‹ Journal de VoyageChapitre 31 sur 294 · Montier-en-Der · texte numérisé non relu

Montier-en-Der

3. Supplir : suppléer.— Henri Estienne conte une histoire semblable, dans son Apologie pour Hérodote, édit. Ristelhuber, t. I, p. 178.

DE BRAUMONT A PLOMBIÈRES 61

ni office, qui a esté fille jusques en l’aage de vingt deux ans, veué et connué par tous les habitans de la ville, etremarquée d'autant qu'elle avoitun peu plus de poil autour du menton que les autres filles; et l’appeloit-on Marie la barbue. Un jour faisant un effort à un sault, ses utils virils se produisirent, et le cardinal de Lenoncourt, evesque pour lors de Chalons, lui donna nom Germain. Il ne s'est pas marié pourtant; il a une grand’ barbe fort espoisse. Nous ne le sceumes voir, parce qu'il estoit au vilage. Il y a encore en cette ville une chanson ordinaire en la bouche des filles, où elles s'entr'advertissent de ne faire plus de grandes enjambées, de peur de devenir masles, comme Marie Germain. Ils disent qu'Ambroise Paré a mis ce conte dans son livre de Chirurgie, qui est tres certin, et ainsi tesmoingné à M. de Montaigne par les plus apparens officiers de la ville!.

Dela nous partismes dimenche matin apres desjeuné, et vinsmes d'une trete à

Bar, neuf lieues. Où M. de Montaigne avoit esté

1. a Passant à Vitry le François je peu voir (c’est-à-dire : j'aurais pu voir) un homme que l'Evesque de Soissons avoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans de là ont cogneu, et veu fille, jusques à l’aage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en saultant, ses membres virils se produisirent : et est encore en usage entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne faire point de grandes enjambees, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merveille que cette sorte d'accident se rencontre frequent : car si l'imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce subject, que pour n'avoir si souvent à rechoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles. » Essais (1588), liv. I, chap. xx, avec quelques corrections postérieures. Ambroise Paré raconte le même fait avec des détails curieux dans son ouvrage Des Monstres et Prodiges (Œuvres compiètes, édit. Malgaigne, t. III, p. 19), cité par A. d'Ancona.

autresfois!, et n’y trouva de remerquable de nouveau que la despense estrange qu’un particulier prestre et doyen de là a employé et continue tous les jours en ouvrages publiques. Il se nomme Gilles de Treves; il a bati la plus sumptueuse chapelle de marbre, de peintures et d’ornemens qui soit en France, et a bati et tantost achevé de mubler la plus belle maison de ville qui soit aussi en France, de la plus belle structure, la mieux compassée, étoffée, et la plus labourée d'ouvrages et d'anrichissemans, et la plus logeable : de quoy il veut faire un colliege, et est apres à le doter et mettre en trein à ses despens?.

De Bar, où nous disnames le lundi matin, nous nous en vinsmes coucher à

Mauvese*, quatre lieues. Petit village où M. de Montaigrie fut arresté, à cause de sa colicque, qui fut aussi

1, « Je vis un jour à Barleduc, qu'on presentoit au Roy François second, pour la recommandation de la memoire de René Roy de Sicile, un pourtraict qu'il avoit luy-mesmes fait de soy. Pourquoy n'est-il loisible de mesme à un chacun. de se peindre de la plume, comme il se peignoit d'un creon? » Essazs(1580), liv. II, chap. xvu. Montaigne, après le sacre de François II à Reims (18 septembre 1559), avait suivi la cour à Bar-le-Duc. Le roi, dominé par les Guises, céda la souveraineté du duché de Bar au duc de Lorraine, son beaufrère : « Voulez-vous que je vous die, foy de gentilhomme? (répétait-il souvent :) je ne fays point tant de bien à ces princes lorrains que je devroys; car, quand je pense que le roy Louys XIe les a expoliez des duchez d'Anjou et contez de Provance, et autres leurs vrays héritages, et qu'on leur retient, j'en ay charge de conscience. » Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 272.

a. Gilles de Trèves, mort en 1582, fit bâtir en 1551 une chapelle magnifiquement décorée dans l'église collégiale de Saint-Marc, et, par testaments datés de 1573 et 1581, fonda le collège qui fut dirigé par les Jésuites jusqu’à la Révolution. A. d'Ancona.

