Ce manuscrit est depuis longtemps perdu
2. Meusnier de Querlon dit plus loin, dans sa première note sur le texte : « Il manque deux pages du Manuscrit formant le premier feuillet, qui paroit avoir été déchiré fort anciennement, puisque le Livre a été trouvé en cet état. »
3. « Les mains, je les ay si gourdes. que je ne sçay pas escrire
rendoit les deux écritures encore plus difficiles à lire, c'étoit principalement l'ortographe qui ne peut être plus bisarre, plus désordonnée et plus discordante qu'elle l'est dans tout le Manuscrit. Il a fallu de la patience et du tems pour vaincre ces difficultés. Ensuite la nouvelle copie a été bien collationnée et vérifiée sur l'original; M. Cafferonnier lui-même ! y a donné les plus grands soins?...
a La partie de ce Journal qui devoit coûter le plus de peine étoit sans doute l'Italien de Montaigne encore plus difficile à lire que le texte François, tant par sa mauvaise ortographe, que parce qu'il est rempli de licences, de patois différens et de gallicismes. Il n’y avoit gueres qu'un Italien qui pùt bien déchiffrer cette partie, etla mettre en état d'étre entendue. M. Bartoli, Antiquaire du Roi de Sardaigne, et nouvellement élu Associé Étranger de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres, se trouvoit heureusement à Paris pendant qu'on imprimoit le premier volume; il voulut bien se charger de ce travail. Il a donc non-seulement transcrit de sa main toute cette partie, mais encore il y a joint des notes grammaticales, comme nous en avons faites sur le texte Francois, et même quelques notes historiques : ensorte que tout l'Italien est imprimé d'après sa copie. C'est sur cette même copie et sur les nombreuses corrections, qu'il a faites encore à la traduction de M. Prunis, que nous avons rédigé la nôtre, sans trop nous asservir à la lettre, ce qui l’auroit pu rendre ridicule. Si dans le reste du Journal, toutes les expressions du texte François
seulement pour moy; de façon. que ce que j'ay barbouillé, j ayme mieux le refaire que de me donner la peinc de le démesler et relire.» Essais (1580), liv. II, ch. xv.
« J'escrits mes lettres tousjours en poste, et si precipitcusement, que quoy que je peigne insupportablement mal, j ayme micux escrire de ma main, que d'y en employer un'autre, car je n'en trouve point qui me puisse suivre, ct ne les transcrits jamais. » Essais (1588), liv. I, chap. xxxIx.
1, « Garde de la Bibliothèque du Roi. »
2. Querlon parle ensuite de ses notes, dont plusieurs appartien-
nent, dit-il, « à M. /amet le jeune. homme de lettres fort instruit. de qui nous avons reçu de grands secours »,
ont été soigneusement conservées ; si l'on a même porté le scrupule jusqu'à représenter l'ortographe du premier écrivain, et celle de Montaigne, c'est pour ne pas laisser soupçonner la plus légere altération dans l'impression de l'ouvrage, où l'on ne s’en est permis en effet aucune, »
Le libraire Le Jay donna de ce Journal trois éditions à la fois en 1774 *, puis une quatrième, et, l'année suivante, une cinquième. La plus belle est en un volume in-4° grand papier, de LIV-416 pages, qui se vendait en feuilles 18 livres, relié 21 livres. Une autre est en 3 volumes in-12 petit papier, comptant CXXXVI-214, 323 et 461 pages, qui se vendaient en feuilles 4 livres 10 sols, reliés 7 livres 10 sols. Une troisième, en 2 volumes in-12 grand papier, de cvui-324 et 601 pages, se vendait en feuilles 5 livres, reliée 6 livres. Ces trois éditions sont ornées d'un portrait
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1. L'abbé Prunis. ou de Prunis, avait découvert le manuscrit en 1770 ou peut-être l'année avant. Le « chevalier de Segur ». qui le lui avait remis pour le publier en lui demandant un reçu, le lui retira plus tard et le confia à Meusnier de Querlon : de quoi l'abbé se plaignit amerement dans une « Lettre adressée aux Auteurs du Journal des Beaux-Arts et des Sciences » et insérée dans ce Journal. 1774, t. V, p. 328-339 : « J'emporte l'ouvrage, dit-il, je le déchiffre, je le transcris, j y mets des notes; M. d'Alembert, à qui je fis part de ma bonne fortune. voulut bien encourager mon travail par différentes Lettres qu'il m'écrivit en Province. L'ouvrage fut annoncé dans les Journaux; le Public l'attendoit avec impatience, et je fis le voyage de Paris pour le donner à l'impression. Et cependant l'ouvrage s'est imprimé, et moi. j'attends depuis deux ans à Paris avec une patience inimitable, réduit en ce moment à demander au moins. et mon reçu et ma copie, que je ne puis obtenir.
