‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 163 sur 293 · L'EMPEREUR AU BIVOUAC · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR AU BIVOUAC

fraiche qu'agréable ; il nous a donné un pain, du fromage et du jambon, ce qui nous a bien raccommodés. Nos chirurgiens sont couverts de sang et rendus de fatigue; ils n'ont pas de vivres; je leur ai donné un peu d’eau-de-vie. Toutes les maisons, granges et écuries du voisinage sont pleines de blessés, qui tous ont été pansés ; il nous faudrait cinq cents voitures pour les transporter.

À onze heures, je suis allé avec M. l’ordonnateur en chef Mathicu-Faviers demander à Son Altesse le major général cinquante hommes de corvée pour nous tenir lieu d’infirmiers et vingt-cinq gendarmes d'élite pour notre force armée. Sa Majesté se promenait sur des planches devant un grand feu, autour duquel étaient ses officiers et ses gardés, pendant que des sapeurs lui construisaient à la hâte une petite baraque en planches et en paille, ouverte par devant et ayant le feu en face. Je l'ai vu mettre lui-même son mouchoir autour de sa tête, se faire débotter par son mameluck et s'étendre sur sa paille; il m'a appelé, m'a salué très gracieusement, m’a demandé combien nous avions eu de blessés, s’est informé des généraux qui l'ont été et n’a bien recommandé tous ces braves gens. J'ai eu les soldats et gendarmes. Sa Majesté était harassée; elle n’a voulu prendre qu’un bouillon qu’on lui a fait chauffer, et par-dessus un verre de vin.

Nous avons eu le bonheur, au milieu du tracas et du tumulle, de trouver à ambulance principale une chambre où nous nous sommes couchés à minuit et demi. À trois heures du matin, tout mon monde était debout et les pansements, que la nuit avait fait suspendre, ont été repris sur tous les points.

15. — Je viens d’anticiper sur cette journée. Je me suis levé le dernier, parce que, n’étant pas bien couvert et ayant pour oreiller une botte de paille arrachée des toits, je - n'ai pas bien dormi. Le reste du service se fait : il y a six

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grands chaudrons au feu; les blessés auront du bouillon partout. J’ai vu beaucoup de cas de chirurgie. Les blessures par le boulet se ressemblent presque toutes. Un major russe à eu la trachée-artère ouverte à la partie antérieure par une balle; il est nu, parle bien français, est très bel homme ; il a passé la nuit confondu avec nos soldats et les leurs; je les ai fait monter dans une chambre et coucher sur de la bonne paille; on l’a pansé devant moi; déjà il y a de l’emphysème à la face et au haut de la poitrine, mais ce ne sera rien et la blessure est tres curable. On aurait pu y faire quelques points de suture ; mais j'ai préféré, vu lPétat de contusion des bords de la plaie et la facilité de la fermer en faisant pencher la tête du blessé sur la poitrine, m'en tenir à cette position.

On est entré hier à Friedland, petite ville qui a horriblement souffert et près laquelle s’est donnée la mémorable bataille qui portera sans doute ce nom si contraire aux horreurs de la querre (1). Elle est pleine de Russes morts et blessés; le champ de bataille, qu’on traverse en partie pour s’y rendre, en est jonché ; il ne doit plus rester de gardes à l’empereur de Russie, car on ne trouve que des cadavres de gardes tués. J’envoie à instant une division de chirurgie pour s'assurer s’il n’y a plus sur le terrain de Français blessés et pour arranger une sorte de service en faveur des malheureux Russes laissés à Friedland. M. Le Vert, qui est allé avec deux aides-majors visiter le champ de bataille, n’y a pas trouvé un Francais blessé; il y a vu trente ou quarante Russes parmi des milliers de cadavres. L’ennemi a prodigieusement perdu; on lui a pris plus de cent pièces de canon. M. Le Vert a rendu compte de sa mission à M. le grand-maréchal Duroc, qui en a été satisfait. Nous faisons sortir du logement destiné pour Sa Majesté trois ou quatre de nos blessés français qui

(1) Friede, paix, land, pays.

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