RETOUR A EYLAU
de boue, des ravins presque comme pendant l'hiver, des chemins étroits et montueux nous ont retardé dans notre marche, sans compter que nos chevaux n’avaient presque rien mangé. Enfin nous sommes arrivés à Eylau, ville de souvenir lugubre et lamentable : Sa Majesté y a couché; nous n'avons vu ni cadavres ni vesliges trop dégoûtants de la fameuse bataille; les maisons sont un peu réparées, mais la misère y est profonde et plusieurs habitants se sont sauvés à l'approche de l’armée, qui n’est arrivée en entier que ce matin. Nous somines allés droit chez notre pasteur, où nous avions logé l’an passé : le pauvre miuistre l'avait encore désertée cette fois et nous y avons trouvé des dragons et des soldats qui y faisaient leur cuisine et leur train ordinaire; je leur ai donné l’ordre d’évacuer; sur les dix heures, on a sonné à cheval pour les chasseurs de la garde, qui encombraient aussi le logement, de sorle que nous avons pu nous établir dans une chambre du rez-de-chaussée, la seule où il y eût quelques meubles restant des ravages précédents et actuels, et nous y avons été bien. Les chasseurs avaient déjà fait cuire à moilié leur soupe; ils ont été obligés de renverser les marmites pour s’en aller; n’ayant ni viande, ni feu, ni ustensiles, nous avons profité de leurs débris pour faire notre diner, qui a été bon, au moyen d’un morceau de . jambon un peu rance, que nous avons ajouté à la vache à demi-cuite ramassée par nous, et de quelques harengs * achetés auprès d’une cantinière. Le bon vin blanc d’Heils- » berg n’a pas manqué. Nous avions à diner MM. Larrey et Marchand, ordonnateur en chef du 6° corps. M. Yvan est . venu {rop tard; nous n'avons pu lui donner que du beurre et du bon pain avec une bouteille de bon bordeaux. Le café et le rhum ont eu leur tour.
On disait que l'Empereur partirait à six heures; nos chirurgiens avaient ordre de partir à sa suite.
.. Sur le soirila fait un orage terrible, mêlé de pluie et de
grêle. De grêle! Les pauvres habitants de ces contrées n'ont pas à craindre ce fléau puisque leurs campagnes sont restées incultes et que le peu de champs qu’ils ont pu ensemencer sont fauchés pour nourrir nos chevaux. On voit nos soldats, le sabre ou la baïonnette à la main, fouiller le terrain où l’on a planté des pommes de terre et s’eslimer heureux d’en découvrir quelques-unes, dont ils se repaissent, malgré leur mauvaise qualité actuelle; les vivres leur manquent et les arrivages deviennent de plus en plus difficiles, à cause des mauvais chemins. En fouillant la terre, on lrouve souvent des cachettes, où les infortunés paysans ont enterré des coffres pleins d'effets; j'en ai vu ce matin. En général, il échappe peu de chose à nos habiles investigateurs, et, si on donne de Pesprit aux femmes en les enfermant, on est sûr de donner de la malice à l’homme en l’envoyant aux armées.
L'Empereur, qui devait partir, reste encore; il passera la nuit à Eylau, et nous aussi, ce qui nous reposera bien tous.
14. — Sa Majesté a passé la nuit à Eylau; chacun est prêt à partir et on attend. Le 1° corps défile ce matin à six heures. Toute Parmée se porte sur Kœnigsberg, qui la retiendra malheureusement plus d’un jour. On coupe et fauche à force les blés; c'en est fait de ce pauvre pays, mais il sera encore moins à plaindre qu’un autre, à cause | de son voisinage d’une grande ville et de la mer, On ne distribue pas de vivres : malheur à ceux qui n'en ont pas apporté! Le temps est à la pluie ; je sens à ma tête, à ma mauvaise humeur, qu’il y aura de l'orage.
On part à l'instant, Je ne sais qui je laisserai ici.
Nous sommes partis après la pluie, laissant à Eylau M. le chirurgien-major Geib avec deux sous-aides. Le chemin est affreux : point de chaussée; presque toujours des . bois et des bas-fonds, dans lesquels il y a des ravins, des, mares impraticables. Les équipages souffrent beaucoup. .
PARRME HR