‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 16 sur 293 · INTRODUCTION XLIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLIII

Percy à solliciter la permission de revenir en France. Les quelques mois qu'ilavait passés en Espagne ne furent pas perdus pour la science, car, prenant note de tout ce qui frappait son esprit naturellement observateur, il y avait recueilli les matériaux de mémoires qu'il lut dans la suite à l’Institut.

La campagne de 1809 est la dernière qu'ait faite Percy. De retour à Paris, il partagea son temps entre l'Académie des sciences et la Faculté de médecine. J'ai déjà dit ce qu'il était

comme professeur. Si, comme examinateur, il se montra quel-

quefois d’une indulgence extrême pour les candidats dont Îa timidité lui semblait paralyser les moyens, il savait à l’occasion rabattre d’un mot la suffisance, témoin l'étudiant auquel il dit un jour d'un ton très calme : « Monsieur, puisque vous êtes si instruit en anatomie, pourriez-vous me dire quels sont les muscles qui sont en action dans la statue de Laocoon? » À cette question, le jeune présomptueux resta court, et les rires à demi contenus de l'auditoire lui firent sentir qu'on approuvait la leçon. On reprochait également à l’illustre savant d’être trop indulgent dans ses rapports à l'Institut. C’est qu'il n'ignorait pas la peine que le vrai mérite a à percer; les difficultés du début de sa carrière étaient toujours présentes à son esprit, et, au lieu de décourager par une critique chagrine les jeunes gens qui se vouaient à l'étude désintéressée de la science, il s’efforçait de leur prouver l'intérêt que lui inspiraient leurs travaux.

Ce fut après la campagne de 1809 que, pour reconnaître les services de l'éminent chirurgien, Napoléon le créa baron de l'Empire (1). Percy avait encore sa mère, qu’il entourait d'au-

(4) Le 15 août 1809. Un décret daté de Compiègne, le 1% avril 1810, concéda au chirurgien en chef de la Grande Armée les armoiries sui-

p . } vantes : « Ecartelé au premier d’or à la lampe de sable allumée de

gueules ; au deuxième, de gueules au signe des barons officiers de santé

tant de respect que de tendresse, et le titre qui lui était conféré ne changea rien à sa filiale déférence. Recommandant à une de ses sœurs de veiller à ce que l’humble villageoise portàt le châle qu'il Jui avait envoyé, il écrivait : « On vous aura dit que Sa Majesté avait daigné me nommer baron avec une dotation de cent mille francs (1)... Voilà un garçon de Montagney qui a fait passablement son chemin. Dites à notre mère, et rien qu'à elle, que son Pierre-François a de bons brequillons (2) et qu'il est baron de l'Empire et chevalier de la Couronne de Bavière, etc.; mais que cela ne l’'empêchera pas d'être Pierre-François, fils du pauvre Claude Percy (3). » Si ses occupations ne lui permettaient pas de retourner aussi souvent qu il l'aurait voulu à Montagney où, suivant la tradition, l'académicien à qui plusieurs langues étaient familières aimait à interpeller en patois ceux qu’il avait connus dans son enfance, il s'en dédommageait en donnant ses soins à l'amélioration du Petit-Bordeaux; il y passait la plus grande partie de l'année, et rien ne le rendait heureux comme de voir rechercher ses conseils par les habitants du voisinage. Ce fut là qu'il reçut en 1810 une lettre du roi de Prusse lui annontant que l'Académie des sciences et belleslettres de Berlin l'avait inscrit sur la liste de ses correspondants; le monarque lui adressait, en même temps que son diplôme, la grande médaille d’or de l’Académie et le priait d'y voir un gage

de son estime particulière pour la noble conduite qu'il avait

tenue en Prusse en adoucissant les souffrances d’un grand nombre de malheureux blessés (4).

attachés aux armées, qui est une épée d'argent en barre, la pointe basse: au troisième, d'azur au miroir d'argent accolé d’un serpent tortillant d'or ; au quatrième, d'or à la main de carnation ailée d'azur, tenant un scalpel de sable et entourée d’une couronne de chêne de sinople; livrées, les couleurs de l’écu, le vert en bordure seulement. » — Arch. nat., CC 247, fol. 92.

(4) Les cinq mille francs de rente accordés à Percy par le décret de Schænbrunn étaient assignés sur les biens de la Poméranie suédoise. . (2) Terme patois, auquel je ne trouve d’équivalent que le mot pécuniaux (du latin pecunia), dont se servent les ouvriers tisseurs de Lyon.

(3) À Mme Wadeleux, 7 janvier 1810.

