BEAUTÉ DES ENVIRONS DE DANTZIG
10. — J'ai visité nos malades et suis monté en voiture : le commandant y avait fait mettre deux chevaux pour s‘ulager les nôtres, et c’élait un recrue de la légion du Nord qui devait les conduire. Nous voilà partis, ayant fait l'aumône à quelques pauvres qui entouraient l’équipage. C'était le moyen de voyager heureusement. Or, en sortant de la place, notre postillon tourne court; le cocher, toujours endormi, le laisse faire; un ruisseau assez profond se trouve là, et nous voilà versés sens dessus dessous, à travers les bouteilles cassées et un bagage considérab'e. Je suis couvert de vinaigre, dont j'avais recu à Marienwerder une excellente bouteille : c’est pis qu’un cornichon; tout mon habit est mouillé. Je tremble pour
mon compagnon, qui était à gauche, et c'est de ce côté
Le t'OEL LE
que la voiture est tombée. Vin, vinaigre, cau-de-vie, il a tout recu. Je sors de là comme je peux; j’en tire mon jeune ami; nous nous regardons et nous mettons à rire, au lieu de crier et tempêler, comme on a coutume de faire en pareil cas. Je saignais d’un doigt qui avait rencon- (ré un fragment de bouteille. Ce n’a rien été. On à raccommodé les bagages, remis en place les bouteilles non cassées ; nous sommes allés nous essuyer et lout a été dit. Notre route s’est d’ailleurs faite avec sûreté et bonheur, grâce aux prières des pauvres assislés par nous et au mérite de nos aumônes.
Il y a huit lieues de Stargard au château de Rusoschin, où nous sommes venus assez lestement. Cest une charmante habitalion : la maison est élégante, bien distribuée,
ornée avec soin, décorée avec goût. Le général Tiedmann,
autrefois au service de la Pologne, vieillard de soixantcquinze ans, à fait la sottise de labandonner pour se retirer à Dantzig; on l’a bouleversée du grenier à la cave; la bibliothèque, qui devait être assez belle, a été entièrement dilapidée. Nous y avons place pour trois cents blessés, qui sont sur la paille, dans des salles charmantes; on y a
De Lier v PP + M \ CE 1774 à : 753
amené hier cent vingt-cinq Russes blessés et pris, avec dix-sept pièces de canon, dans une petite île près Dantzig. Nous sommes arrivés devant cette ville à onze heures. Il n'y a qu'une lieue et demie en droite ligne : nous en avons fait quatre à cause des détours. On passe par la petite ville de Praust, où lon voit le canal qui fait aller les moulins de la ville et que nos gens ont coupé, et l’on tombe à Langfuhr, charmant endroit, dans lequel les riches habitants de Dantzig ont tous des maisons de campagne très agréables. Jai vu les hôpitaux de siège de la gauche, qui appuie à Langfuhr ; ceux de la droite à Ohra. Les premiers sont établis dans des maisons de campagne extrêmement jolies ; les blessés y sont sur la paille, mais ils n’en manquent pas; on les nourrit et traite le mieux qu’on peut. M. Canin, qui dirige celui de lartillerie et du génie, venait d’amputer la jambe à un sapeur lorsque j’entrai. Il m’a consulté sur la blessure d’un autre, laquelle a été produite par un coup de fusil dont la balle, ayant pris le fémur par son grand diamètre et à la partie moyenne de la cuisse, la fracassé et est sortie en dehors à cinq pouces de son entrée. Il venait de faire une grande incision qui lui avait fait apercevoir le désordre intérieur ; il hésitait à faire lamputation; je l’en ai dissuadé et, Jui ayant fait
agrandir encore lincision, je l’ai invité à enlever tous les: fragments, ce qu’il a fait; il y en avait de la grosseur et:
longueur du pouce. La sortie de la balle a été amplifiée ; le membre étant dans un état de demi-flexion y a été maintenu ; Phomnme peut guérir, mais avec un raccourcissement du membre, ce qui vaut encore mieux que d’avoir une jambe de bois. Dans ces cas les attelles contrextensives de Desault tuent les blessés : les muscles se gonlent, se roidissent, se remplissent de sang, et ne peuvent
être allongés qu’avec douleur et violence. Les blessés se débarrassent ordinairement de ce gênant appareil, qui,
devient alors plus qu'inutile. Si on les force à le laisser en