient aux chrétiens ; elle fut toujours pour eux la moitié de la victoire.

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