XL VII
bandits qui désolait le pays par ses meurtres et brigandages, et qui fut pris le 29 janvier 1617, au moment où il tentait de sortir de la ville en franchissant la porte Millet de toute la vitesse de son cheval. Cette capture fit grand honneur à Jacques Le Vavasseur, sieur de Ghristot, bailli de courte robe au bailliage de Caen, qui prit seul les mesures nécessaires et en assura l'exécution.
L'arrestation de Heurtevent était d'autant plus importante que déjà, au mois de novembre 1615, ordre avait été donné de le poursuivre dans les environs de Lisieux, où il se tenait alors avec sa bande, et que, depuis deux ans, il échappait par la terreur ou par la ruse à tous ceux qui le cherchaient. M. de Morant du Mesnil-Garnier, commissaire spécial envoyé par le Roi à Caen, lui fit son procès; mais sur une évocation à la Cour du Parlement obtenue par des parents et amis, il dut l'envoyer à Paris, où il eut la tête tranchée à la Croix du Trahoir (1), le 21 mars 1617.
Un sieur de la Brière de Lingèvres eut aussi une affaire pareille en 1618, affaire qui se termina, malgré l'intervention des meilleures familles de la région, et après des circonstances assez émouvantes, de la même façon : il fut exécuté à Rouen le 3 août 1618. Sa tête fut même envoyée à Caen et exposée sur la porte de Bayeux.
Nous ne nous étendrons pas sur les autres faits de même
l'échaffaut étaient en armes une des compagnies du régiment des gardes et une des suisses. Il ne pensoit point à mourir et eut de la peine à se résoudre à la mort. On disoit qu'il estoit accusé d'avoir eu dessein de surprendre pour les princes une place en Normandie et avoit levé sous main des gens de guerre » (V. Journal, p. 43 et s.).
(1) On la nommait aussi la croix du Tiroir, comme l'écrit Simon Le Marchand (V. Journal, p. 47). Cette croix se dressait aux abords des halles, dans la rue Saint-Honoré, au carrefour de l'Arbre-Sec. Il est probable, suivant Berty et d'autres, que son nom lui venait de ce que l'on triait en ce lieu les animaux amenés pour les boucheries voisines.
nature relaies dans le journal, ni sur le duel de x\I. de HouUeville avec le marquis de Beuvron, duel historique et dont réj)ilogne se passa à Gaen. le 11 août 1()27. Ce jourlà, nous raconte Simon Le Marchand, le marquis de Heuvron « s'en vint à (]aen pour dire adieu à son père (1), et, estant à genoux devant luy, il luy demanda sa bénédiction ; et, ce l'aist, il parlist de cesle ville ». El il ajoute le surlendemain : « Noble homme Jacques de Ilarcourl vieil marquis de Beuvron, fusl prins de mal le quinziesme jour d'aoùsl 1()27, et ce fust de desplaisir de la despartie de son lilz. Kl rendist l'esprit le lundy. seiziesme jour dudict mois, et t'ust enlerrey en la parroisse de Beuvron-en- Auge, le mercredy, dixhuitiesme jour d'aoùst ». Il était àiJfé de 77 ans. Ce duel fil donc trois victimes : Boutteville et des Chapelles, son second, décapités à Paris, et le vieux marquis d'Harcourt.
