‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 14 sur 293 · UT EE · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION XXXUV

vénérable Goercke. Volontiers il eût prolongé son séjour dans la capitale de la Prusse, mais il dut bientôt en partir pour se rendre à Posen. De Posen, il gagna ensuite Varsovie, où il eut la joie de rencontrer un compatriote, médecin franc-comtois établi en Pologne depuis vingt-cinq ans; déjà, sur la route, il avait remarqué avec surprise un village dont les maisons, bâties par des émigrés alsaciens, contrastaient avec les misérables chaumines des paysans polonais ; qui ne sait combien, à l'étranger, tout ce qui rappelle la patrie fait soudain battre notre cœur ? L'Empereur arriva lui-même à Varsovie dans la nuit du 18 au 19 décembre, et Percy eut l'occasion de l'entretenir des lacunes du service de santé; Napoléon se rendait parfaitement compte des fâcheux remaniements qu'il avait subis : « On m'a perdu ma chirurgie, déclara-t-il, à force de la tourmenter. »

La terre des Jagellons devait laisser de pénibles souvenirs à celui qui ne pouvait se défendre d'autant de sympathie que de compassion pour les habitants de l'Allemagne. Les fatigues qu'il avait supportées dans les campagnes précédentes n'étaient rien, en effet, en comparaison des misères qu'il endura quand les troupes s'ébranlèrent pour repousser les Russes établis sur la Narew : ne pouvant plus supporter le cheval, il suivait l’armée en voiture comme un pauvre moribond ; mal logé, mal nourri, il dut faire appel à tout son courage pour ne pas se laisser abattre par la tristesse; lorsqu'il revint à Varsovie, il était tellement changé que ses amis eurent peine à le reconnaitre.

La guerre n'était cependant pas terminée, et, quand Français et Russes se mesurèrent de nouveau, elle revêtit un caractère d’acharnement qu’elle n’avait pas eu jusqu'alors. Ce fut à Eylau que Percy justifia le mieux la confiance que Napoléon avait en lui, en montrant sur le champ de bataille « ce courage froid, impassible, désintéressé, que donne la conscience d'un devoir nécessaire et périlleux, et qui n'attend de récompense que de la satisfaction secrète de l'avoir accompli (1)»; jamais il n'avait

(D) Éloge historique d’'Anuce Foës, p. 29.

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assisté à une hécatombe pareille et la peinture qu'il en a laissée est d'un réalisme effrayant. Le lendemain de la bataille, il fut saisi d'horreur à la vue des cadavres amoncelés sur la neige; les ennemis n'eurent du reste pas moins à se louer de lui que les soldats de la Grande Armée (1), et tout le monde connaît le tableau dans lequel Gros l'a représenté donnant ses soins à un malheureux cavalier russe tandis que, suivi d’un brillant étatmajor, l'Empereur, à cheval, s'arrête un instant pour lui adresser

la parole.

A Osterode, où Napoléon s'établit pendant l'hiver, Percy s'occupa activement des hôpitaux militaires ; il avait eu auparavant à surveiller l'évacuation des blessés et des malades; les troupes cantonnées entre la Vistule et la Passarge offraient un aspect lamentable; plus de deux mille hommes étaient incapables de marcher par suite d'engelures aux doigts de pied et au talon; le pain manquait et les soldats se voyaient réduits, faute de dis: tributions régulières, à fouiller le sol pour découvrir des vivres. En proie à la nostalgie, le médecin en chef Coste demanda à revenir à Paris. Ses forces trahirent aussi le brave Larrey : «Il se fit chez cet homme, qui était un des plus robustes de son temps, une violente réaction; la fatique, le dénuement, le froid, la tristesse accomplirent enfin leur œuvre et il tomba malade. Percy le soigna avec un admirable dévouement ; grâce à ces soins et à sa robuste constitution, il fut bientôt ramené à la santé (2).» —

Débordé par la besogne administrative qui lui incombait, le vaillant chirurgien se sentait lui-même considérablement affaibli. Un séjour qu’il fit à Thorn le remit un peu. Toutefois ce qui hâta le plus le rétablissement de ses forces, ce furent les récompenses accordées à ses collaborateurs pour leur conduite à Eylau : Napoléon était peu prodigue de la Légion d'honneur quand il s'agissait de non combattants, et les quatorze croix décernées

(1) CF. Larrev, Mémoires de chirurgie militaire, t. XII, p. 59. (2) P. TriarRe, Dominique Larrey et les campagnes de la Révolution et de l'Empire (1768-1842), p. 42h.

