‹ Journal de Simon Le Marchand, bourgeois de Caen, 1610-1693Chapitre 4 sur 14 · XXXI I · texte numérisé non relu

XXXI I

avait'ul clé l'ailt'ï^ dès le mois de septembre, où l'on avail eu avis que celle maladie élail à Paris, à Rouen cl à Bayeux. Ces processions t'urcnl laites, nous dit Simon Le Marchand, trois lois par semaine et durèrent jusqu'à Noël.

Il nous retrace, avec des détails intéressants pour la prophylaxie de l'épidémie, ses débuts à Gaen et les précautions draconiennes que l'on édictait pour empêcher la contagion, précau lions dont Teflicacité n'égalait pas la rigueur. Ce fut à Vaucelles qu'elle prit naissance : une des filles du sieur de Tilly meurt le 8 octobre ; on 1 enterre le 9, et, « estant de retour à la maison, le sieur de Tilly donna à disner aux curey, prestres et plusieurs des paroissiens de ladite paroisse ». On paraissait ignorer encore les causes du décès. — Le 23, une*autre des filles de M. de Tilly est emportée en quelques heures : cette fois, le doute n'est plus permis; c'est la peste et on l'enterre à 3 heures du matin. Ensuite, toute la famille part « aux champs ». — Peu de jours après, une femme qui gardait la maison succombe à son tour ; puis le domestique est atteint et la peste se répand. Aussi « la maison fusl marquée comme pestiférée et fust deffendu aux cureys des paroisses d'enterrer aulcunes personnes qui ne fust vend et visitez par le barbier de la santé, sous peine de cinquante livres d'amende ». (1)

(1) Les individus atteints de la peste étaient portés dans un bâtiment situé à Sainte-Paix el appelé La Gobelinière ; ce nom venait de ce que les voisins, redoutant les pestiférés, prétendaient quil y revenait des lutins, que le peuple nommait communément des Gobelins.

La ville avait acheté cette maison 7.()0(J livres de M'"" de la Koque, veuve de Jacques du Moustier. Elle était tille de llocli de la lioque, bourgeois de Gaen, qui avait acheté ce terrain en 1529. Cet hôpital. considéral)lement agrandi, devint, vers l'année \&Z, l'asile des pauvres renfermés.

Antérieurement, nous trouvons, derrière le collège du Mont, dans les fortilications, la Tour de Santé, qui, t>n lûlM, était appelée Toui' des Pestiférés.

Peu après, le beau-frère de Simou, Robert Bidard, et sa femme, Marguerite Oger, qui s'étaient pourtant réfugiés à Amfré ville pour éviter la contagion, furent emportés dans la même semaine. Simon Le Marchand perdit aussi deux de ses enfants, Michel et Hébert, pendant les deux mois suivants.

Pareilles épidémies se renouvelèrent en 1625 et en 1637. La charge de chirurgien de la santé fut particulièrement dangereuse en 1623 : un premier chirurgien, Jean Savyne, meurt de la peste ; un second, Jean des Bleds, le suit trois semaines après. Le troisième, Jean Jeanne, dit La Rivière, est épargné (1). — Les morts étaient enterrés avec une rapidité qui donnerait aujourd'hui à réfléchir, témoin cette note : « Maistre Thomas Le Bas, prestre et curey de l'église de S' Michel de Vaucelles, rendist son esprit le Sabmedy 29'"" jour d'Aoust 1637, sur les six heures après midy. Il fut enterrey ledit jour, sous le portail de ladite église, viron unze heures du soir, à cause qu'il était mort de la peste ». Le corps était à peine froid.

Cette mort donna même lieu à un curieux procès entre le sieur Le Boucher, prêtre, qui avait pris possession de la cure le 3 septembre, et le sieur Le Bidois, prêtre et principal du collège des Arts, qui en prit aussi possession le 14 septembre suivant. Ils prétendaient tous les deux avoir droit au bénéfice. La cure fut définitivement adjugée au sieur Le Boucher.

(1) Déjà, au mois de juin 1.047, une épidémie de peste s'était abattue sur Gaen, sans causer, nous dit M. de Bras, une grande mortalité. Il n'en fut pas de même en l'M, où la peste emporta dix inille personnes (Recherches et Antiquités).