Malgré les édits et la rigueur inflexible du cardinal de Richelieu, les duels n'étaient pas rares, aussi bien à Caen qu'à Paris : un notamment eut lieu devant l'abbaye de Saint-Etienne, le 9 mai 1618, entre le sieur de Guerville, de la paroisse Saint-Julien, et le sieur de Coulombiers- Guerville, de la paroisse Saint-Etienne, appartenant à des familles alors influentes et considérées, contre un sieur
(1) Pierre (et non Jacques! de Harcourt, marquis de Beuvron, gouverneur de Falaise, chevalier de Saint-Michel, i-rigea sa terre de Beuvron en nianiuisat, par lettres patentes d'août 1593. Il était né le 8 août 1550. et il avait épousé, le :% noveralîre 1598, Gillonne de Goyou de Matignon. — Son fils Guy, dont il est question ici, se retira en Italie, après son passage à Gaen. Il s'enferma dans Gasal, assiégé par les Espagnols, et y fut tué dans une sortie le 8 novembre 1()'28. — L'hôtel des d'Harcourt à Caen était situé dans la rut- Saint-Jean, non loin de la porte Millet, vis-à-vis la rue Frcmcntcl, et avait fait partie autrefois d'un collège des religieux de l'abbaye de Barl)ery. En 1589, l'abbé Pierre Dubourg vendit cette maison à Pierre de Harcourt, moyennant 1.856 livres 5 sols. Les religieux voulurent la reprendre par retrait en WM, mais n'y réussirent pas. En 1800, elle fut achetée par M. de Ghazot.
Jean de Sillans (1), frère de Dom François de Sillans, un des religieux les plus turbulents du monastère, assisté de deux de ses amis, La Groudière et Sébastien Le More. Les premiers avaient fait maltraiter par leurs laquais un gentilhomme, ami de Sillans, le sieur de Montplaisir. Le sieur de Guerville fut tué et Goulombiers grièvement blessé. Des poursuites, nous dit M. Hippeau dans son Histoire de l'abbaye de Saint-Etienne, furent dirigées contre Jean de Sillans : et les puissantes familles de Goulombiers et de Guerville parvinrent à empêcher qu'il obtînt du Roi des lettres de grâce.
On recourut, en sa faveur, au privilège de la fierté. Il avait été établi, de temps immémorial, que le Parlement de Rouen serait tenu de délivrer chaque année un prisonnier, élu par le Chapitre de la cathédrale, auquel cette élection vaudrait grâce complète et absolue. Le prisonnier soulevait en public, sur ses épaules, la châsse de saint Romain ; il aidait à la porter processionnellement le jour de la fête de l'Ascension, depuis la vieille tour oîi elle était déposée jusqu'à la cathédrale; et cette cérémonie lui valait des lettres d'absolution (2) . Jean de Sillans obtint, par la suite, des lettres patentes du Roi qui confirmèrent la grâce ainsi obtenue.
Une des dernières mentions du fils de Simon, Nicolas, qui ajouta quelques pages au vieux « papier », de 1660 à 1685, concerne l'érection de la statue de Louis XIV sur la place Royale (3), par les soins de M. de Segrais, premier échevin, érection qui eut lieu le 22 mai 1685. M. de Segrais,
(1) Jean et François de Sillans étaient les fils de niessire Antoine de Sillans, chevalier de l'Ordre, seigneur et baron de GreuUy, et d'Antoinette Sanglier.
(2) Hippeau : Monographie de l'abbaye de Saint-Étienne de Caen ; Mémoires des Antiquaires de Normandie, t. XVI, p. 222.
|3i Cette première statue, duo au ciseau d'un Gaennais, ,Iean Postel, était en pierre et fut renversée en 1791. La statue en bronze qui Ta reniplacét; le 24 avril
qui, le 15 mai précédenl, avait assisté à la pose de la première pierre de l'église des Jésuites, avec M. de Morangis, inteiidaut de Caen, présida cette cérémonie et donna même, à cette occasion, un magnifique banquet à sa maison de campagne de Fontenay-le-Pesnel.
Une fête eut lieu, pour célébrer cet événement, le 5 septembre suivant, jour anniversaire de la naissance de Louis XIV. « On chanta, nous dit Nicolas Le Marchand, le Te Dcnni en TégH/e des Jacobins et Féloge du Roy y i'usl laide en françoys. Kt, le mesme jour, l'éloge fust faicte aux Gordeliers en latin, par maistre Maouin, prestige, curey de Sainct Estienne de Caen et recteur de TUniversitey. Pendant tout le jour, les bouticques furent fermées, et les bourgeois les mieux faicts se mirent tous en armes et s'en allèrent sur la place ou est la statue. Ils se mirent tout autour de la place, ou l'on list le soir, après l'éloge faicte et le Te Dcuni chantey, un feu de joye et un feu d'artifice », malgré la pluie qui tomba pendant toute la journée (i).