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aux chirurgiens militaires firent événement ; Perey tint à passer le ruban rouge à la boutonnière de sept de ses subordonnés et à

leur donner l’accolade; aucune distinction personnelle ‘ne: lui

eût causé un aussi vif contentement. Lorsqu'il quitta Thorn, l'Empereur n'était plus à Osterode. Il alla le trouver au chà-

teau de Finkenstein et lui soumit un projet de réorganisation de

la chirurgie militaire dont il l'avait déjà entretenu; cette chirur-

gie de bataille, comme il l’appelait, devait se suffire à elle-

même, avoir ses soldats-infirmiers et former un corps tout à fait indépendant, à l'instar du génie et de l'artillerie; elle aurait été composée d'un chirurgien-major des armées, de trois chirurgiens-majors inspecteurs généraux du service de santé, de seize chirurgiens-majors supérieurs ayant rang de lieutenantcolonel, de deux cent soixante chirurgiens-majors ayant rang de chef de bataillon ou de capitaine selon l'ancienneté de leurs services, de deux cent soixante chirurgiens aides-majors ayant rang. de sous-lieutenant, et de quatre cents élèves aspirants ayant rang d’adjudant sous-officier auxquels il n’eût été attribué des. appointements qu'en temps de guerre (1). |

: N'ayant pu faire adopter son projet et se lassant de demeurer inactif, Percy sollicita et obtint la permission de se rendre au siège de Dantzig. Le maréchal Lefebvre le vit arriver avec joie. Ce fut sous les murs de Dantzig que le grand chirurgien apprit à la fois son élection à l’Institut en remplacement de Lassus (2) et sa nomination au grade de commandeur, ou, comme on disait alors, de commandant de la Légion d'honneur; dans les inter-

valles de ses visites aux ambulances, il fut témoin de la belle

résistance du maréchal Kalkreuth; sa curiosité ordinaire l’en-

- traîna même à parcourir les tranchées sous le feu de la place, et

(4) Le projet de Percy nous a été conservé par son neveu. Cf. G. Lau- RENT, Histoire de la vie et des ouvrages de P.-F. Percy, p. 207.

- (2) Le % mai 1807. Dans cette élection, Percy avait eu pour concurrents Corvisart et Deschamps ; Larrey, que Sabatier voulait présenter, s'était modestement jugé trop jeune et trop peu connu pour entrer en lutte avec ses anciens. Percy devait être remplacé à l’Académie des sciences par le célèbre Dupuytren. | |

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ce fut en cette circonstance qu'il fit remarquer aux généraux que, faute de servants de chirurgie, il fallait dégarnir les lignes de six. grenadiers pour mettre un seul blessé hors de la portée du canon. Telle était d’ailleurs l'incurie du service administratif que, pendant toute la durée du siège, les chirurgiens n’eurent pas un seul. sac à paille, pas une seule demi-fourniture pour leurs seize cents. blessés et leurs deux mille malades.

La ville et les forts de Dantzig rendus, Percy regagna le quartier général et vit en passant les blessés du corps d'armée du. maréchal Ney écrasé au combat de Guttstadt. À peine arrivé, il assista à la bataille de Heïlsberg (10 juin 1807). Les pertes que: la Grande Armée subit dans cette journée n'approchèrent pas decelles que coûta, quatre jours après, la victoire de Friedland. Suivi de quarante-six chirurgiens à cheval, Percy se multiplia pour organiser les secours; l'artillerie russe avait fait beaucoup de mal et le nombre des blessés fut considérable ; dans une seuleambulance on dut faire plus de cent soixante amputations. On. comprend que cet affreux spectacle ait arraché un cri de révolte: au glorieux vétéran : tout entier à sa tâche, c'est à peine si avait fait attention à Maret lui annonçant pendant la bataille que: l'Empereur venait de confirmer son élection à l’Institut. Au reste, il n’était pas seul à appeler la paix de tous ses vœux ; officiers et. soldats étaient las de ces tueries stériles; il n'existait plus entre les Français et les Russes la même animosité qu'entre les Français et les Prussiens ; aussi la nouvelle d'une suspension d'armes fut elle accueillie avec la même satisfaction dans les deux camps.

