L’'APOTHICAIRE. DE HEILSBERG
ment vrai. Au resle, il est facile de concevoir le motif de cette préférence : c’est que, pour disposer plus favorablement le vainqueur à épargner les malades et les blessés qu'on est forcé de lui laisser, il convient de commencer par avoir bien soin des siens, qu’on mêle exprès avec les autres ; j'ai aussi cette politique.
On s'est logé comme on a pu à Heilsberg, petite ville assez bonne et dont on eût tiré bon parti si on n’avait
. commencé par la piller : le soldat altéré et affamé s'y est
jeté, a pris pain, farine, graisse, vin, ustensiles, ete., et nous lPavons vu sortir les mains pleines et revenir au
camp chargé de victuailles ; Pennemi y a laissé beaucoup
de farines et de munitions de guerre. Je suis entré et me
. suis impatronisé chez un riche apothicaire, où nous avons
trouvé lrois officiers de la garde exploitant avec assez de modération maison et officine; ils y ont découvert du vin, de la bière et autres denrées que le pharmacien et ses gens se tuaient de leur déclarer être des médicines, ce dont ils ne se sont pas mis en peine. Je m’en suis allé à mes affaires. Je n’ai pas oublié de prendre du papier, des épingles, de la cire d’Espagne, qui se trouvaient sur le secrétaire, et même j'ai succombé à la tentation de meltre dans ma poche un peu de mousseline de très peu de valeur propre à me faire deux chélives cravates; mais
- jai été bien puni de cette faiblesse, car, en mon absence,
on m a pris mes lunettes montées en argent, que je crois
“avoir laissées sur ledit secrétaire, à moins que je ne les
aie perdues en courant dans la ville. J’ai été fort affecté de celte perle qui, par bonheur, a été aussitôt réparée par M. Baltz, qui m’a procuré d’autres lunettes au moins
aussi bonnes. J'ai accompagné M. l’intendant général au
château, que nous avons parcouru ensemble et où nous
nous Sommes CONvaincus qu’on pourrait placer quinze cents malades : c'était un magasin des Russes et après la bataille d'Eylau nous en avions déjà fait un grand hôpital.