Journal, p
4. La colique le surprit 45 ans après sa naissance, ou plutôt après sa conception (Essais, liv. II, chap. xxxvm), qui avait précédé sa naissance de 11 mois : il en aurait donc subi la premiére attaque vers la fin de mars 1577. — Mais on ne saurait fixer une date aussi précise. Ne dit-il pas, à la page suivante : « d'avoir vescu sain quarante sept [1588 : quarante six] ans pour ma part, n'est-ce pas assez? » Essais (1595).
a Banieres, celles cy me firent vuyder force sable, et me tindrent le ventre long temps apres fort làche. Mais elles ne me garantirent ma santé que deux mois : car apres cela Jay esté tresmal traicté de mon mal!. »
« Les accés, disait-il encore, me reprennent si souvent, que je ne sens quasi plus d’entiere santé. » Ayant la haine ct le mépris de la médecine, il n’avait un peu d’espoir que dans les eaux thermales « parce que c'est une potion naturelle, simple, et non mixtionnée, qui au moins n'est point dangereuse, si elle est vaine... Il ne leur faut pas oster aussi qu'elles n’esveillent l’appetit et ne facilitent la digestion, et ne nous prestent quelque nouvelle alegresse, si on n’y va du tout abatu de forces. Mais moy je n'y ay esté ny ne suis deliberé d'y aler que sain et avecques plaisir?, » « Qui n'y apporte, ajoutait-il à son retour d'Italie, assez d'allegresse, pour pouvoir gouster le plaisir des compagnies qui s’y trouvent, et jouyr des promenades et exercices, à quoy nous convie la beauté des lieux, où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte la meilleure piece et plus asseurée de leur effect. »
Outre le désir d'éprouver la force bienfaisante des eaux les plus renommées, il sentait un besoin quelque peu mala- ‘ dif de changer de place. « Je scay bien, avouait-il plus tard, qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager, porte tesmoignage d'inquietude et d'irresolution*. » « Je courrois d'un bout du monde à l’autre, chercher un bon an de tranquillité plaisante et enjouee, moy, qui n’ay autre fin que vivre et me resjouyr®. » a... Je sçay bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherchef, »
La curiosité insatiable de son esprit l’aiguillonnait encore.
1. Essais (1580), liv. II, chap. xxxvu. Il avait fait aussi une saison aux eaux thermales de Preissac (près Dax) ct de Barbotan {département du Gers). Journal, p. 353.
a. Essais (1580), liv. II, chap. xxxvit.
. Essais (1582), liv. II, chap. xxxvn. È . Essats (1588), liv. III, chap. 1x.
. Essats (1588), liv. III, chap. v.
. Essais (1588), liv. III, chap. 1x.
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A force de relire ses livres préférés, il les épuisait ; il voulait quitter pour quelque temps Sénèque et Plutarque, et converser avec des vivants, avec des hommes d'autres pays. Son imagination se plaisait « plus des choses estrangeres que des nostres ». « Les polices, disait-il, les mœurs loingtaines me flattent, et les langues!. » « J'estime tous les hommes mes compatriotes... Le voyager me semble un exercice profitable. L'ame y a une continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouvelles. Et je ne sçache point meilleure escole, comme j'ay dict souvent, à façonner la vie, que de luy proposer inccssamment la diversité de tant d'autres vies, [fantasics, et usances]: et luy faire gouster une si perpetuelle varieté de formes de nostre nature ?. » Tl avait recommandé en effet aux jeunes gens « la visite des pays estrangers... pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations cet leurs façons : et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d’autruy?... »
Quelle est la contrée qui l’attirait davantage? Lorsqu'il nous affirme qu'il fût allé plus volontiers 4 Cracovie ou vers la Grèce « que de prendre le tour vers l'Italie », et qu’il souhaitait peu de voir Rome, attendu « qu'elle estoit connue d’un chacun, et qu'il n’avoit laquais qui ne leur peust dire nouvelles de Florence et de Ferrare* », c'est une boutade contre ses compagnons de route.
On sait que jusqu’à l'âge de six ans le latin fut sa langue maternelle. « Le premier goust » qu’il eut aux livres lui vint « du plaisir des fables de la Metamorphose d'Ovide ». « Dés ma premiere enfance, dit-il, la poésie a eu cela, de me transpercer et transporter*». « ... J'enfilay tout d’un train Vergile en l’Æneide, et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes®. » A douze ans, il jouait son
. Essais (1595), liv. II, chap. xvn.
. Essais (1588 et 1595), liv. III, chap. 1x.
. Essais (1580), liv. I, chap. xxv.
. Journal, p. 155.
. Essais (1588), liv. I, chap. xxxvi.
. Essais (1580), liv. I, chap. xxv.
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rôle dans les tragédies latines représentées au collège de Guyenne. Ainsi élevé au giron des muses antiques, Rome était vraiment sa seconde patrie. Quelle admiration passionnée il professait pour ses héros! « Le soing des morts nous est en recommandation. Or jay esté nourry des mon enfance, avec ceux icy. J'ay eu cognoissance des affaires de Rome, long temps avant que je l'aye euë de ceux de ma maison. Je scavois le Capitole et son plant, avant que je sceusse le Louvre: et le Tibre avant la Seine... Jay attaqué cent querelles pour la deffense de Pompeius, et pour la cause de Brutus... Parquoy je ne sçauroy revoir si souvent, l’assiette de leurs rucs. et de leurs maisons, et ces ruynes profondes jusques aux Antipodes, que je ne m'y amuse. Ce seroit ingratitude de mespriser les reliques, et images de tant d'honnestes hommes, et si valeureux lesquels jay veu vivre ct mourir : ‘ct qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous le scavions suyvre!. »
L'Italie lui présentait d'autres souvenirs, ceux des expéditions françaises. Il en cherchera les traces à Sienne et à Montalcin. Son père, qui était revenu en France à l’âge de 33 ans « apres avoir cu longue part aux guerres delà les monts », se plaisait sans doute à raconter ses campagnes; il en avait « laissé un papier journal de sa main suyvant poinct par poinct ce qui s'y passa, et pour le publiq et pour son privé*. » Montaigne, s'il ne parlait qu’un italien de sa façon, lisait du moins couramment et avec grand plaisir Boccace ou l'Arioste, et tous les poètes de la Renaissance « formés à l’air de cette bien antique, naifve et pure poësie ». A la cour dc Catherine de Médicis il avait hanté beaucoup d'Italiens. Il avait mème autrefois nourri « un page Gentil-homme Italien », qu'une bande de Catholiques lui avait tué, le prenant pour un Huguenot; « et fut estainte en luy une tresbelle enfance, et pleine de grande esperance" ».
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