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LA RAPACITÉ DES SOLDATS

- devant un feu de bivouac, étaient déjà à faire des panse- « ments et des amputalions. Pendant qu’ils se sacrifient, on leur vole leurs chevaux, effets, épées, et jusqu’au chapeau, Rien n’égale l’égoïsme, la fureur rapace et l’inhumanité des soldats : on marche sur les cadavres: on foule aux pieds les membres coupés; on entend les hurlements des blessés, à qui on retranche douloureusement un membre, et on n’en va pas moins son train; chacun, occupé de soi, cherche sa vie, court pour ramasser un peu de fourrage, un peu de vivres. On ose même enlever aux pauvres blessés la paille que nous leur avons procurée, et il faut faire faction pour empêcher qu’on ne place des chevaux parmi eux et qu'on ne les écrase sous les pieds de ces animaux. Point de pitié aux armées ; nulle sensibilité ; on n y voit que des soldats échauffés par le combat, vaillants et braves, si l’on veut; que des officiers courageux et intrépides ; on ne doit pas s'attendre à y trouver un homme. Ce n’est que parmi les chirurgiens que la compassion, la philanthropie, l'amour de son prochain se sont mretirés ; tout est barbare de sang-froid, et, si j’osais le dire, je sais bien le nom qu’il faudrait donner aux individus dont la masse compose une armée. Il est vrai qu’une fois éloigné du théâtre sanglant de toutes les horreurs qu’enfante la guerre, le militaire français reprend sa douceur et sa bonté naturelles.

Je suis allé vers les neuf heures à la ville, dont les . maisons, épargnées la plupart par l'incendie et par les obus des Russes, ont été affreusement ruinées par nos . gens et peut-être par l'ennemi; j’y ai trouvé beaucoup de “blessés. Ayant appris que le grand quartier général pourrait bien s’y établir, je me suis dépêché d'y prendre un logement et il a fallu chasser les soldats mangeurs “de pommes de terre, chercheurs de pots et de marmiles, elc.; ensuite enlever deux voitures d’ordures qui - remplissaient la chambre où je devais m'installer. Pendant

ce travail, la ville s’est encombrée de troupes, de généraux, et heureux ceux qui avaient eu le temps de se loger. J'ai partagé notre chambre, quoique destinée à huit chirurgiens, avec M. Lombard et sa suite; nous y avons écrit, mangé et dormi. Nos chirurgiens se sont partagé la besogne : seize divisions se sont répandues dans la ville, allant panser les blessés de maison en maison, car il n’est pas un édifice où l’on püt en placer nee ensemble. On nous a fourni huit cent vingt-huit rations de pain du % corps et de l’eau-de-vie; on en a donné quelques bribes aux blessés avec une tasse de bouillon à la plupart; les chirurgiens ont eu chacun un pain, et quel pain! Chez soi, on n’en donnerait pas de pareil aux plus vils animaux ; mais, quand on a faim, fout paraît bon. On a fait soixante amputations dans la soirée. J'ai fait enlever les cadavres écrasés dans les rues par les trains d'artillerie; on a enlevé de même ceux des maisons et ambulances; « les prisonniers russes ont été chargés de ce soin. On a été \ chercher sur le champ de bataille, à une demi-lieue de la | ville, quelques Français grièvement blessés, qui n'avaient pu être ramenés la veille et qui avaient passé la nuit sur le terrain ; il n’y en avait guère dans ce cas; mon neveu les avait découverts et fait connaître dans le jour. Plu- « sieurs blessés russes, étendus sur les cadavres de leurs camarades, y cherchaient un reste de chaleur ou s'en servaient comme d’un matelas pour ne pas rester couchés sur la neige; on en a ramassé une grande partie sur des traîneaux. J'ai vu les officiers qui avaient été chargés de recueillir les corps des généraux, colonels et officiers de” marque: ceux de mes meilleurs amis étaient entassés les uns sur les autres et la plupart horriblement défigurés.« Ayant parcouru quelques maisons pour assister aux opérations et en reconnaître la nécessité, j'ai été frappé de la singularité de nombre de blessures. y ai vu un boulet de trois dans l'épaisseur du mollet d’un voltigeur, à qe il.

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