Pendant l'enfance de Simon Le Marchand, la France et Gaen, en particulier, avaient joui d'une paix ardemment désirée par tous les partis. Après les luttes terribles qui ensantrlantèrent les règnes de Charles IX et de Henry III, des idées de tolérance réciproque avaient prévalu. La seconde partie du règne réparateur de Henry IV avait marqué l'apogée de cette période. A Caen surtout, cette époque avait été prospère : les protestants, riches et bien considérés, y avaient repris, par une conduite sage et modérée, une grande influence, et la haute bourgeoisie, dont le royalisme fut et resLa toujours exemplaire, contenait le peuple qui eût cédé peut-être à d'autres sentiments. Les passions religieuses s'étaient éteintes peu à peu (1), et il est même curieux de voir, dès 1589, le bon M. de Bras signaler, chez les catholiques, un refroidissement et une indifférence dont il se montre scandalisé. « Depuis ladicte mutation de religion, en 1562, nous dil-il dans son pittoresque et naïf langage, la dévotion du peuple a esté si remise et si contemnée, que Ton n'apperçoit plus que bien peu de ceste ancienne piété, voire et aucuns se trulTent et mocquent de telles si honorables processions et cérémonies ».

Nous croyons cependant que M. de Bras se laisse aller ici très probablement à des senliments naturels aux vieil-

li) Nous lisons dans les mémoires de Se^^rais: « Il y avait longtemps, avant la révocation de ledit de Nantes, que les catholiques et les huguenots vivaient ici dans une si grande intelligence ({u'ils mangeaient, buvaient, jouaient, se divertissaient enseml)le et se quittaient librement : les uns pour aller à la messe et les autres pour aller auprOclie, sans aucun scandale d'une part ni de l'autre ».

lards, qui prennent volontiers pour devise le laudator temporù acti du poète. Le clergé, très nombreux à Gaen, était écouté et respecté, et son influence, restée considérable, se reconnaît facilement à la lecture de notre journal (1). Cependant, à cette période de calme et de prospérité allait malheureusement succéder une recrudescence de luttes religieuses qui aboutirent bientôt à une guerre déclarée. L'efl'et s'en fit sentir partout et à Caen comme dans les autres villes du royaume.

Il n'est donc pas étonnant que nous retrouvions dans le Journal de Simon un écho des accusations et des procès criminels qui étaient faits à « ceux de la religion prétendue réformée ». Il y revient à plusieurs reprises, notamment au moment où les esprits, surrexcités par les événements qui se déroulaient devant La Rochelle, se laissaient emporter au delà des bornes ordinaires. Fervent catholique, Simon Le Marchand ne voyait que le forfait ou le sacrilège commis, et ne soupçonnait même pas qu'il pût y avoir, à ces manifestations hérétiques, une atténuation ou une excuse. Il se passait d'ailleurs parfois d'étranges accès de fanatisme. Pour en citer un exemple, il nous raconte le forfait de cet ouvrier de l'imprimeur libraire Mengeant(2), — Anglais, il est vrai, — qui, dans l'église des Jésuites, s'élança sur

(1) La noblesse normande, qui avait tout d'abord accueilli avec empressement les idées nouvelles, ne conserva pas longtemps les mêmes sentiments. « L'humeur raisonneuse de la Normandie, nous dit Henri Martin, accueillit d'abord la réforme; puis il semble que le génie artiste et idéaliste de cette ingénieuse province ait réagi contre le calvinisme » . Qctte observation spécieuse et pittoresque est surtout d'un artiste et d'un littérateur; mais les classes élevées qui avaient embrassé le calvinisme s'en détachèrent, à la suite des guerres religieuses, pour des raisons plus matérielles.

(2) Simon Mangeant compta au noml)re des premiers et des principaux libraires de Gaen. Le Recueil des plus beaux airs accompagnés de chansons a dancer, (Gaen, Mangeant, 1615), qui se trouve à la collection Mancel, suffirait à lui seul pour sa réputation (V. Journal, p. 102 et s.).

roflieianl et voulut lui enlever le calice, malgré la présence de nombreux lidèles qui léussireuL à empêcher un plus t^^rave allenlal. Mali^ré son appel à Uouen, il i'uL condamné à l'amende honorable, (rainé dans une broueLle <( au lieu patibulaire, qui est le vieil Marché », oîi il lut « pendu et estrangley et son corps réduit en cendres ». Un autre Anglais, nommé Blakford, qui s'était, en qualité de compatriote, entremis pour lui, fut également condamné au bannissement et son avocat même, le sieur Gohier, avocat au siège présidial, dut s'estimer heureux de se retirer sain et sauf avec oOO écus d'amende.