(4) En 1806, l’empereur François IL avait fait remettre une boîte d’or

INTRODUCTION XLU

N'ayant jamais borné son activité à ses études profession nelles, nul ne se montrait plus assidu que Percy aux séances de l'Institut. 11 lut, en 1811, à la première et à la troisième classe de ce grand corps une curieuse dissertation sur les autels et les tombeaux des anciens peuples du Nord (1) : les notes prises au cours des campagnes de 1805, de 1806 et de 1807 Ini avaient fourni les principaux éléments de ce travail et il faisait modes-

tement observer que ces excursions dans le domaine de l'archéo-

logie n'avaient été pour lui que des distractions momentanées que la tristesse de ses occupations rendait de temps en temps nécessaires. Il fut conduit, d'autre part, à étudier la prétendue léthalité des blessures à l'aine (2) et ses collègues purent voir à cette occasion combien l'antiquité grecque et romaine lui était familière. [ls n’admirèrent pas moins son érudition lorsqu'il les entretint des fenajas dans lesquelles on conserve en Espagne le vin et l'huile (3) et des vases réfrigérants connus sous le nom d'alcarazas (4). Quant à lui, il crut devoir s'excuser de consacrer ainsi quelques instants à des matières étrangères à son art, rappelant que, trop souvent acteur ou spectateur aux armées de

à Percy, en déclarant que le zèle avec lequel il avait fait régner l’ordre et su prévenir les abus dans l'administration des hôpitaux militaires de l'Autriche pendant l'occupation de ce pays par les armées francaises, et la manière délicate dont il s'était conduit à l’égard de l’Académie Joséphine de Vienne avaient parfaitement justifié la réputation d’intégrité et de désintéressement dont il jouissait.

(1) Nofice sur les autels et les tombeaux des anciens peuples du nord de l’Europe. Paris, de l'imprimerie J.-B. Sajou, 1811, in-8° de 36 p. (Extrait du Magasin encyclopédique, mai 1811.)

(2) Mémoire sur l'ancienneté, l'origine et le fondement de la tradition qui a fait regarder comme mortelles les blessures aux aines. Paris, de l'imprimerie J.-B. Sajou, 1811, in-8° de 20 p. (Extrait du Magasin encyclopédique, mai 1812.)

(3) Mémoire sur des espèces d'amphores, dites tenajas, usilées de tout temps en Espagne. Paris, de l'imprimerie J.-B. Sajou, 1811, in-8° de 26 p. (Extrait du Magasin encyclopédique, septembre 1811.)

(x) Mémoire sur des vases réfrigérants, appelés en Espagne alcarazas, bucaros ou catimploras. Paris, de l'imprimerie de J.-B. Sajou, 1811, in-8° de 26 p. (Ce mémoire se trouve, ainsi que le précédent, inséré textuellement dans l’ouvrage de M. Laurent.)

tout ce que la chirurgie a de plus terrible et de plus effrayant, il avait besoin de soulager son âme par d’innocentes diversions. En 1810, la Faculté de médecine l'avait chargé de lire l’éloge historique d’Anuce Foës à l'inauguration solennelle du buste du savant traducteur des œuvres d’Hippocrate (1). Dix-huit mois plus tard, il prononça le panégyrique de Sabatier (2); le parallèle qu’il établit entre celui-ci et Desault est resté justement célèbre, et l’on ne sait ce qu’on doit le plus admirer dans ce travail, de l'élégance du style ou de la fermeté de la pensée. Enfin, en 18192, la Société des sciences, belles-lettres et arts de Mâcon ayant mis au concours l’organisation de l'assistance médicale chez les anciens, il n’hésita pas à traiter ce sujet : le mémoire qu'il rédigea avec M. Willaume, chirurgien en chef de l'hôtel des Invalides de Louvain (3), remporta le prix, et les indigents en bénéficièrent, car le montant de la récompense décernée au savant membre de l'Institut fut généreusement abandonné aux hospices de Mâcon. Cet opuscule est intéressant à parcourir. N'y a-t-il pas comme un ressouvenir du Génie du christianisme dans la page où Percy montre un législateur nouveau s’élevant du sein d'une petite nation pauvre, humiliée, opprimée? « Sa mission, dit-il, est divine; sa morale pure, bienfaisante, simple, s’insinue facilement dans des esprits confiants, fatigués de trou-

(4) Éloge historique d'Anuce Foës, célèbre médecin et savant helléniste du seizième siècle, prononcé à la séance publique de la Faculté de médecine de Paris, en novembre 1810, pour l'inauguration du buste de ce pr ofond et laborieux écrivain. Paris, de l'imprimerie J.-B. Sajou, 1812, in-8° de 50 p. (Extrait du Magasin encyclopédique, février 1812.)

(2) Eloge historique de M. Sabatier, professeur à la Faculté de médecine de Paris, chirurgien consultant de S. M. l'Empereur et Roi, chirurgien en chef de l'hôpital impérial des militaires invalides, membre de la Légion d'honneur et de l'Institut impérial de France, etc. Paris, de l'imprimerie de Didot le Jeune, 1812, in-8° de 192 p.