3. Edit. orig. : Mannese (Manois, selon A. d'Ancona). — Il faut plutôt lire Mauvese, pour Mauvages (Mauvaiges, prononcé 4 la paysanne Mauvèdze), village qui se trouve à deux lieues à l'ouest de Vaucouleurs.

cause qu'il laissa le dessein qu'il avoit faict de voir Toul, Metz, Nancy, Jouinville et St. Disier, comm’ il avoit deliberé, qui sont villes épandues autour de cette route, pour gaigner les beings de Plombieres en diligence !.

De Mauvese, nous partismes mardi au matin et vinsmes disner à

VAUCOULEUR, une lieuë de là et passames le long de la riviere de Meuse dans un village nommé Donremy sur Meuse, à trois lieuës dudit Vaucouleur. D'où estoit natifve cette fameuse pucelle d'Orleans, qui se nommoit Jane Darc ou Dullis?. Ses descendans furent annoblis par faveur du roi, et nous monstrarent les armes que le roi leur donna, qui sont d'azur à un’ espée droite couronnée et poignée d'or, et deux fleurs de lis d'or au coté de ladite espée; de quoy un receveur de Vaucouleur donna un escusson peint à M. de Caselis. Le devant de la maisonnette où elle naquit est toute peinte de ses gestes ; mais l’aage en a fort corrompu la peinture. Il y a aussi un abre le long d'une vigne qu'on nomme l’abre de la Pucelle, qui n'a nulle autre chose à remerquer.

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1. « Mais en ces voyages vous serez arresté miserablement en un caignart, où tout vous manquera. La plus-part des choses necessaires, je les porte quant et moy. Et puis, nous ne sçaurions eviter la Fortune, si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d'extraordinaire, quand je suis malade. Ce que Nature ne peuten moy, je ne veux pas qu'un bolus (bol) le face. » Æssais (1588), liv. III, chap. rx. — C'est avant de partir de Vitry que Montaigne avait dù renoncer à voir Saint-Dizier et Joinville. De Bar il voulait peutêtre gagner Toul, et de là Metz ou Nancy. La phrase est sans doute altérée.

2. Charles VII anoblit au mois de décembre 1429 Jeanne d'Arc et sa famille; ses deux frères prirent le nom de du Lys, qu'ils transmirent à leurs descendants. L'arbre de la Pucelle était un hétre, appelé l'Arbre des Dames (des Fées). — Edit. orig. : Jane Day ou Dallis.

Nous vinsmes ce soir coucher à

NEUFCHASTEAU, cinq lieuës. Où en l'eglise des Cordeliers il y a force tumbes anciennes de trois ou quatre cens ans de la noblesse du païs, desqueles toutes les inscriptions sont en ce langage : Cy git tel qui fut mors lors que li milliaires courroit per mil deux cens etc. M. de Montaigne vit leur librairie où il ya force livres, mais rien de rare, et un puis qui se puise à fort grands seaus en roullant avec les pieds un plachié de bois qui est appuyé sus un pivot, auquel tient une piece de bois ronde à laquelle la corde du puis est attachée!. Ilen avoit veu ailleurs de pareils. Joingnant le puis, il y a un grand vaisseau de pierre eslevé audessus de la marselle*® de cinq ou six pieds, où le seau se monte ; et sans qu'un tiers s'en mesle, l’eau se renverse dans ledit vaisseau, et en ravalle quand il est vuide. Ce vaisseau est de telle hauteur que par iceluiavec des canaus de plomb, l'eau du puis se conduit à leur refectoire et cuisine et boulangerie, et rejallit par des corps de pierre eslevés en forme de fonteines naturelles.

De Neufchasteau où nous desjunasmes le matin, : nous vinsmes soupper à

MrrecourT, six lieués. Belle petite ville où M. de Montaigne ouyt nouvelles de M. et Mad. de Bourbonne qui en sont fort voisins.

Et lendemein matin apres des-juner alla voir à un

mn mie —- — —.-.- — — —-

1. Cette description estun peu obscure. Au lieu de f/achié il faut peut-être lire : planchié, ou plateau.

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