HOPITAL DE SAALFELD
tasses de calé, écrit quelques ordres, fait charger les voitures et me suis mis en route par un temps superbe. Le soleil a été dévorant et nous avons voyagé au milieu de nuages de poussière ; il en fait horriblement dans ce pays et dans ce temps-ci : rien ne m'en préserve, puisque je suis assis sur un simple siège suspendu au bout d’un petit chariot, ce qui ne fait pas un mauvais effet. Je suis assez bien, sauf les inconvénients de la chaleur et de la poussière ; mais je les supporte à merveille; l’une et l’autre ne me font pas autant de mal aux yeux que je l'aurais cru. J'ai gardé mon paysan de Rusoschin, qui a altelé trois chevaux à mon vôügelé et le quatrième à mon gros caisson ; cela va, quoique la route, toute de sable, soit très tirante, À cinq heures de Riesenbourg, on rencontre une espèce de bourgade appelée Preuss-Mark : on y voit les restes d’une citadelle ancienne bâtie par les Templiers ; le beffroi ou clocher est encore debout, ainsi qu’une partie des murailles de briques; ce fort est aux trois quarts entouré d’une belle eau qui le rendait presque inaccessible ; il est même probable que l’eau en fit jadis tout le tour, puisqu'il existe des murs de soutien pour un pont qui communiquait avec le continent.
Deux petites lieues plus loin est la ville de Saalfeld, qui a uù peu moins souffert que les autres. J'y ai vu sept maisons qui servent d’hôpitaux. Il y a en ce moment près de trois cents blessés et on n’a que peu de secours à leur donner ; cependant ils ne manquent pas du strict nécessaire ; le pain est assez bon ; le bouillon est, comme partout ailleurs, très léger et blafard, à cause de la viande de jeune vache qu’on distribue habituellement. J'ai trouvé cinq chirurgiens, dont un jeune Prussien, que j'ai mis en réquisition sur l'invitation de l’adjudant général Levasseur, qu’il a pansé durant et après sa captivité parmi les Prussiens et Russes. Cet officier avait reçu au bras droit, à la bataille d'Eylau, un grand coup de sabre qui lui avait
coupé l’olécrâne et divisé les condyles de lhumérus en pénétrant dans l'articulation ; il y à ankylose, comme on peut bien croire, mais le bras a été sagement tenu dans un élat de demi-flexion.
Nous avons bien diné, à notre grand étonnement et contentement, et sommes remontés en voiture à trois heures pour faire nos six lieues et arriver à Mohrungen. Plus de poussière encore qu’il n’y en avait ce malin, à cause des parcs de toute espèce, et le soleil vraiment brûlant ; Mais où traverse de belles forêts et on longe un lac très long, qui ressemble à la Vistule. J'ai vu un moulin que les eaux de la naissance de ce lac font aller; vis-à-vis est une ile délicieuse, où l’on va par un pont aussi léger qu’élégant : quel dommage de ne pouvoir aller prendre le frais dans ce beau lieu ! Mais les horreurs de la guerre nous appellent ; les convois de blessés se succèdent; il faut faire diligence. Ces pauvres blessés sont couverts de sang el de poussière, et ils halètent de soif et de chaleur. À une lieue et demie en deçà de Mohrungen, sur la route même, est un beau château où l’on a mis deux cents blessés qui -y sont bien ; c’est M. Torreilhe qui en a le service.
Nous sommes centrés à huit heures à Mohrungen. Pendant toute la route, mais surtout à mesure qu’on approche de cette malheureuse ville, on est empoisonné par l'odeur de cadavres en putréfaclion, et non ou mal enterrés. La ville est encombrée de fumier pourri et infect ; toutes les granges sont découvertes. En arrivant j'ai vu un homme et deux femmes qui chargeaient trois cadavres français sur un {raîneau pour les mener au cimetière ; l’un d’eux avait la face horriblement rouge ou plutôt violelte, ce qui arrive à ceux qui ont été lués sans avoir répandu du sang, et particulièrement à ceux qui ont été frappés à la poitrine: il n'y à pas jusqu'aux os du crâne qui ne soient injectés ; les cadavres des hommes lués avec plaie bien grande et effusion de sang sont blancs. J'ai visité l'hôpital bien infect et