Certains faits indiquent un état singulièrement grave, témoin cet arrêt rendu contre un bourgeois de Saint-Jean de Gaen, nommé Le Huile, dont la famille était ancienne et opulente, « qui fut atteint et convaincu du crime de lèze majesté, pour avoir voulu envoyer des soldats à La Rochelle ; leur bailler armes, argent et équipages de guerre », et, pour cela, <( condampney à aller servir le Roy aux gallèreset tous ses biens confisquez ». — Une autre fois, c'est un sieur Fouace, ministre protestant, « accusé de plusieurs crimes ; entre autres choses, d'avoir faict un livre duquel il fust trouvé saisy, dans lequel il y avoit plusieurs blasfèmes contre Dieu et le Roy. Et pour réparation desditz crimes, il fust condampney à faire amende honorable, la torche au poing: et, apprès cela faict, il fust conduict au vieil Marché, auquel lieu son livre fust bruslé feuille à feuille devant luy. Et cria mercy à Dieu, au Roy et à la Justice. En oultre, fust condampney à servir le Roy aux gallères ». — Plus loin, un sieur Collerye est fustigé devant la porte de Geôle, etc., etc. Nous pourrions multiplier ces citations, qui montrent combien les passions religieuses s'étaient de nouveau rallumées dans la ville.

Malgré la répression sévère (pii atteignait les manifesta-

tions d'hérésie, il se trouvait pourtant des gens, plus catholiques que le Pape, qui accusaient les magistrats de tiédeur (1) et même de vénalité. On peut s'en rendre compte en lisant cette requête, rédigée sous une forme satyrique, dont Simon Le Marchand nous a conservé le texte , et dont les auteurs anonymes s'indignaient de ce que Ton mettait trop de délais pour juger et condamner les gens convaincus des crimes d'impiété et de lèse-majesté.

On était loin alors du bon accord dont les protestants avaient usé pour faire construire, en 1611, en haut du Bourg-l'Abbé, près des barrières de la rue de Bayeux, un temple à la place d'un ancien édifice qu'ils avaient occupé en 1608, mais qui était trop près des remparts et excitait déjà les suspicions de quelques catholiques (2). Simon Le Marchand avait vu élever ce nouveau « bastiment » en l'année 1612, h et fust mis, nous dit-il, sur ladicte maison, une croix et un coquet sur la tour, dans laquelle il y a une

(1) Ces faits datent de 1628. Le peuple, à cette époque, tombait facilement dans les pires excès, et la « tiédeur •> des magistrats nous ferait aujourd'hui sourire. Ces magistrats avaient aussi à compter avec la politique du tout puissant Ministre, qui, tout en les combattant et en les forçant à reconnaître l'unité française et le pouvoir royal, ménagea toujours les protestants. Bien que Richelieu, qui ne reconnaissait au-dessous du trône qu'une dignité égale à la sienne, celle de l'écrivain et du penseur, ait tout sacrifié au succès de son œuvre, il est à remarquer cependant qu'il ne se laissa jamais entraîner par les passions extrêmes. Aux termes du traité d'Alais, le 28 juin 1629, l'édit de Nantes fut confirmé et juré solennellement par le Roi. On peut rapprocher de ceci cette pensée d'Augustin Thierry : « Prince de l'Eglise romaine, il voulut que le clergé fût national: vainqueur des calvinistes, il ne frappa que la rébellion et respecta les droits de conscience: enfant de la noblesse et imbu de son orgueil, il agit comme s'il eût eu reçu mission de préparer le régne du tiers-état ». (Augustin Tliierry: Histoire du tiers-état, Paris, Garnier).

(2) (Jie terrain, ({u'ils avaient d'abord pris à ferme et dont ils étaient devenus acquéreurs le 26 avril 1608, était situé à gauciie de l'ancienne porte de Bayeux : il serait actuellement sur la place Saint-Martin, auprès du débouché de la rue Saint-Manvieu.

petite cloche ; et ont ilceux luiguenotz commencey à faire leur presche en leurdil baslinient, le Dimenche, neufviesme jour de Septembre mil six cent douze ». — Il ajoute que le public, frappé par la forme singulière et peu artistique de ce logis, Tarait surnommé Godiveau^ « parcequ'il est faict en forme de pastey ». Le nom lui resta et devint populaire à Gaen (1).

