BLESSÉS RUSSES
s’y sont établis. Voilà un grand événement, et qui doit ou jamais nous conduire à la paix. On assure que demain nous serons à Kœnigsberg.
Nous sommes partis, après notre diner rustique fait dans le verger de Pambulance, vers les deux heures. Il n'y a qu'une pelile lieue de l'hôpital à Friedland, et il faut traverser, ou plutôt longer le champ de bataille, qui ne s’est guère élendu plus loin que la route. Que de morts, de mourants, de cadavres! On plaint jusqu'aux malheureux chevaux qui expirent à côté de leurs maitres, dont ils partagent le triste sort, après avoir été associés à leurs fatigues et dangers. J’ai rencontré un garde de l’empereur Alexandre, qui avait les deux jambes brisées et repliées sur elles-mêmes; une mare de sang était au-dessous de cet infortuné, qui avait la tête appuyée sur sa giberne, ne demandait qu’à vivre et montrait combien il avait soif; on sait que c’est le plus grand besoin des blessés qui ont perdu beaucoup de sang. Un jeune commis de la poste est allé lui chercher de l’eau, qu’il a bue avec une sorte de fureur. J'ai ordonné qu’on le relevât et qu'on
lui amputât les deux jambes, ce qui peut réussir : deux
fois celte opération a été faite le jour de la bataille par M. Dupont. Je ne puis dire ni combien d’autres inforlunés ressemblaient à celui-là, ni jusqu'où se porte la perte des gardes russes et des soldats et cavaliers de cette armée; cela approche beaucoup de la journée d’Austerlitz. Nous avons trouvé le quartier général parti et je n’ai pu jouir de mon logement, qu'on m'avait retenu dans la malinée chez Mme Fontheim, épouse d’un chirurgien prussien resté à Dantzig. Cette dame a quatre jolies filles de seize, quinze, quatorze et treize ans; nos gens ont tout brisé et pillé chez elle. Cette famille désolée s’est remise à pleurer, quand elle m’a vu, car elle n’a cessé de gémir depuis quarante-huit heures; je l'ai tranquillisée un peu ;
. le commandant Dentzel a eu la bonté de venir avec moi
assurer ces dames de tout l'intérêt qu’elles nous inspiraient et leur promettre son appui et ses secours; j'avais envie de leur offrir de Pargent; je n’ai pas osé. Les chirurgiens que j'ai laissés à Friedland logeront chez elles et leur seront utiles; ils ont ordre de faire relever tous les blessés russes restés sur le terrain, de les réunir dans un local et de les secourir le mieux qu'ils pourront. Déjà cette opération a été commencée par les soins du commandant et nous avons vu des chasseurs devant tenir garnison dans la place rapporter sur des planches et des échelles plusieurs de ces misérables victimes d’une querre féroce. Dans la plupart des maisons et sous tous les toits et avanttoits il y a de ces gens-là étendus sur le pavé ou sur la terre. Quelques officiers français blessés se sont retirés dans la ville : il yaura assez de chirurgiens pour les panser.
