‹ Journal de sa conversionChapitre 28 sur 59 · LE PARADIS · texte numérisé non relu

LE PARADIS

La gloire de la terre est de nous faire pressentir le ciel ; il en est de même de ses joies, de son bonheur. Tout ce qu’il y a de meilleur ici-bas vient d’une origine plus élevée. Le rayon de lumière est étranger à la terre qu’il éclaire, qu’il échauffe; c’est de lui qu’elle attend tout, et c’est là aussi notre état présent et notre avenir.

Aimer sans division. — L’unité est le plus impérieux besoin de notre âme ; l’âme humaine est une, elle a besoin d’un amour unique. Tout ce qui la divise l’éprouve, l’affaiblit et la distrait de son bonheur.

Aimer sans limites. — Ne plus souffrir de ne pas aimer assez, ne pouvoir aimer trop, aller aussi loin qu’on peut, sans obstacle, sans arrêt, sans retour.

Aimer sans crainte. — Avec la parfaite liberté des enfants de Dieu, sans craindre l’excès ni le danger, ni le malheur de blesser ou de se rendre

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indigne de ce qu’on aime. Posséder Dieu, sentir son âme en possession de Dieu ! Se sentir riche de Dieu, comme substanté de son amour; posséder avec plénitude, absorber à chaque instant de l’éternité le bien divin que l’on possède, s’en laisser posséder ! Ne plus seulement porter ses lèvres incertaines et tremblantes à la coupe des délices, mais la boire à grands traits ; posséder, se sentir au centre de ses trésors, les compter, les découvrir, les retrouver toujours !

Aimer librement. — Plus de chaînes, plus de servitude, plus d’obstacles. Dans le ciel, l’âme peut tout ce qu’elle veut, rien n’arrête l’énergique et continuel déploiement de toute son activité et de toutes ses forces. Ses mouvements sont à la fois faciles, rapides et forts ; elle s’élance dans l’atmosphère d’une félicité à la fois vive et pure ; elle est tout entière à Dieu, sans cesser d’être à elle-même ; la fausse unité a fait place à la domination exclusive de l’unité vraie.

Depuis la plante jusqu’à l’homme, tout tend à sa fin, tout tend à son plus haut point de perfection possible. Sur la terre, ce qui achève met fin à l’existence ; dans le ciel, ce qui consomme est le commencement du bonheur infini. Là est le repos, mais là surtout est la vie, la vie rendue à son principe et ne faisant plus qu’un avec lui.

DE LA PIÉTÉ

l’enfer.

V Certitude de l’enfer indépendante de la raison, et même quand elle lui serait contraire ; certitude appuyée sur les textes nombreux et précis des Évangiles. Jésus-Christ, la vérité même, 1^ seule vérité, l’a dit : Credo quidquid dixit Dei filins.

Nécessité rationnelle de l’enfer. — Loin d’être contredite par la raison, l’existence de l’enfer est au contraire démontrée par ses propres lois. Il est si peu la création d’une volonté arbitraire et tyrannique, qu’il est le résultat nécessaire et logique de l’immortalité conservant la mémoire de son individualité. En effet, l’immortalité implique l’individualité, qui ne saurait être séparée de la mémoire; et la mémoire chargée d’un passé coupable devenant elle-même notre supplice, ne faudrait-il pas le plus grand des miracles pour faire disparaître le souvenir de ce passé, pour effacer les traces funestes et infinies des conséquences du péché!

L’âme acquérant, par sa séparation du corps,

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une vue plus perçante du bien et du mal, de la culpabilité de l’homme, des perfections de Dieu ; reconnaissant à la fois l’offense plus intense et plus ingrate, l’offensé plus grand et plus saint, ne doit-elle pas se sentir saisie d’une douleur au-delà des plus cruels tourments corporels? Sans doute ; on peut même dire que si Dieu n’avait pas créé l’enfer, le pécheur l’aurait créé dans son propre cœur par le souvenir de ses fautes graves, restées sans réparation et sans expiation.

Avant que le jugement ait eu lieu, que l’arrêt ait été prononcé, le coupable est déjà en proie au plus sévère des châtiments. Qu’est-il besoin même d’un juge, d’un maître qui l’inflige? Dieu alors abandonne l’âme humaine à son sort naturel, à celui qu’elle s’est fait ; sa justice pèse sur elle comme sanction et non pas comme aggravation de supplice. Un regret, un mot, quand ce regret et ce mot pourraient avoir quelque valeur, eussent suffi pour tout effacer, du moins pour réintégrer l’âme dans l’heureuse aptitude des souffrances expiatrices, comme ces martyrs qui se rachetaient d’une première faiblesse par des combats qui leur méritaient plus tard d’aspirer à la mort glorieuse des confesseurs de la foi 1 Mais quand ce mot n’a pas été dit, quand l’ignoble nécessité

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seule fait reconnaître Dieu et le crime commis contre lui, quelle réparation devient possible? La mémoire, ver rongeur, la mémoire, dans l’âme impénitente et criminelle, suffît à elle seule pour accomplir les décrets divins. Les anciens ne l’avaient-ils pas pressenti en plaçant le Léthé à l’entrée des Champs-Élysées?

L’enfer existe ; il n’est point vide.

Quand le châtiment est partout, comment échapper à l’idée d’une prévarication profonde, ancienne, primitive, générale? La douleur, la misère, le désordre sont partout; douleur de honte, de crime, d’affliction, d’esprit et de cœur, qui fait conclure à une faute immense dont les conséquences sont étendues à toute la nature et remontent au premier de nos ancêtres, aucune race, aucun individu, sauf une exception unique, n’ayant été soustrait à cette fatale participation.

Pour ruiner la destinée humaine, les anges rebelles devaient lui fournir leurs armes déjà éprouvées contre Dieu. Mais cet élément infernal s’étant uni à notre nature, à sa faiblesse, à son ignorance, à ses ténèbres, perdit quelque chose de sa malignité. Le mal soufflé par Satan, en entrant dans les bornes assignées de tout temps à la race d’Âdam, se trouva limité. Dans le grand Être

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offensé, la pitié put dès lors se mêler à la justice, et après avoir foudroyé les anges, Jésus-Christ put mourir pour les hommes.

Les hommes continuent à se trouver placés entre les deux termes : selon qu’ils pèchent comme des hommes ou qu’ils pèchent comme des anges, ils trouvent en Jésus-Christ un rédempteur ou un juge. L’enfer n’est que pour ceux qui ont voulu leur perdition ; ce malheureux choix reste libre. Quand on s’est perdu, c’est volontairement; on ne peut accuser ni sa faiblesse, ni son impuissance; et peut-être a-t-on perdu avec soi des êtres chéris, qu’avec la grâce de Dieu on aurait pu sauver 1

Équité de l’enfer. — En ce monde, nous nous soulageons des accusations portées contre nous en les taxant d’injustice; nous nous attachons à chaque détail controuvé pour en conclure à la fausseté de l’ensemble. A l’arrêt qui le précipite dans l’enfer, le pécheur ne peut refuser son douloureux acquiescement; c’est du fond de ses entrailles que s’échappe lé cri déchirant qui proclame l’équité de la sentence divine prononcée contre lui. Si dès à présent, Dieu nous interrogeait sur le sort que nous croyons mériter, et que notre conscience dût parler, que répondrait-elle ?

Éternité des peines de l’enfer. — Souffrance sans répit, sans consolation, sans espérance, sans

DE LA PIÉTÉ

variété, sans issue! Savoir et apprendre à chaque instant de l’éternité, qu’on hait Dieu et qu’on le haïra toujours !

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