A la fin du Journal de Simon, son fils Nicolas constate la démolition de ce temple, qui fut rasé en 1685, par suite d'un arrêt du Conseil. Ses matériaux servirent aux constructions du nouvel hôpital général qu'on augmentait à cette époque. Il note aussi, en peu de mots, les graves mesures et les résistances qui accompagnèrent la révocation de l'édit de Nantes (2). Il signale l'arrivée à Caen du régiment du Uoi, qui fut mis en subsistance chez les protestants, et les nombreuses abjurations, plus ou moins sincères, qui en furent

(1) M. Beaujour, dans son Essai sur l'histoire de l'Église réformée de Caen, décrit ainsi cet édifice : « De forme circulaire, à pans coupés, il était recouvert de deux toits d'inégale hauteur, recouvrant, le moins élevé, une espèce de bascôté régnant tout autour de la partie centrale, et l'autre, cette dernière partie. Le toit supérieur était surmonté d'une tourelle élevée garnie de sa cloche et couronnée d'une croix avec un coq dessus ». — Il paraît qu'il « n'y avait pas en France d'autre temple que celui de Gaen, où il y eût un cloclier semblable à celui des églises catholiques, avec une croix au sommet qui servait de girouette » (Élie Benoist : Histoire de l'édit de Nantes et de sa révocation).

Dans ses notes sur les Origines de Caen, M. l'abbé de la Rue nous dit: « J'ai lu dans les mémoires de M. de Verthamont, qui accompagnait le chancelier Séguier en 1640, que les catlioliques appelaient ce temple le Pâté de Godiveau, à cause de sa forme ».

(2) Dés 1680, l'expulsion des protestants était projetée. Saint-Simon. l)ien informé, nous dit que les Jésuites furent les premiers à faire entrer dans l'àme de Louis XIV, poussé à la dévotion par M"» de Maintenon, des semences de haine contre les réformés. « Ils avaient à se venger des coups que Pascal leur avait portés dans l'esprit de tous les hommes sincèrement pieux. Ils accusèrent les jansénistes de faire cause commune avec les protestants et ceux-ci d'èlre républicains, dangereux pour le pouvoir royal. Ils frappèrent ainsi deux ennemis à la fois ». Rœderer: Mémoire pour servir A l'histoire de la Société polie en France. Paris, Didot, ISîïï, in-N»).

les conséquences (1). Ses dernières mentions concernent une amendé honorable, qui fut faite devant Saint-Pierre et devant Saint-Nicolas, par deux bourgeois de ces paroisses, « piedz nus, la corde au col et en chemise ». Il se passa alors à Caen — et ailleurs — des faits odieux, tristes représailles des atrocités commises par les protestants en 1562. L'intendant, M. de Morangis (2), au lieu d'appliquer avec modération les ordres qu'il avait reçus, usa de rigueurs qui provoquèrent une émigration en masse. Malgré les défenses de sortir de la province, malgré les corps de garde établis aussi bien sur les côtes (3) qu'à la sortie des villes, l'exode prit des proportions si considérables que la Normandie perdit, en peu de temps, plus de 150.000 habitants. L'Angleterre, la Hollande et la Prusse, reçurent la plupart de ces réfugiés, qui y portèrent nos arts et nos industries. Un grand nombre de nos marins passa au service de ces puissances et les Cours de l'Europe furent remplies de gentilshommes français, dont les noms, portés encore aujourd'hui par leurs descendants, rappellent le souvenir de cette malheureuse époque.

(1) Nous lisons, en effet, dans un autre Journal anonyme (Coll. Mancel, 96, in-12), cette note caractéristique : « Le Roy. . . a envoyé 1.600 hommes d'infanterie du régiment du Roy, pour la ville de Caen ; lesquels, de commandement, ont estes logez chez les huguenotz qui faisaient les opiniastres à se rendre à l'Église; lesquels, voyant qu'ils eussent estes ruinés, ont signé leur abjuration d'hérézie, mais la plus part avec bien de la peine ». Année 1685.

(2) Antoine de Rarillon, sieur de Morangis, n'était entré en fonctions qu'en 1683. Il avait antérieurement exercé cette charge à Alençon, où il avait laissé de bons souvenirs. L'ambition et la politique lui firent changer sa manière d'administrer en arrivant à Caen.