À Tilsit, Percy put voir en quelle estime on le tenait à: l'étranger : l'empereur de Russie et le roi de Prusse le reçurent, en effet, de la manière la plus distinguée. Napoléon tint de son: côté à lui prouver combien il appréciait ses services. Les marques. de faveur du souverain ne trouvèrent point le grand savant insen-. sible ; mais, loin de s'en enorgueillir, il évoqua, par une inspira-. tion touchante, le pauvre praticien dont il était fils et goûta une joie profonde à se dire que, fidèle aux leçons paternelles, il n'avait jamais rien demandé à l'intrigue : « Je suis loin d'être-

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accessible à l’orgueil, écrivit-il dans son journal intime ; je suis bien plus susceptible d'étonnement, et comment ne serais-je pas surpris et presque honteux de la réputation que j'ai acquise, de la bienveillance universelle qu'on m'accorde, du rang auquel je me trouve élevé, de la fortune que j'ai faite, enfin de ce que je suis et de ce qu'on me croit? Le ciel a béni mes travaux; j'ai rempli en honnête homme et en citoyen zélé mes devoirs et ma tâche; sans intrigue, sans moyen indigne de l'homme délicat, je suis parvenu. Loin d’avoir lestalents de feu J.-L. Petit, j'ai eu sa simplicité et son amour pour notre art, et, tout en cherchant les petits, les grands m'ont recherché. » Après la conclusion de la paix, il se rendit à Kænigsberg, à Elbing et à Dantzig; dans la première de ces villes, il eut le plaisir de faire la connaissance du chirurgien en chef de l’armée prussienne Goercke, avec qui il était déjà en relations épistolaires. Berlin le retint ensuite quelque temps; puis il revint en France en inspectant sur sa route les hôpitaux militaires de la ligne d'évacuation, non sans s’indigner plus d'une fois des vols éhontés qu'il constatuit dans toutes les branches de l'administration.

Avec quel bonheur l'illustre chirurgien ne revit-il pas sa femme, ses amis, ses confrères! Il ne fut pas moins ravi de retrouver son Petit-Bordeaux (1). Rien n'égalait la joie avec laquelle il contemplait ses champs, ses vignes, ses arbres, ses chevaux, ses vaches, sa basse-cour. Suivi de son chien Brillant, il se promenait dans les allées de son jardin ou travaillait de ses propres mains à l'embellissement d'une demeure que lui rendait particulièrement chère la pensée qu'elle était le fruit de ses labeurs (2). Sa bonté le fit promptement aimer des habitants du petit village de Montjay : sa femme et lui présidaient à leurs divertissements, et, le jour de sa fête, il ne tenait pas à eux

(1) Maison de campagne que Percy avait achetée à Montjay-la-Tour,

commune de Villevaudé, arrondissement de Meaux, département de Seineet-Marne.

(2) On n’ignore pas avec quelle parcimonie l'Empereur indemnisait de leurs pertes les chirurgiens les plus marquants, tandis qu’il prodiguait aux généraux les titres, les dotations et les récompenses de toute sorte.

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qu'il ne se prit, suivant son expression, pour un gentillâtre de campagne en entendant les salves d'artillerie tirées en son honneur. ù |

Les événements dont la péninsule ibérique était le théâtre vinrent cependant arracher le glorieux vétéran à ses occupations champêtres et il obéit sans hésitation à l'ordre de se rendre en Espagne. Parti de Paris le 18 octobre 1808, il s'arrêta à Bordeaux pour visiter l'hôpital sur lequel on évacuait les malades et fut vivement frappé de l’état de ceux-ci : la plupart étaient des conscrits de dix-neuf ans dont l'épuisement faisait pitié; rien n'était préparé pour les recevoir durant les étapes, et ils vivaient presque exclusivement de châtaignes cuites que des femmes leur vendaient dans les villages qu’ils traversaient. Au surplus, les évacuations prenaient des proportions telles que, si l'on ny mettait ordre, l’armée était menacée de tomber en déliquescence.

Au delà de Bordeaux, Percy rencontra l'Empereur courant sur un mauvais bidet dans les sables des Landes. Le 8 novembre, il entra en Espagne par [run et rejoignit le quartier général à Vittoria le 12 : il n'y avait pas moins de douze cents malades à l'hôpital de cette ville; Napoléon venait d’en partir, après avoir recommandé à l’intendant général de lui envoyer immédiatement le chirurgien en chef de l’armée. À Burgos, où Percy arriva le 16, il trouva le champ de bataille du 12 encore jonché de cadavres ; les Français avaient commis toute sorte d'horreurs après leur victoire et les traces du pillage l’impressionnèrent douloureusement. L'Empereur lui fit du reste l'accueil le plus gracieux, ne cachant pas sa satisfaction d'apprendre que, grâce à lui, près de deux mille cinq cents soldats étaient rentrés à leurs corps. Bientôt l’armée reçut l'ordre de marcher sur Madrid. Un embarras de voitures empêcha Percy d'assister au combat de Somo-Sierra (30 novembre 1808); mais, le 3 décembre, il s'avança jusqu'aux faubourgs de la capitale et entendit ses défenseurs proférer à l'adresse de l'Empereur les injures les plus grossières. Le 4, il entra à Madrid, suivi de huit chirurgiens à cheval, et traversa toute la ville au pas sans être salué du

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