« Tel est le prix que j'ai reçu de quatre années de travaux, de peines et de soins. Le Libraire, qui ne savoit auquel entendre, fit part de son embarras à M. de Querlon: il lui demanda conseil. Soyez tranquille, mon ami, c'est moi qui ferai revivre Montaigne... M. Battory (Bartoli) traduirala partie de l'italien : M. Zamet (Jamet) fera des notes ; et. tranquille dans mon Cabinet, je prendrai modestement le titre d'Editeur : quant au véritable Auteur de la découverte, j'avancerai qu'il n'a su ni lire, ni copier, ni traduire, et parlà je justifierai l'indispensable nécessité de me choisir. »
a. Année littéraire, 1774. t. II, p. 289 et suivantes.
de Montaigne !. La quatrième, en 2 volumes in-12, qui parut la même année, porte cette note : « Nous avons jugé plus convenable de le retrancher {le texte italien; dans cette nouvelle édition, et de n'en donner que la traduction: il ne faisoit que grossir inutilement l'ouvrage. » L'édition de 1775 est en 3 volumes petit in-12, de xctr-232, 225 et 248 pages.
Dans une phrase citée plus haut de son Discours prelsminaire, Meusnier de Querlon nous apprend que Bartoli « se trouvoit heureusement à Paris pendant qu'on imprimoit le premier volume ». La premiére édition était donc en plusieurs volumes; c'est probablement celle en 2 vo-
1. Un «Avis intéressant Sur les Voyages de Michel de Montaigne, nouvellement recouvrés », portant un permis d'imprimer du 5 septembre 1772, annonce ces trois éditions du Journal et met en souscription celle in-4° au prix de 12 livres en feuilles. (Ily a deux exemplaires de ce prospectus à la Bibliothèque Nationale, dans la collection Payen.) On y lit ceci: « Le véritable portrait de Mox- TAIGNE, bien différent de celui qui est à la téte du MonrTaiGxe de Londres, seragravé par M. de Suint-Aubhia de l'Académie Royale de Peinture, d'après l'original peint à Rome, pendant le séjour que MoxtAIGNE y fit, et il sera mis à la tète des Vovages. M. le Marquis de Segur. qui l'a entre les mains, a bien voulu le communiquer, pour le faire graver. » Si Montaigne s'était fait peindre à Rome. n'aurait-il pas noté cela dans son Journal? L'Acrs promettait que cet ouvrage serait « sûrement prét vers le mois de Mars prochain » (1773).
Le Dr Payen a collé en tête de son exemplaire in-4° du /vurnal une lettre que Meusnier de Querlon écrivait le 27 octobre 1772 à Grosley, a Avocat au Parlement à Troyes en Champagne ». Elle sc termine aifisi : « Les Voyages de Montaigne en Italie et dans une partie de l'Allemagne sont actuellement sous presse et /ervel opus. car il y en a deja plus de six feuilles d’imprimées. Cette Edition me coute beaucoup de recherches ci de travail: cependant jay deja fait plus de la moitié des Notes dont l'ouvrage sera necessairement herissé ; Notes explicatives des vieux mots. ou des tours particuliers de Montaigne que tout le Monde n'entendroit pas, Notes Géographiques. historiques, etc. Si vous aviez fait un petit voyage a Paris je vous aurois montré le Manuscrit original et l'écriture naive (c'est a dire a peu pres detestable) du bon Montaigne. Je lis maintenant tout cela. comme les Impressions du Louvre. » Le bonhomme se flaîtait un peu.
lumes in-12 (avec le texte italien) '. Cela d'ailleurs importe peu : les trois premières éditions ont été imprimées sur la même copie ; elles sont également originales et également incorrectes ?.
Montaigne en écrivant n'employait ni accents ni ponctuation. Il ne mettait guère de majuscule qu'au commencement des phrases. Son orthographe était extrêmement capricieuse. Voici un billet de lui au maréchal de Matignon, fidèlement reproduit au tome IV des Essais de la collection Lemerre, p. 329 :
« Monseignur ceus de ce cartier qui estoint alles vers le roy de nauarre sont de retour despuis deus iours Ie ne les ai pouint ueus mais ils n'ont raporte que l’inclination a la paix suiuant ce que ie uous ai escrit et n'onts rien de nouueau sauf un’ assamblee generale et extraordinere qui se faict lundi a s. foi de plusieurs ministres Si une grande compaignie de diuerse sorte de ians et de sexes se rant demein ceans come ie l’atans ie vous ferai part de ce que l'y apranderai etc. »
Tel est l'aspect que présenterait le /ournal de voyage, très exactement recopié et imprimé. Il est évident que le copiste y a ajouté la ponctuation, souvent à contre-sens, beaucoup trop d'accents, beaucoup de majuscules, et, comme le manuscrit était peu lisible, il a estropié un grand nombre de mots. L'impression a été très peu soignée : si l'on compare entre elles les cinq éditions anciennes, on y trouve des variantes en nombre infini. Ainsi, dans les premières pages : n’estoint, n'estoient ; trope, troupe; mesme, même ; equipage, équipage ; cinquiesme, cinquiéme; faux-
1. Il y a dans la Collection Payen deux exemplaires de cette édition. L'un d'eux (le n° 38b) renferme deux cartons que l’autre n’a pas. Un de ces cartons corrige une faute de l’autre exemplaire, où une note relative au temple de Bâle était mal placée. L'édition in-4° a la mème faute ; l'édition en 3 vol. in-12 petit papier ne l’a plus.
