DÉTRESSE DES BLESSÉS
Alors nous avons pris possession chacun d’un petit coin; une cantinière nous à fait de la soupe ; j’ai étendu mon plumon et me suis couché sous mon habit de poil.
9. — Ce matin, à six heures, on est venu de la part du major général demander après moi. À sept, j'ai pris le reste du mauvais bouillon d'hier et bu un coup de vin blane qu’un lieutenant-colonel blessé m’a donné en cachette. Je sortais pour voir mon monde au bivouac lorsque j'ai aperçu le grand-duc de Berg revenant de soulager la nature derrière notre case; je l’ai salué : j'ai causé un moment avec lui et mon neveu l’a remercié de ce que, hier, il lui avait offert une place dans son étatmajor. Ce neveu fer et valeureux, voyant ou eroyant voir armée en déroute, courut vers Sa Majesté et lui demanda s’il avait l’honneur d'être reconnu d'elle. L'Empereur lui répondit oui. « En ce cas daignez me donner un - sabre, un cheval el un commandement, et Votre Majesté
verra si je suis digne de son estime.» L'Empereur sourit, et le prince dit à notre chevalier d’entrer dans son étatmajor, ce qui n’a pas fait son compte. Étant allé à mon tour au lieu d’où revenait le prince, j'ai trouvé un superbe sabre, que j’ai cru être le sien et que je lui reportais lorsque le général Bertrand, son véritable maître, l’a réclamé, l’ayant oublié à la place où nous étions allés tous trois. Les aides de camp de Sa Majesté m’ayant vu m'ont averti que le major général m’attendait avec M. Lombard, qu'on était allé chercher. Je n’ai fait qu'un saut de la cabane del’Empereur à la mienne, dont elle n’est éloignée que de deux cents pas et dont elle égale la misère et le dénuement ; j'ai mis en plein air ma redingote brodée et suis accouru au Palais, où M. Lombard arrivait. Le major général nous a fait entrer chez Sa Majesté, qui était étendue tout habillée sur son matelas et dont la figure annonçait la sérénité et la sécurité. Elle nous a accueillis avec égards et bonté. « Avez-vous beaucoup de blessés ?
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w’a-t-elle demandé. — Sire, je crois que nous en avons pansé environ quatre mille. — Les blessures sont-elles graves? — Il en est mille qui sont de la plus grande gravité. — Combien perdrez-vous de blessés sur ce nombre? — Le tiers, parce que la mitraille et les éclats d’obus ont fait les plus grands ravages. — Vous avez eu aussi des blessures d'armes blanches? — Beaucoup, Sire. La lance, le sabre et la baïonnette ont fait beaucoup de mal; un de vos gardes avait au haut de la cuisse et dans la fesse la lame tout entière d’une baïonnette russe, dont la douille s'était cassée par le coup; nous la lui avons retirée sans efforts et ce blessé guérira. — Avez-vous vu nos généraux blessés ?— J'ai rencontré le général Levasseur ayant une fracture au tiers supérieur du bras gauche; le général Leval a recu une balle sous le tendon d'Achille; le général
Heudelet en à reçu une dans le bas-ventre; le général
d’Hautpoul a la cuisse gauche fracturée par un biscaïen; le général Augereau a été touché à la jambe; le général d'Allemagne à été atteint de dix coups de lance, dont un dans le bas-ventre avec issue de l’épiploon. — Croyez-vous pouvoir sauver le général d'Allemagne ? — Non, Sire : les urines sanguinolentes qu’il a rendues, les vomissements
convulsifs, le hoquet, la petitesse du pouls, le froid insur-
montable des extrémités, les anxiétés, tout présage une fin prochaine et malheureuse. — Et le général d’Hautpoul
s’en tirera-t-11? — J'aime à le croire, Sire ; ilest dans un
château à deux lieues d’ici et m’attend ce matin. — Vous ne pourrez pas y aller; vous vous devez à tous et non pas à un seul. Pourquoi ne lui avez-vous pas amputé la cuisse ? — C’est mon confrère Larrey qui l’a vu et pansé,
et il m'a dit qu'il y avait beaucoup de chances pour la «
conservation du membre. » Il a demandé à M. Lombard
s'il avait du monde pour le seconder. Il lui a été répondu .
