INTRODUCTION XXXI
longtemps en contemplation devant la toile où la figure du chirurgien en chef de la Grande Armée se détache au premier plan du champ de bataille d'Eylau.
La rupture de la paix d'Amiens obligea Percy à s’arracher à son bonheur domestique pour se rendre au camp de Boulogne. Il y retrouva comme médecin en chef de l’armée des côtes le respectable Coste, ancien médecin en chef du corps expéditionnaire d'Amérique. Il y eut aussi l’occasion de voir fréquemment l'Empereur : bien qu'il n’eût jamais servi sous les yeux de Napo-
léon, celui-ci connaissait son mérite; il ne songeait pas à lui faire
un crime de l'attachement qu'il avait manifesté à Lecourbe, lors du procès de Moreau, et, le 12 juillet 180%, il le créa d'emblée
. officier dans la première promotion de la Légion d'honneur.
- Quand le projet d'une invasion de l'Angleterre eut été abandonné, Percy partit de Boulogne le même jour que l'Empereur et prit le chemin de Paris, où il arriva le 7 septembre 1805. Retenu pendant trois semaines auprès de son épouse, dont une fièvre typhoïde mettait les jours en danger, il rejoignit la Grande Armée à Stuttgard et donna tous ses soins aux hôpitaux établis à Donauwerth, à Augsbourg et à Gunzbourg. Sa sensibilité, qui était réelle, fut mise à une rude épreuve par les nombreux blessés
relevés sur les champs de bataille de Wertingen, de Gunzbourg
et d'Haslach. « J'ai vu, écrivit-il à cette date, Le spectacle le
» plus affreux et le plus déchirant. Deux cents Autrichiens sur un peu de paille, couverts de leurs lambeaux, et la plupart grièvement blessés ; l’un expirant, l’autre déjà mort. Spectacle de désolation, que je ne pourrai jamais oublier ! Une puanteur
cadavéreuse règne dans les salles où sont entassés ces infor- : tunés, heureusement moins sensibles que nos Français, dont … très peu résisteraient à un tel traitement. Un capucin était à 4 genoux à côté d'un jeune homme rendant le dernier soupir; il È récitait les prières de l'Église d'un air véritablement pieux ct + angélique; un adolescent tenait le bénitier et une étole que de … temps en temps le religieux appliquait sur la bouche du mori-
. bond. A la gauche de ce malheureux était également à genoux
une jeune fille, belle, et que la pitié rendait encore plus intéressante ; elle essayait de ranimer ce malheureux et d'arrêter sa vie fugitive. Qu'ils sont dignes de respect, les ministres de la religion qui ne craignent point de braver la contagion et la mort pour venir consoler l'infortuné que tout abandonne et lui donner des marques de la plus tendre bienveillance (1)! »
Un ordre remis trop tardivement ne permit pas à Percy de se trouver sur le théâtre de l’action pendant les combats qui amenèrent la capitulation d'Ulm (21 octobre 1805), mais il prit une part active au reste de la campagne ; il eut à organiser les hôpitaux de Vienne, et ses collaborateurs et lui se distinguèrent tout particulièrement à l’immortelle journée d’Austerlitz (2 décembre 1805). Retenu dans la capitale de l'Autriche par le soin de ses malades, il arriva au moment où la bataille s’engageait, et présida lui-même aux amputations et aux pansements de l’ambulance établie sur les bords du lac de Satschan. Le lendemain, il fut appelé en consultation auprès du général Thiébault, qui avait eu l'épaule fracassée sur les hauteurs de Pratzen. Dans ses Mémoires, le mordant écrivain ne tarit pas sur la bonté de celui qu'il appelle « le premier chirurgien militaire du monde, » sur « sa figure vénérable », sur « son ton non moins bienveillant que persuasif » ; lorsque Percy dut le laisser à Brünn, il en éprouva, suivant ses propres expressions, une affliction profonde : « Je perdais, dit-il, comme chirurgien des armées, le premier homme du monde et, comme ami, le meilleur des hommes. Ses entretiens, qui occupaient toutes mes soirées, m’avaient fait autant de bien que ses conseils; sa présence seule me calmait; mes douleurs se taisaient à sa voix (2). » Combien de blessés, combien de malades n'ont-ils pas rendu le même témoignage au père de la chirurgie militaire pendant l'épidémie de typhus qui se déclara, peu de temps après la bataille d’Austerlitz, dans
(1) Ge passage est tiré, comme plusieurs de ceux qu’on rencontrera dans le cours de cette notice, de l'ouvrage de M. Lauren : il provient de cahiers qu'il m’a été impossible de retrouver.
(2) Tuiépaucr, Mémoires, t. IL, p. 486 et 512.