Nous sommes partis de Friedland à quatre heures et demie. Nous avons cheminé jusqu’à huit heures, suivant ou précédant les équipages et les colonnes de troupes qui se dirigeaient sur Wehlau, où Sa Majesté devait, disait-on, passer la nuit. Arrivés à cinq petites lieues du point de départ, nous avons vu la garde, la cavalerie, et quelques régiments d'infanterie arrêtés et se préparant à bivouaquer. Nous eussions pu aller plus loin; mais onne savait pas au juste où serait le quartier général, et d’ailleurs il nous importait de laisser arriver nos caissons. Ainsi, malgré la foule toujours incommode et malgré la sécheresse du pays, où tout devait nous manquer, nous avons mis pied à terre et nous sommes emparés d’une grange en écrivant bien vite Ambulance sur toutes les portes. La garde a eu bientôt fait de découvrir les granges et maisons voisines pour avoir de la paille; nous en avons fait autant pour notre usage, mais il fallait préserver notre grange, sur le toit de laquelle on voulait sans’ cesse monter; je me suis montré et ai écarlé les découvreurs, ainsi que les faiseurs de bois, qui venaient tour à
BIVOUAG « BOUCHE SÈCHE » 297
four pour arracher deux grands ares-boutants soutenant un pan du mur de notre pauvre gîte. J'ai vu passer MM. le secrétaire d'Etat et lintendant général, avec qui j'ai causé, leur offrant une place à notre bivouac couvert, mais une place bouche sèche, ce qui les a fait rire ; nous avions pour tant de quoi humecter la leur, car à mon souper j'ai bu, par-dessus deux {arlines de beurre, deux bonnes tasses d’excellent vin rouge. Nous avons étendu notre paille pour nous coucher au nombre de vingt-cinq ou trente; on a voulu me choisir une bonne place, et justement on m'a mis près un cadavre pourri qui m’a empoisonné loule la nuit et dont je n’ai pu w’éloigner, faute d’y voir et craignant d’être encore pis ailleurs, car il puait partout. Celtegrange étaitune élable à moutons ayant plus d’un pied de haut de crottin. J'étais tout habillé ; j'avais conservé ma queue et ma cravate. A minuit, je n’ai pu y tenir :je brülais etsouffrais de la tête et du col, qui étaient appuyés sur une très dure botte de foin. Je me suis levé, ai Ôté mes habits, défait ma cravate et ma queue, mis ma chabraque sous ma tête comme oreiller, et me suis recouché, me soutenant à peine, tant J'élais endormi ou engourdi. L’odeur cadavéreuse m'a poursuivi encore longtemps.
Dans le hameau où nous avons bivouaqué, il n’y avait ni eau potable, ni maison habitée : nos gens ont manqué de tout; j'ai vu de jeunes soidats boire de l’eau de mare infecte et dévorer des viandes immondes et des pommes » de terre germées qu’ils s’en vont cherchant dans toutes - les terres nouvellement remuées qu’ils rencontrent. L’armée a faim : si l’ennemi pouvait la relenir quelques jours dans ce pays-ci, elle périrait de misère.
Nos voitures sont arrivées avant minuit. Demain nous y aurons recours. La nuit est douce et excellente.
16. — J'ai bien dormi sur ma paille et à côté de mon corps mort, que je n’ai pas voulu chercher, ni découvrir ;
le sommeil m’a bien refait. Pendant que j’en goûtais les douceurs, les découvreurs des toits travaillaient les nôtres; heureusement que la paille leur en à paru trop vieille; ils se sont contentés d’arracher celle qui a été placée à la fin de lhiver pour boucher quelques trous, de manière que notre local eût encore pu servir d’ambulance si on eût dà se battre à portée. |
En me levant, à cinq heures, mon jeune ami m'a préparé deux tartines, un verre de mon bon vin rouge, et (le croira-t-on?) une tasse de café : jugez, ami lecteur, si j'ai bien déjeuné. Je me suis habillé et peigné, et à six heures nous sommes partis pour Wehlau. Sa Majesté y a couché, ou du moins à peu de distance. C’est une petite ville, près laquelle passe la rivière de lAlle, sur laquelle est un pont qui brüle encore; Parmée attend dans de magnifiques prairies et de belles campagnes qu’il en soit construit un autre, un peu plus haut, vis-à-vis un beau château où l'Empereur est avec ses généraux, s'étant fait passer sur un bateau. Nous avons mis pied à terre dans un pré voisin de la rivière et du nouveau pont; on a débridé; on a couru el houzardé dans le voisinage, et mes chirurgiens en ont rapporté des fruits secs, de la confiture de grattecul ou de brimbelles, du café en poudre et des ustensiles. On à fait le feu près un ruisseau de l’autré côté duquel j'écris sur mon genou tous ces détails pour m’en souvenir … un jour et me faire sentir plus délicieusement le prix du repos. Non qu'aujourd'hui nous soyons malheureux; la soupe se fait; nous avons achelé hier d’un soldat une bonne poule grasse; nos chirurgiens ont un agneau qu’on vient d’écorcher et il fait le plus beau temps du monde. Je me suis fait la barbe au milieu du pré (le soleil ne s’est. pas encore montré); mon petit miroir a été arrangé sur mon chapeau placé sur mes habits roulés pour l’exhaus- ser; J'ai puisé de l’eau au ruisseau dans une mauvaise assiette de terre et, après avoir bien raclé avec mon mau-.