Essais (1588), liv. III, ch. mn
entreprenait un long voyage, qui dura dix-sept mois et qui aurait duré beaucoup plus longtemps, qui l'aurait entrainé peut-être, après un long séjour à Venise et à Naples, jusqu'en des pays barbares « à Cracovie ou vers la Grece par terre », si son élection imprévue à la mairie de Bordeaux ne l’eût rappelé en France. Comment s'était-il dégouùté si vite de ses livres, du château paternel et de la vie de famille ? Pourquoi n'y avait-il pas trouvé la tranquillité et le bonheur que son imagination s'était forgés ? Il y était venu l'âme encore « pleine de satisfaction, et de feste ». Mais il n’était pas fait pour la solitude". Les guerres de religion qui ensanglantaient les environs, et une douloureuse maladie qui ruina pour toujours sa santé troublèrent bientôt presque tous ses loisirs d'inquiétudes et de mélancolie. C'est pour s'en distraire, et dans l'espoir de puiser du soulagement aux cauxles plus fameuses de l'Europe, qu'ilse mit en route, poussé d'ailleurs par
... le desir de voir et l'humeur inquiete.
Montaigne avait pu croire les guerres de religion terminées par l’édit de Saint-Germain (1570), très favorable aux Réformés. Mais tous les événements qui endormirent la défiance de leurs chefs, l'alliance avec l'Angleterre d'Elisabeth, les projets de guerre au Pays-Bas contre les Espagnols, le mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, excittrent la colère des Catholiques et aboutirent au massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), suivi de massacres à Toulouse et 4 Bordeaux : la retraite de Montaigne fut encore une fois « au moyeu des troubles ». Le duc d'Anjou (le futur Henri III) assiégea vainement La Rochelle, et le rai dut accorder à ses sujets rebelles une nouvelle paix (1573), qui n'empécha pas une sixième guerre d'éclater l’année suivante.
Une armée royale, commandée par le duc de Montpensier, vint combattre La Noue dans le Poitou. Montaigne s'y rendit en volontaire; car, depuis qu'il avait résigné son
1. « Je n'ai rien si cnemi, à ma santé, que l'ennui et oisifvete. è Journal, p. 263. « ... De melancholie, qui est ma mort... » Zbid., p. 264. Vov. Essats (1580), liv. II, chap. vin, 2° phrase.
office de conseiller au parlement de Bordeaux, il n'était plus que « soldat et Gascon! ». Il aimait la vie des camps. « La compagnie de tant d'hommes vous plaist, nobles, jeunes, actifs : la veuè ordinaire de tant de spectacles tragiques : la liberté de cette conversation, sans art, et une façon de vie, masle et sans ceremonie : la varieté de mille actions diverses : cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschaufte, et les orcilles, et l’ame : l'honneur et noblesse de cet exercice : son aspreté mesme et sa difficulté... Vous vous conviez aux rolles, et hazards particuliers, selon que vous jugez de leur esclat, et de leur importance : [soldat volontaire]...? » De son camp de Sainte-Hermine, le duc de Montpensier l’envoya porter des instructions écrites au parlement de Bordeaux, peut-être pour l’avertir d'une entreprise que les Huguenots faisaient sur la ville de Blaye. Montaigne prononça un.long discours « en la Chambre du Conseil », le 11 mai 1574. Puis il retourna sans doute à l’armée. On
1. Montaigne, qui a « la bouche si effrontee », juge certains de ses gestes trop réservés : «a J'y souffre plus de contrainte que je n'estime bien seant à un homme, et sur tout à un homme de ma profession. » Essais (1580), liv. I, chap. mi. Quand il doit parler en public, il aime « aussi cher ne riendire qui vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire : chose messeante, sur tout à gens de ma profession... [ Simpliciora militares decent.] » Essais (1588 et 1595), liv. III. chap. rx. Il ne faut pas s'étonner que la veuve de Montaigne ait fait coucher sur sa tombe son effigie armée de toutes pièces : il s'était exercé longtemps « aux courvées de la guerre ». Il s'était défait de son état’ de conseiller au parlement « pour suivre les armes », comme le dit son contemporain La Croix du Maine (Les Bibliothèques Frangoises, Paris, 1772. t. II, p. 130). ” Brantòme cependant trouvait qu'il y avait mauvaise grâce : « ... Nous avons veu des conseillers sortir des courtz de parlement, quitter la robe et le bonnet carré, et se mettre à traisner l'espée, et les charger de ce collier (de l'ordre de Saint-Michel) aussitost, sans autre forme d'avoir faict guerre, comme fit le sieur de Montaigne, duquel le mestier estoit meilleur de continuer sa plume à escrire ses Essays que de la changer avec un’ espée qui ne-luy siéoid si bien. » Edit. Lud. Lalanne, t. V. p. 92.
a. Essais (1588 et 1595). liv. III, chap. xui.
ignore s'il prit part aux campagnes des années suivantes!.
« La liberté et l'oysiveté, » ses « maistresses qualitez », étaient « diametralement contraires » à l'ambition ?. Il avait la parole trop franche, l'esprit trop libre, et trop de désintéressement, pour se donner corps et âme à un parti. Aussi se voyait-il suspect aussi bien aux Ligueurs qu'aux Huguenots. « Au Gibelin j'estois Guelphe, au Guelphe Gibelin. » Il se réfugiait dans sa librairie. « C'est la retraitte à me reposer des guerres. J'essaye de soustraire ce coing, à la tempeste publique, comme je fay un autre coing en mon ame*. » Pour cela il ne comptait guëre sur la force des murailles de sa maison. « Elle n'est close à personne, qui y heurte. Il n'y a pour toute provision, qu'un portier, d’ancien usage et ceremonie : qui ne sert pas tant 4 defendre ma porte, qu'à l'offrir plus decemment et gratieusement*. » Et pourtant « le lieu où je me tiens, disait-il, est tousjours le premier et le dernier, à la batterie de nos troubles : et où la paix n'a jamais son visage entier® ». Montaigne se trouvait donc, lui ct sa famille, « hors la protection des loix », à la merci de ses voisins ou de la première bande qui passait par là. « ... Tout homme François, soit en particulier, soit en gencral, se voit à chaque heure, sur le poinct de l'entier renversement de sa fortune’. » « Je me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu'on me trahiroit et assommeroit cette nuict là... » Il estimait « à un
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1. Il fit du moins plusieurs absences depuis sa retraite et avant son voyage. « Je n'y mets la main (aux Æssurs), que lors qu’une trop lasche oysiveté me presse, ct non ailleurs que chez moy. Ainsin il s'est basty à diverses poses et intervalles, comme les occasions me detiennent ailleurs par fois plusieurs movs, » Æssaris (1580), liv. IT, chap. xxxvir.