BATAILLE DE FRIEDLAND
blessés arrivés mourants à l’ambulance ; dans la chambre au rez-de-chaussée, près et derrière la porte, élait un monceau de membres coupés ; le sang ruisselait de toutes parts ; les cris, les gémissements, les hurlements des malheureux qu’on apportait sur des échelles, des fusils, des perches, etc.; de ceux qui demandaient à être opérés tout de suite; de ceux qu’on opérait ; ces accents de la douleur et du
désespoir ; ce lableau déchirant de misère, d’infortune, de
souffrance, que présentait cet asile du courage malheureux, tout cela était fait pour émouvoir et, quoique depuis seize ans je ne voie autre chose, je ne puis m’habituer à ces scènes elfroyables. Il n’y avait partout que des chirurgiens, et point d'employés ni d’infirmiers: les camarades des pauvres blessés donnaient à boire à quelques-uns: mais Ja plupart criaient la soif, sans pouvoir être soulagés. Presque tous étaient sur la terre ou le pavé, et cependant on découvrait déjà des Loits. Une grange à côté du pont commençait à se remplir. Jai vu M. Dupont amputer les deux jambes à un jeune soldat qui survit.
Après celte visite, je retournai sur le terrain où j'avais laissé mes chevaux. Je vis revenir du champ de bataille les fusiliers de la garde et craignais que le centre ne pliât : M. Larrey, que je rencontrai, me fil entendre que c’élait une feinte pour mieux mener les ailes de l'ennemi. Il avait rêvé celle mesure, à ce que je crois; du reste il allait en avant pour rejoindre la garde et il se plaignait beaucoup de ne pas voir arriver ses caissons. Du terrain où
« j'avais laissé mes chevaux et mes compagnons nous avons
pu voir très distinctement le mouvement des troupes,
« leurs manœuvres et la plupart des détails de la bataille.
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L’ennemi garnissait les hauteurs et avait sur le rideau - une ligne à perte de vue; nos gens lui en ont opposé une - pareille, sans compter les forces latérales et dans tous les . sens qu'on à employées contre lui. À six heures, le feu,
qui, par intervalles, s'était apaisé, a repris une nouvelle
vigueur; tout s’est embrasé le long de la ligne; jamais canonnade ne fut plus vive, ni mousqueterie plus soutenue. L’ennemi a jeté jusqu’à des pots à feu pour incendicr et faire sauter nos caissons; il n’a épargné ni les obus, ni la mitraille. Quelle artillerie! et comme elle est bien servie! Nos gens ne lui ont point cédé en valeur; les Russes n’ont qu'un courage d’obéissance, de servitude, de tempérament; les Français sont essentiellement valeul'EUX. -
On s’est allaqué et défendu avec un acharnement incroyable; nous avons eu le champ de bataille, mais il nous à coûté un peu cher. Le général de Latour-Maubourg a eu la main percée par une balle de fer de gros calibre, qu’il a trouvée ensuite dans son gant. Le général Drouet a recu le même coup au pied gauche. Le général Cohorn a eu la cuisse percée d’une balle qu’on a retirée de dessous la peau. L'aide de camp Hutlin (du général Oudinot) a été touché à l’épaule gauche par un boulet qui a tout brisé, tout converti en pulment, et ce brave jeune homme périra dans la nuit, car les poumons ont dà être écrasés aussi. Le colonel du 76° a eu une balle dans la poitrine; celui du 15° de ligne en a reçu une dans une jambe. Il serait impossible de nombrer les blessés que cette bataille nous a fournis : cent chirurgiens ont travaillé toute la soirée et toute la nuit; on a fait plus de cent soixante amputations, consommé beaucoup de linge et de charpie, pris infiniment de peine, et peu à peu on est venu à bout de ce service, malgré le temps et la difficulté des lieux. Par bonheur qu'à neuf heures du soir il nous est venu un de
nos caissons, qui nous à soutenus pendant plus d’une heure; les autres ont suivi dans la nuit; ceux des ambulances du 1” corps nous avaient prêté trente livres de charpie et une bonne trousse de linge en attendant l’arrivée F des nôtres. Le chirurgien-major Gama nous a même fait F5 boire au milieu des champs de la bière qui était plus M