(3) Mémoire couronné par la Société des sciences, belles-lettres et arts

de Mäcon, en 1812, sur la question suivante : « Les anciens avaient-ils |

des établissemens publics en faveur des indigens, des enfans orphelins ou abandonnés, des malades et des militaires blessés, et s'ils n'en avaient pas, qu'est-ce qui en tenait lieu? » À Paris, chez Méquignon l’ainé, 1813, in-8° de 122 p. (Extrait du Magasin encyclopédique, juillet 1813.)

net. GES À 2

INTRODUCTION © XLUIE

bles et d'agitations, et dégoûtés des dogmes usés et des mensonges grossiers du paganisme. L'hypocrisie et la crainte le persécutent comme un innovateur dangereux; mais la vérité

triomphe, la persuasion continue de faire des progrès; les dis-

ciples d'un maître qui n’est plus se multiplient, s’éclairent, répandant dans toutes les classes de la société la doctrine consolante, et ils sont accueillis comme porteurs d’une bonne nou-. velle. » Et Percy de saluer avec allégresse « cette fille du ciel, cette religion sainte, qui, malgré ses apparentes rigueurs, malgré les sacrifices qu'elle commande au cœur, aux sens, à l'amour de soi, va subjuguer une partie de l'univers, en changer la face, inspirer aux humains, tout en leur rappelant leur néant et leur faiblesse, les plus sublimes vertus, les plus nobles sentiments, et les porter aux actions les plus héroïques, les plus généreuses » .

C'est au sein d’occupations semblables que l'illustre chirurgien cherchait à oublier la tristesse qu'il avait ressentie, quand, atteint d’une ophtalmie des plus graves, il avait dû laisser partir sans lui la Grande Armée. Nombreux étaient d’ailleurs les malades qui recouraient à son habileté bien connue; parmi eux, il eut l’insigne honneur de compter le vénérable prisonnier de Fontainebleau, auprès de qui il fut appelé en consultation plusieurs fois; Pie VII reconnut ses soins en offrant le saint sacrifice pour la conservation des jours de sa vieille mère, et le grand savant en fut vivement touché. Sa pensée, en effet, ne quittait pas la vaillante nonagénaire qui lui avait donné le jour : « Le ciel nous la conserve encore longtemps, écrivait-il plus tard à une de ses sœurs. Embrassez-la tendrement pour moi, et dites-lui que notre Saint-Père, à qui j'ai eu le bonheur d'être utile pendant sa captivité à Fontainebleau, a daigné se souvenir d'elle à une de ses messes pontificales, ce qui doit lui prolonger la vie au moins de dix ans (1). Sa Sainteté ne pouvait payer les soins de son humble et indigne fils d’un plus doux salaire (2). » Il va

(1) Mme Percy mourut à Montagney, le 10 novembre 1819, dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année.

(2) À Mme Wadeleux, 16 novembre 1816.

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sans dire que, retenu à Paris par l'état de sa santé, Percy ne se désintéressait pas du sort des combattants; son âme compatissante souffrait de ne pouvoir leur être utile, et il fut heureux de voir l'Empereur se décider, après la campagne de Saxe, à con- fier à des soldats brancardiers le soin de relever rapidement les blessés.

Que se passa-t-il cependant en lui, lorsqu'il apprit que la victoire s'était lassée de suivre les aigles de Napoléon? L’ardeur de son patriotisme le rendit-elle injuste, et refusa-t-il de mêler sa voix aux acclamations par lesquelles, épuisée d'hommes et d'argent, la France salua le retour des Bourbons ? Ce serait peu le connaître ; ses plus belles années s'étaient écoulées sous la monarchie; il n'avait pas, quoi qu'on ait pu dire, partagé l’enthousiasme qui entrainait les Larrey et les Boyer dans les rangs des vainqueurs de la Bastille; témoin des crimes de la Terreur, le souvenir de cette époque sanglante lui avait un jour arraché cette réflexion : « Dans un temps où le bourreau était citoyen, un galérien pouvait bien être infirmier. » Délié par l'abdication de Fontainebleau de son serment de fidélité à l'Empereur, il se rallia franchement au nouvel ordre de choses. Lorsque les membres de l'Institut furent admis à présenter leurs hommages à Louis XVIIL, il accepta de porter la parole au nom de la classe des sciences physiques : Hic ames dici pater atque princeps, dit-il au vieux monarque. À quoi celui-ci-s’empressa de répondre dans la même langue : Semper, semper.

Sur ces entrefaites, le glorieux vétéran de la chirurgie militaire apprit que douze mille blessés étrangers se trouvaient autour de Paris sans secours. Son grand cœur s'émut d’une telle infortune. Il alla trouver le préfet de la Seine. (1) et obtint de ce magistrat les vastés abattoirs de la capitale; un appel fut fait à la population parisienne, qui fournit avec empressement du linge, des couvertures et des matelas ; en trente-six heures le

service administratif fut organisé, et Percy ne consentit à prendre

(1) Le préfet de la Seine était M. le comte de Chabrol de Volvic.

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