(3) Nous trouvons dans le Journal déjà cité plus haut (Coll. Mancel, manuscrit 1)0), la mention suivante: « le 4 avril 1686, et environ huit jours auparavant, les l)ourgeois allaient en garde, dix et puis vingt, en une petite maison despcndaiilc de la maison de la Coi'derie, située sur la rivière, quasi au bout de La Rochelle, où l'on gardait que les huguenots ne s'en allassent s'embarquer et emporter leurs meubles et se relevaient de garde de 24 heures en 24 heures ».

Nous devons constaler, cependant, qu'en ce qui concerne la généralité et la ville de Caen, en particulier, l'émigration iiit moins considérable qu'ailleurs, notamment dans le pays de Caux et le Gotentin, 11 y régnait une certaine tiédeur parmi les religionnaires, tiédeur que signalait déjà le pasleur Gautier vers le milieu du siècle, et qui ne contribua pas peu à ce résultat.

En opposition avec ces rigueurs, Simon ne manque pas de nous détailler les nombreuses prises d'armes, réjouissances et fêtes de toute sorte qui avaient lieu chaque fois qu'une nouvelle heureuse ou importante parvenait à Gaen, ou qu'un personnage de marque honorait la ville d'une entrée particulière. Il nous dépeint ces cérémonies, avec leurs accessoires qui paraîtraient assez étranges aujourd'hui ; les processions, harengues, solennités religieuses, cadeaux, feux de joie et autres pompes d'usage : réjouissances le plus souvent volontaires, mais quelquefois obligatoires, ainsi que nous l'indique le passage suivant, relatif aux fêtes qui suivirent la publication de la prise de La Rochelle, le 5 novembre 1628. Le prince de Longue ville, gouverneur de Normandie, mit le feu à une centaine de fagots devant le portail de l'église Saint-Pierre, et « en mesme temps, charge à tous les bourgeois de la ville de faire des feux, chascun devant sa porte, à pai/ie de 50 livres d'amende. Ge fust faict, et tout le long de la nuict, on ne voyait que feux, festins et réjouissances, ce qui dura viron huict jours ». — Nous ne voulons cependant pas croire que les 50 livres d'amende aient coopéré à ce résultat.

Une autre fois, le 5 septembre 1638, pour la naissance du Dauphin de France, nouvel arrêté obligatoire, mais qui nous prouve que nos édiles caennais étaient des gens pratiques et mieux « éclairés » (pu' leurs collègues de Fahiise.

Nous y voyons, en effet, qu'il « fusl chargé à tous les bourgeois de faire des feux devant leurs portes et de mettre aux fenestres des lanternes ou fallotz, dans lesquelz il y aura de la chandelle allunieye ». — A la bonne heure! voilà un arrêté qu'on ne pourra pas taxer d'obscurantisme. — En 1660, à l'occasion de la paix des Pyrénées, même recommandation et « charge aux bourgeois, tant de la ville que des fauxbourgs, de tenir à leurs fenestres chacun une chandelle allumeye ». Et, cette fois, il ajoute que « ce fust faict avec grande joye ».

Ce jour-là, du reste, le faubourg de Vaucelles se distingua, et Simon Le Marchand, dont le Journal se termine par cette dernière note, tient à nous signaler, au milieu des fêtes qui eurent lieu à Saint-Pierre, « ceulx du bourg de Vaucelles, qui y estoient aussi présentz en armes. Et au parmy de leur troupe, y avoit le fdz du s"^ Hamel-Hébert, accoustrey et dressé à cheval, qui portoit en sa main une croix, sur les deux bras de laquelle estoient la couronne de France et celle d'Espagne, et au hault d'icelle, un Sainct Esprit qui tesmoigne l'opération d'iceluy en ceste paix : avec un baril plein de vin, couvert de lauriers et de lierres, qui estoit portey par deux hommes ». En ces circonstances, les Caennais s'en donnaient à cœur joie et si l'on en croit notre chroniqueur, l'enthousiasme tenait du délire. Les tables étaient dressées devant les portes, les santés, portées par les convives, s'entrecroisaient et tous les carrefours retentissaient des cris répétés de : Vive le Roi ! A'ive la famille royale 1

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La cité connut malheureusement des jours moins fortunés et Simon Le Marchand, tout en nous retraçant fidèlement les cérémonies et les fêtes, nous a non moins fidèlement conservé le souvenir des émeutes et des mouvements populaires qui ensanglantèrent trop souvent les rues et les faubourgs.

