‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 165 sur 293 · JOURNÉE DE BIVOUAC · texte numérisé non relu

JOURNÉE DE BIVOUAC

… vais rasoir, j'ai emprunté celui de M. Le Vert, qui m'a - bien achevé. Je me suis lavé au ruisseau, dont l’eau ne . coule pas sur un lit d’or, il s’en faut bien : tout le pays est - bas et palustre.

La chaleur est extrême et il y aura de Porage. On se tiraille à droite et à gauche, mais faiblement, et l'ennemi ne s'oppose point à la construction de notre pont, après lequel toute l’armée attend. Il paraît qu’on ira ce soir à Tapiau et qu'on veut serrer l’ennemi dans ce petit pays qui environne Kœnigsberg et qui, bouché par nous dans la direction que nous suivons, deviendra sa prison ou son tombeau. J'ai fait une lecon de botanique à nos chirurgiens en attendant que le diner et le pont fussent prêts : il faut qu’un chef profite de tout en campagne pour exciter l'émulation et instruire. Il n’y a pas de plantes particulières dans ce pays. L’absinthe y croît partout.

Jai fait faire à M. Mayot l’exlirpation de l'œil gauche à un jeune chasseur à pied, hors de l’orbité duquel il était tout entier sous la forme d’un gros caillot de sang. Ce blessé avait été atteint, disait-il, d’une balle à la lempe. J'ai jugé que ce corps étranger, entré, en effet, par Pangle du coronal, s'était arrêté dans l'orbite et en avait chassé lorgane. Celui-ci enlevé, nous avons trouvé un assez gros biscaïen qui s’était implanté à l'angle interne de Pœil, brisant tout en chemin et devant lui; l’extraction en a été difficile. Ce pauvre jeune homme guérira, s’il est bien soigné.

Nous avons bien dîné, mais le pont n’est pas fait : on dit qu’il ne sera prêt que dans quelques heures. Pendant que je mangeais sur l’herbe et au milieu d’un petit buisson de » saules recouvert de mes habits et mouchoirs pour être au » frais, un jeune soldat me regardait avec des yeux de pu- … deur et d’avidité : je lui ai offert ma soupe, qu'il a mangée » avec un plaisir qui m'a amusé; il m’a bien remercié. Le soleil à paru il y a deux heures; il est brülant, et point

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d'autre abri que celui que je me suis fait; j y suis petitement, mais le soleil ne peut y pénétrer. On dit que notre cavalerie de deux corps et d’une partie de la réserve a passé à la nage ou à qué la Prégel, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. L’ennemi se montre sur la rive droite et on entend quelques coups de canon: c’est dommage que le pont ne soit pas prêt; les troupes s'impatientent, et nous aussi.

Je ne sais où nous coucherons, ni ce que nous deviendrons. Je ne crois pas avoir jamais eu plus chaud en France ; je sue sang et eau. Ici, les seigles sont en épis et grands; le blé est encore en herbe et lavoine lève peu à peu. L'Empereur a travaillé ce matin plus d’une heure au pont sur la Prégel, la hache à la main; de là il s’est mis à l’ombre dans le voisinage, a bu un verre de vin rouge et mangé un morceau; il a passé ensuile à la nage la rivière, son cheval en ayant jusqu’au dos; il est à présent à la ville. De quinze soldats qui allaient en cette ville et qui passaient la rivière dans une barque, neuf ont été noyés ; ils étaient du 32° d'infanterie de ligne.

C’est une chose plaisante de voir défiler cent mille hommes à pied, à cheval, en voiture, ayant un ravin à passer, se pressant pour arriver les premiers, se disputant, s’injuriant, se menaçant du sabre, s’en donnant quelquelois.

Du fond de mon petit abri je jouis de ce spectacle curieux;

je vois les cuirassiers arrêtant Partillerie à coups de sabre sur le nez des chevaux et les officiers d’artillerie et du train criant aux soldats conduisant les chevaux d’éerascr la cavalerie; puis un général arrive, qui tape l’un, qui sabre l’autre; on continue de passer, et je vois cela sans poussière, ni obstacle, ni fatigue, car je suis assis, mon cahier à la main. Mais quelle horrible chaleur! Chacun

sue, s’essuie la tête; pas le moindre vent et point d’om-

brage. Les mois de juin et de juillet sont excessivement

chauds dans ces pays-ci; la nature répare par ce moyen la .

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