1828 et qu'on a transporté en 1883 devant le lycée, est l'œuvre de Petitot : son mérite est plutôt modeste.
A partir de 1679, la place avait reçu le nom de place Royale: elle était encore loin d'être terminée. On l'inaugura cependant le 10 janvier de cette même année, à l'occasion de la conclusion de la paix. Après un Te Beum chanté à Saint- Pierre, un feu d'artifice fut tiré, le soir, sur la i)lace ornée de devises, d'emblèmes et de cartouches: d'une fontaine, il coulait du vin pour le peuple et toutes les maisons étaient illuminées.
Le sculpteur Jean Postel était aussi l'auteur d'au l)uste de Louis XIV, qui avait été placé, en septembre 1(179, sur la cheminée d(^ la salle des délibérations de
l'Hôtel de Ville.
(1) Si Nicolas T-e Marchand ne se montra pas aussi exact qlie son père et cessa même coniplètement de s'occupc-r du « vieux papier » en 1686, son fils, qui se nommait aussi Nicolas, fui euciire plus négligent. Il était né en 1662 et était entré dans les ordres : sa dernière note — et il n'en écrivit en tout que cinq — à la suite du .lournal des Le Marchand, constate la naissance d'un neveu le 31 janvier 1693 et se tenniue juir cette uieution : il lut x n.uunu' Nicolas, par moi, Nicolas Le Marchand, p''"', présence d'honnèle fenune Marye Le Nepven ». Le prénom de Nicolas était, comme on le voit, héréditaire dans la famille.
Nous n'énumérerons pas tous les renseignements locaux qui se rencontrent dans le Journal : ils ont souvent leur utilité et peuvent servir à fixer des dates douteuses et des souvenirs inédits. Ces notes vécues et écrites au jour le jour ont pour nous un intérêt qui, dédaigné autrefois, n'a fait que se préciser et s'étendre avec la critique et l'érudition modernes.
Tel qu'il est, ce Journal, qui nous retrace simplement la vie de notre cité pendant une grande partie du XA^IP siècle, mérite de figurer à côté de ces œuvres modestes que leurs auteurs n'écrivaient certes pas avec des prétentions littéraires, mais qui ont rendu et rendent encore d'importants services pour la reconstitution de la vie privée dans nos anciennes provinces.
Gaennais, Simon Le Marchand aima sa ville natale et ne la quitta presque jamais au cours d'une longue vie ; Français et catholique, il crut franchement à Dieu et au Roi, ces deux forces qui, après des luttes séculaires et des vicissitudes sans nombre, conduisirent avec Louis \1\ la France à son apogée. Il était fier des succès et de la gloire de son pays; et si, ce qu'à Dieu ne plaise ! le patriotisme, que notre époque troublée voit si odieusement attaqué, devait s'éteindre un jour, on le retrouverait dans les pages naïves et foncièrement honnêtes de notre vieux chroniqueur. Son Journal reflète fidèlement ses convictions, et, s'il est quelquefois « rude et mal poly », il est toujours franc et sincère. C'est une qualité qui manque souvent à des œuvres plus savantes et qu'on ne saurait trop signaler.
A ces titres divers, notre bon bourgeois a droit à toutes
nos sympathies : il serait de ceux que Montaigne prenait plaisir à consulter et qu'il cite dans ses Essais [i), en les félicitant de n'apporter dans leurs écrits (( que le soing et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer, à la bonne foy, toutes choses, sans choix et sans triage, nous laissant le jugement entier pour la cognoissance de la vérité ».