Il y eut notamment, en 1630 et en 1631, de graves désordres causés par la cherté du blé. Le 22 mai 1630, sur le bruit qu'on chargeait de blé deux navires pour l'étranger, le « petit peuple » s'émut, pilla les cargaisons et soutint une lutte avec les gens de la justice, qui firent 7 ou 8 prisonniers. Ceux ci furent condamnés le 27 mai à faire amende honorable, « la torche au poing, devant la Cohue (1) et devant l'église S' Pierre et à être fustigez par deux jours de marché ». — Cette sentence donna lieu à des désordres plus graves. Le peuple chercha à délivrer les prisonniers, mais, n'y pouvant parvenir, à cause de la présence de 30 soldats du château, il se rua sur les u geôles », enfonça trois portes, rendit la liberté à ceux qui s'y trouvaient (2),

(1) Los juridictions de la vicomte et du grand bailliage de Caen, que le peuple appelait la Cohue, étaient, depuis 1442, établies dans la rue de Gatteboule, devenue plus tard rue de Goôle. on se trouvaient aussi les prisons (Voir la note ci-aprés).

M. de Bras, qui ne parvenait pas à « étliimologiser pourquoy on appelle ceste rue Gatteboule », ajoute sans y cbercber malice: « sinon, que la cobue où se tiennent les plés de la vicomte y est située, où rt)n crie et bulle assez baut pour les expéditions communes de partie à partie ».

Antérieurement, et pendant l'occupation anglaise, ces juriilictions avaient occupé (les b<àtiments, rue des Cordeliers, (jui taisaient i)artie de l'Université.

{2) Les prisons étaient encore dans le cbàteau eu liJJiti. Elles ne lurent étal)lies dans la rue qui prit le nom de rue de Geôle, qu'en 1463. On acbeta, pour cet établissement, l'iiôtcl de Richard de Percy. seigneur de la Londe, dans la rue

incendia plusieurs maisons de marchands de blé, jeta à la rivière mobilier et marchandises et se livra à toute sorte de pillages. Cette émeute continua le lendemain 28 mai : il y eut des morts eL des blessés. On ferma les portes de la ville ; on se mit en armes, « les bourgeois en fort bon ordre », mais on ne prit guère d'émeutiers. Sur le soir, M. de Matignon arriva et les choses changèrent de face. En peu de temps, tout rentra dans Tordre, et, pour l'exemple, deux des révoltés furent « penduz et estranglez soubs chacun une roue », l'un devant la Geôle et l'autre devant le carrefour Saint-Pierre ; ensuite tous deux « furent bruslés audit carrefour ». Matignon avait la main rude et avec lui la répression était ferme et prompte.

En 1631, les mêmes désordres faillirent se reproduire. Le 31 mars, sur une augmentation de 10 sols par boisseau, la populace s'empara de la halle au blé (1), pilla les grains, et les vendit à tous ceux qui se présentèrent. Cette fois. Messieurs de la police transigèrent, et le blé fut remis à son ancien prix. Toutefois, le 3 avril suivant, jour de marché, ils postèrent plus de 2.000 hommes en armes autour de la halle au blé et fixèrent eux-mêmes les cours. Il n'y eut ni morts ni blessés : les marchands et boulangers seuls se plaignirent de la taxe qui leur était imposée.

Nouvelle émeute et plus grave en 1639, à propos de l'éta-

de Gattehoule. Ce nom était très ancien : on le trouve dans une cliarte de Richard Cœur de Lion, confirmant la donation d'un moulin, sis à côté de cette rue, à l'abbaye de Sainte-Trinité. Les moulins de Gémare, que possédait l'abbesse, touchaient en effet la rue de Gattehoule, devenue plus tard rue de Geôle.

(1) La halle au blé, que l'on appelait aussi le Tripot, était située rue Saint- Pierre et donnait par derrière sur la cour de l'Ancienuc-Halle : Duval de Mondraiiiville fit construire toutauprés l'iiôtel qui devintensuite l'hôtel des Monnaies. Sur les côtés de la iialle au blé existaient des venelles fort étroites ; cet ensemble se voyait encore en 1789 et ne fut démoli que plus tard. Auprès de la halle et y attenant, se trouvait la maison du Poids le Roy.

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