2. Les deux autres éditions semblent avoir été imprimées aussi sur cette copie, mais avec plus de négligence : aussi fournissentelles plusieurs bonnes leçons, aux passages qui n'ont pas été rajeunis par le correcteur.
bourg, faubourg; audelà les pons, audelà des pons, au-delà des pons; entourné, entouré ; estoit, étoit; Huguenots, huguenots ; avecq’, .aveq'; monstrent, montrent; sale, salle; antien, ancien; mylieu, milieu; sulemant, seulemant, seulement, etc. Dans une méme édition, suivant le caprice du copiste, du compositeur ou du correcteur, ici l'orthographe est archaïque, là elle est rajeunie ; on rencontre des pages où les accents sont clairsemés, et d’autres où ils sont prodigués, même les accents circonflexes, à peu près inconnus de Montaigne.
Il fallait donc d'abord établir un texte se rapprochant le plus possible de la copie faite par les premiers éditeurs, et pour cela choisir entre les variantes celle qui présentait l'orthographe la plus ancienne et la plus conforme soit à la prononciation gasconne de Montaigne, soit à l'orthographe des éditions des Essais corrigées par lui. Supprimer ensuite les accents circonflexes, tous les accents graves (excepté sur les mots à, là, voylà, où...), et la plupart des accents aigus. Là où les éditions originales ne donnent pas le même mot, imprimer à part la variante rejetée. Enfin recueillir tantôt d'une édition, tantôt d’une autre, quelque mot ou membre de phrase qui manque dans les autres *.
Cela fait, lelecteursetrouvait encore à chaque page arrêté et rebuté par des phrases bizarres, obscures ou inintelligibles. Les fautes sautaient aux yeux, très faciles parfois à corriger, car le copiste était manifestement peu versé dans la langue du xvr° siècle. C'était des noms propres ou des noms communs mal déchiffrés, une mauvaise ponctuation, ou des notes de la main de Montaigne écrites en marge ou en interligne que l'on avait introduites dans lc texte à tort
— —n———————————————————————21__—________ One SERRE ns + 2 CO CSA ——. —
1. Il n'y en a que trois ou quatre dans les Essais : naifvement (liv. Ich. xxxvn), liche(liv. III, ch. n), et au mot latin muansuerére (ibid.). On lit aussi : vous vites, dans une lettre du 10 juin 1568. Montaigne écrivait lache sans accent ou avec un accent aigu sur l'a. ou bien /ascke.
2. On ne pouvait songer ni à rendre au texte son aspect primitif : c'était à plaisir le rendre illisible; ni à corriger l'orthographe et la ponctuation d’après les règles que suivaient les premiers éditeurs des gssars : ces restaurations ne sont plus à la mode.
a) JOURNAL DE VOYAGE DE MONTAIGNE
ou à une mauvaise place. Il suffira de quelques exemples pour montrer que tout éditeur avait le droit et le devoir de corriger le texte des éditions originales mème lorsqu'il semble conforme à la copie '. Les premiers éditeurs impriment, p. 103, « une ville nommée Sonchem » pour « une ville nommée Bouchorn » ; p.156, « le seigneur Hortimato » pour « le seigneur Fortunato »; p. 170, « le sieur de Millau, fils de M. de Salignac » pour « le sieur de Millac, fils de M. de Salagnac » ; p. 466, « Montu » pour « Monluc ». On s'étonne d'apprendre, p. 106, que les Allemands « desdeingnent les truites, et n'en mangent que le foye »; il fallait lire « le froye », c’est-à-dire le frai. On lit, p. 141 : « M. de Montaigne disoit s'agreer fort en ce detroit... et n'y trouvions incommodité que de la plus espesse et insupportable poussiere que nous eussions jamais santy, qui nous accompaigna en tout cet entredeus des montaignes. Dix heures aprés, M. de Montaigne disoit que c’estoil la lune de ses tretes... » « Parce que, nous explique Meusnier de Querlon, cette poussiere obscurcissant le jour, ne luilaissoit, ainsi que la lune, que ce qu'il falloit de clarté pour se conduire. » Glose ingénieuse ; mais il valait mieux imprimer : « Dix heures aprés (M. de Montaigne disoit que c'estoit la l’une de ses tretes)... » On lit, p. 88 : « L'usage en est fort antien (des eaux de Bade', et duquel Tacitus faict mantion ; il en chercha tant quil peut la maitresse source... » On peut mettre un point avant i/, qui désigne Montaigne lui-même, et non pas Tacite comme le croyaient les précédents éditeurs. Montaigne en relisant son /ournal, soit dans le cours du voyage, soit après son retour, l'avait surchargé de notes, pour le compléter, l'expliquer au le corriger, ainsi qu'il faisait sur son exemplaire des Æssais. Le copiste a introduit toutes ces notes (hormis une seule) dans le texte?, où ellcs sont quelquefois aisées à reconnaitre, soit par