‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 154 sur 293 · DÉTRESSE DES HABITANTS · texte numérisé non relu

DÉTRESSE DES HABITANTS

ils ont bien mal manœuvré, car le 6° corps n’a fait que quatre lieues de retraite pendant les deux premiers jours et a tenu tête à une si grande mullitude d’ennemis ; il a perdu du monde, mais il a sauvé son artillerie, que l’on disait avoir été prise ; il paraît seulement qu’il en a perdu deux pièces. Les chirurgiens-majors ont été aussi exposés que l'officier et le soldat; ils étaient au milieu du bataillon carré qu’on ne cessait de former. On s’est encore battu hier et l'ennemi a essuyé d’assez grandes pertes : il a assassiné la plupart de nos malades laissés à Guttstadt et des blessés restés sur le champ de bataille ; cependant il a bien traité nos officiers prisonniers. Il se retire à force : On croit qu'il repassera la Prégel et que ce sera à Bartenstein qu'il nous attendra. Il est à désirer qu’il accepte la bataille ; elle serait terrible; mais un grand revers abattrait son orqueil et amènerait peut-être la paix, ce qui est encore très douteux; dans tous les cas, si nous restions plus de quinze jours dans ce pays-ci, l’armée risquerait d'y être attaquée d’une épidémie, tant Pair y est insalubre, le terrain palustre et l’eau détestable; tant il s’y trouve de cadavres d'hommes et de chevaux en pourriture en plein air; tant la misère y est grande et l'ennui pressant. Le général Guyot, ex-colonel du 9° hussards, a été tué. Le général Dutaillis, chef de l'état-major du 6° corps, a eu un bras emporté tout près de Particulation ; on n’a point fait de résection et je ne sais si l’amputation dans l’article a été proposée; M. le chirurgien-major Jeantet est parti avec le blessé.

C’est une chose cruelle et désolante que la détresse qui poursuit les pauvres habitants. À trois ou quatre lieues de Guttstadt, nous nous sommes arrêtés ce malin pour faire paître nos chevaux et les rafraîchir. Nous mangions un morceau; une jeune et belle fille s'approche de moi, ouvre sur mon pain noir des yeux affamés. Un de nos chirurgiens lui jette imprudemment quelque monnaie, qu’elle ramasse

plutôt par reconnaissance et par décence que par besoin.

C'était du pain qu’il lui fallait; je lui en présente un bon morceau ; elle rougit en l’acceptant et le porte aussitôt à sa bouche; mais, en le mangeant, elle se cache et pleure. Hélas ! c’était peut-être du souvenir de sa fortune passée, qui lui permettait de soulager aussi les malheureux. Je lui ai fait boire un bon verre d’eau-de-vie : elle ne l'a avalé qu'avec peine et par complaisance. Ce pauvre village est absolument dévasté. Ainsi sont tous ceux par lesquels nous avons passé; quelques-uns même ont élé brûlés par les Russes.

Nous partons à l'instant pour Heilsberg, à sept lieues d'ici. Il est sept heures du soir : nous cheminerons une partie de la nuit; mais il faut qu’au jour nous soyons près de l'Empereur, qui peut-être livrera bataille demain. Adieu, repos et sommeil pour cette nuit encore |

(SUITE

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