Dans l'église Saint-Benoît
mourut eagé de cinquante-neufansle 6 de Juing 1533. Ils y servent le fruit sur des assietes. Les rues sont toutes pavées de briques. Les portiques qui sont continuels à Padoue et servent d'une grande commodité pour se promener en tous temps à couvert et sans crotes, y sont à dire. À Venise les rues et pavés de mesme matiere, et si pandant, que il n'y a jamais de boue. J'avoy oblié à dire de Venise, que le jour que nous en partimes, nous trouvames sur nostre chemin, plusieurs barques, aiant tout leur vantre chargé d'eau douce : la charge du bateau vaut un escu randue à Venise, et s'en sert-on à boire ou à teindre les draps. Estant à Chaffousine, nous vismes comment à tout des chevaus, qui font incessamment tourner une roué, il se puise de l’eau d’un ruisseau et se verse dans un canal, duquel canal lesdits bateaus la regoivent, se presantans audessous.
Nous fumes tout ce jour-là à Ferrare, et y vimes plusieurs belles Eglises, jardins et maisons privées, et tout ce qu’on nous dit etre remerquable : entre autres, aux Jesuates, un pied de rosier qui porte fleur tous les mois de l'an, et lors mesmes s'y en trouva une qui fut
1. Montaigne a remarqué cette date, parce que c’est l’année de sa naissance. — Il cite volontiers l'Arioste; il l’avait beaucoup aimé, mais il nous dit, en 1580, « que cette vieille ame poisante, ne sc laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au bon Ovide. » Il se fiche « de la bestise et stupidité barbaresque » de ceux qui le comparent à cette heure à Virgile : « et qu'en diroit Arioste luy-mesme ?
O seclum insipiens et infacetum. » (Catulle.)
Il fait ensuite, À sa guise, « la comparaison de l'Æneide et du Furieux. Celuy-là on le voit aller À tire d’aisle, d'un vol haut et ferme, suyvant tousjours sa poincte : cestuÿ-cy voleter et sauteler de conte en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles, que pour une bien courte traverse : et prendre pied à chasque hout de champ. de peur que l’'halcine et la force luy faille. » Æssars, liv. II, chap. x.
donnée à M. de Montaigne. Nous vismes aussi le Bucentaure que le Duc avoit faict faire pour sa nouvelle Jame, qui est belle et trop june pour lui, à l'envi de celui de Venise, pour la conduire sur la riviere du Po!. Nous vismes aussi l’arsenal du Duc, où il y a une piece longue de trente cinq pans, qui porte un pied de diametre *.
Les vins nouveaus troubles que nous beuvions, et l'eau tout ainsi trouble qu’elle vient de la riviere, lui faisoint peur pour sa colicque. A toutes les portes des chambres de l'hostelerie, il y a escrit : Ricordati della boletta®. Soudein qu'on est arrivé, il faut envoyer son nom au magistrat et le nombre d'homes, qui mande qu'on les loge, autremant on ne les loge pas *.
1. Le duc de Ferrare était allé chercher à Viadana sa troisième femme, Marguerite Gonzague, fille du duc de Mantoue, et l'avait ramenée à Ferrare le 23 février 1578; il avait alors 45 ans; il mourut en 1597 sans enfants.
2. Alphonse Ier, aieul de ce duc, avait fait fondre deux énormes coulevrines Za Giulia et la Regina, et une bombarde chantée par l'Arioste, 17 Gran Diavolo. A. d'Ancona. — L'empan, ou pan, était de 0m24. |