que non; qu'il n’y avait ni économes, ni employés, ni infirmiers, mais que nous ne manquions ni de linge,
charpie, instruments, etc. « Quelle organisation |! a dit … l'Empereur. Quelle barbarie! — Sire, a ajouté M. Lombard, … lorsqu'on est sûr, à la paix, d’être supprimé, quelque bonne conduite qu’on ait tenue pendant la guerre la plus pénible et la plus périlleuse, il est difficile qu’on ait du — zèle el qu'on se décide à suivre une armée comme employé “ ou comme infirmier; ce titre même, à notre retour en … France, sera une détestable recommandation. — Cela est … vrai, à dit PEmpereur, parce qu’en effet il n’y a guère que des aventuriers et gens sans aveu qui se jettent dans la … partie des hôpitaux, qu'ils abandonnent bien vite s'ils ne . trouvent pas à y faire des affaires. — Votre Majesté, ai-je cru devoir dire, ne confondra jamais ses chirurgiens avec … de pareils hommes, et cependant leur perspective n’est … pas plus rassurante. — Je suis content de leurs efforts, de leur dévouement, de leur bonne tenue, et je veux que tout … cela soit mieux arrangé dans la suite; chacun sera sûr de conserver son emploi et il y aura une organisation durable et militaire. — Sire, ai-je dit, les preuves de la nécessité de cette organisation sont incontestables, et ses avantages “ne le sont pas moins. Si dans votre garde on a fait un assez bon service d’ambulance, malgré le temps et le lieu, c'est que vous lui avez donné des employés, des infirmiers, “qui sont, les uns officiers et les autres militaires : il nous en fautautant, et il est surlout essentiel que nos chirur- ….giens soient formés en corps, ainsi que j'ai eu l’honneur . de le proposer à Votre Majesté. — Bien. Que sont devenus vos blessés ? — Sire, la fausse alerte qui a eu lieu à une heure en a fait partir soudain plus de quinze cents, qui - mous tourmentaient pour être pansés tous à la fois et qui n'étaient que légèrement blessés. Je ne connais pas de … meilleur secret pour débarrasser une ambulance surchar- __gée.» L'Empereur et le major général ont souri. Quelqu'un ayant frappé à la porte, Sa Majesté a dit : « Entrez!» …Cétait un aide de camp du maréchal Davout. Nous
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nous sommes retirés après en avoir reçu la permission de Sa Majesté.
Je suis allé remettre ma redingote ordinaire et par dessus mon vitchoura simplement attaché sur mes épaules. En cet état je suis monté à cheval. Le maréchal Bessières, que j'ai rencontré, m'a demandé des nouvelles du général d'Allemagne, dont je lui ai parlé comme d’un homme perdu. Je suis allé au bivouac des aides de camp de Sa Majesté; M. Larrey s’y chauffait avec eux, et devant M. Boyer. Celui-ci m'a dit : « Eh bien! vous voilà arrivé. — Comme vous voyez, confrère, lui ai-je répondu. Et. vous, confrère, comment trouvez-vous ça? Quelques campagnes semblables finiront, ai-je continué, par vous rendre tout à fait hussard comme moi, car remarquez, \ messieurs, en adressant la parole à tout le bivouac, que sur mes vieux ans on fait de moi une espèce de pandour. » Le général Caulaincourt s’est mis à rire et m'a félicité sur ma gaieté et ma bonne santé. « Quel dommage, confrère, ai-je encore dit à Boyer, que nous n'ayons pas ici nos robes doctorales rouges et noires ! Elles nous tiendraient chaud. » Le confrère m’a tourné le dos, et j'ai piqué des deux en faisant piaffer mon cheval pour mieux ressembler « à un hussard, dont mon casque de peau d'agneau et mon vitchoura de peau de loup me donnent assez aspect. à
J’ai revu le général d'Allemagne et persiste dans mon fâcheux pronostic ; il part pour le château de Vrinec, où est le général d’Hautpoul. Il y a dans l’ambulance de M. Chappe plus de trente officiers, la plupart mutilés; on ne peut en approcher, tant ils sont serrés sur le plancher qui leur sert de lit. Je me suis rendu à nos hangars et y ai trouvé nos pauvres blessés tremblant de froid; on démo-« lissait et découvrait les maisons voisines pour avoir du bois et de la paille. La garde a bivouaqué. Nos chirur-« giens, gelés, ayant à peine un peu de pain noir avec des pommes de terre pour leur souper et ayant passé la nuit