‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 113 sur 293 · VOICI VENIR LE DOUX PRINTEMPS · texte numérisé non relu

VOICI VENIR LE DOUX PRINTEMPS

gratlé à dire d’expert. Ce matin il a plu beaucoup. Le chemin jusqu’à une lieue en decà de Gotleube est beau, surtout dans un bois de trois lieues de long, où il n’a pas entièrement dégelé; mais en approchant de la ville il est affreux, à cause de la boue, et ce sera bien pis encore demain.

Gotlcube est une assez jolie petile ville, qui est dominée par un château encore habité et d’une belle apparence. En. y entrant, nous avons vu les boutiques de petits pains, de Sâleaux et d’eau-de-vie établies par les juifs, ce qui est d'un bon présage; on y trouve de tout en payant, et les habitants qui ont souffert, sans avoir été pillés comme ailleurs, peuvent nourrir la troupe; nos blessés trouvent chez eux des secours de toute espèce. Les trois chirurgiens que j'ai d'avance envoyés ici courent de maison en maison pour les panser, et les gens du pays se prêtent assez à les assister. Il ne cesse de pleuvoir: le vent est au sudouest et l’atmosphère surchargée d’eau. Nous sommes logés chez un bon boulanger qui nous a bien hébergés et bien neurris; nos lits ont été passables ; nous avons été à merveille, et le 26 février est la plus heureuse journée que nous aj0n$ passée depuis un mois Le commissaire Quil- - let, de Strasburg, nous avait donné cinq pains blancs

excellents; nous en avons eu du pareil chez notre bœcker (1) cuit comme de la brioche. Nous avons commaudé ct obtenu, non sans peine, quatre chevaux de poste pour demain six heures du matin : cela fera que les miens se reposeront, el nous arriverens à Thorn quelques heures plus tôt.

L’alouette a bien chanté aujourd’hui; les moineaux, les verdières, les pinsons s’agitent et font déjà retentir l’air de - leurs cris amoureux. Voici venir le doux printemps : fau- . dra-t-il encore le passer en Pologne, loin de ses foyers, de son jardin, de son aimable solitude?

(1) Bœwc/er, boulanger,

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27. — Nous avons été bien logés, bien nourris et bien couchés : Dieu le rende à nos bons hôtes ! J'ai dormi tout mon saoul et je me trouve à merveille ce matin. Il a gelé très fort, mais la boue ne porte pas; elle n’en est que plus tirante. Nos quatre petits chevaux sont très courageux ; ils nous ont bien menés. Les chemins sont détestables; on passe cinq ou six ruisseaux, où les roues des voitures disparaissent. L’alouette a chanté, a fait ce qu’on appelle le Saint-Esprit; le soleil a brillé de tout son éclat, mais ilw’a paru que peu de temps et il a un peu plu. Quel dommage de consumer sa vie dans un si misérable métier ! La route continue à être couverte de blessés venant, les uns elopinclopant, les autres sur des petits chevaux, et le plus grand nombre sur des chariots.

Nous avons vu Thorn de très loin. C’est une assez belle ville ; mais elle est encombrée de monde, d’ordures, etc., et toutes les maisons y sont pleines de blessés ou de militaires de tous grades, passant, y séjournant ou altachés à la place. On y compte déjà huit hôpitaux. C’est une chose effrayante que l’état de dissolution où est tombée l’armée ; chacun semble se sauver; c’est à qui se retirera le plus vite. Jai été quatre heures sans pouvoir être logé; je me suis fâché chez le général Jordy, commandant la place, et on m'a donné deux belles chambres dans une bonne maïson. J'ai vu le plus pressant de mon service, ai diné à ravir chez l’ordonnateur Géant et me suis couché dans un bon lit, dont j'ai profité au grand avantage de ma santé. Mes compagnons fidèles doivent arriver demain avec les « pelits équipages et nos chevaux; mais il n’y'a pas de four- « rage ici et on ne signe même pas les bons, de sorte que les chevaux jeünent comme les ROME, car le pain etles u vivres leur manquent aussi. l

28. — Depuis un mois je ne m'élais encore vu aussi bien; j'ai dormi. Ce matin, j'ai fait toilette et cela m'a un R

LE GÉNÉRAL VARÉ 197

peu rajeuni. J'ai couru da ville, d’abord pour voir notre bon Laurenchet, chirurgien-major, qui en est à son neuvième jour d'une fièvre adynamique, avec laquelle il est arrivé presque mourant le 24 au soir. Hier, on l’a cru

perdu sans ressources : les vésicatoires n’ont pas pris et la

vessie a été cruellement affectée. Peu de connaissance; un abattement mortel; les symptômes les plus effrayants : la langue est brûlée, les dents sont encroûtées, la peau brûlante. Il a reconnu ma voix et en me serrant la main il s’est écrié : « Voilà pour moi le meilleur des médicaments. » Son facies s’est refait; le pouls m'a paru bon. Je lui ai fait réappliquer les vésicatoires, qui malheureusement ont encore porté à la vessie; une tisane émulsionnée a calmé la dysurie ; l’eau vineuse, la limonade et les jus d'orge seront surtout ce qu’il prendra; il se tirera d’affaire.

J'ai vu le général Leval blessé d’un coup de feu dont la balle a passé sous le tendon d'Achille, qui s’exfolie à force. Il en restera rien, mais le mollet ne se contracte pas, ou plutôt ne se rétracte pas; la jambe a été mise dans un état de demi-flexion, à la manière de Pott dans les fractures; la cicatrice se fera et peu à peu ies bouts du tendon se souderont aux parties voisines et y contracteront de solides adhérences; les mouvements du pied en souffriront; le général boitera. |

Le général Varé, homme catarrheux, ayant une grosse face, un gros ventre, de petites cuisses et de mauvaises jambes, a recu à la partie externe du pied gauche un léger coup de feu, malgré lequel il put marcher et monter à cheval le jour de la bataille d’Eylau. Il lui est. survenu au bout de quelques jours un érysipèle phlegmoneux dans toute l'étendue de la même jambe ; deux énormes escarres gangreneuses se sont formées, l’une à la partie inférieure externe de cette jambe et l’autre à la partie moyenne; le genou est luisant et violet; je crains qu’une escarre ne s’y forme encore, ce qui serait terrible. J'ai insisté sur l’usage

du kina en décoction el ai prescrit pour le genou un cataplasme de farine résolutive dans la même décoction, lequel sera saupoudré de camphre et de kina en poudre; on fera filer deux grains d’émétique demain et un les jours suivants.

Le général Heudelet va bien. La balle se trouve sous la peau, à la région lombaire; elle sera extraite demain. Ayant frappé sur la colonne vertébrale et obliquement, elle a changé de direction et, au lieu de traverser le basventre, elle a décrit une courbe sans intéresser aucun viscère.

Le lieutenant-colonel Villeneuve, de l'artillerie, ayant une balle perdue dans la cuisse, ira bien ; le pus est abondant; quand le tissu cellulaire sera usé, la laxité de la peau et la mollesse des chairs permettront de sentir le projectile.

J'ai vu beaucoup d’autres blessés et plusieurs mala les : j'ai aussi visité la moitié des hôpitaux et rencontré la plupart des chirurgiens.

Je dinais tranquillement lorsqu'on m’a apporté de la part de Sa Majesté restée à Osterode l’ordre très pressant d'y retourner avec le plus de chirurgiens que je pourrais ; on veul même que je relève ceux des gites d’étape entre Thorn et le quartier général. Cet ordre uv’a consterné. J'ai assemblé mes collaborateurs et ai prescrit à trente de parir demain sans faute, et cela sous leur responsabilité personnelle. Les pauvres gens sont la plupart sans bottes, ni linge, ni argent; on en a dépouillé beaucoup, et leur misère est extrême : ils n’en partiront pas moins demain. Peu s’en faudrait que je restasse ici, car ce qu'on nous fait faire est trop fort; on nous tue et on ne récompense personne; tout se passe en promesses stériles et en vains compliments. Encore ce sacrifice, et nous nous en irons. Mes chevaux, arrivés ce soir, sont sur les dents ; peut-être faudra-t:il les laisser reposer demain. J'ai beaucoup de chagrin : je

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