PASSAGE DE L’ALLE
longueur de l’hiver et la précocité de l’automne; aussi les moissons sont-elles très abondantes dars ces contrées.
À huit heures, le pont n’étant pas achevé et ne pouvant entrer en ville qu’en passant la rivière presque à la nage, je me suis décidé à me retirer dans une grande maison à un quart d'heure de nous. Je l’ai trouvée déjà ravagée par toutes sortes de gens mangeant et buvant de toutes parts; nous allions nous y arranger lorsqu'on y est venu faire le logement du général Nansouty et de sept autres généraux ; alors je me suis choisi une chambre et ai placé nos chirurgiens dans une espèce de grande cuisine, où ils ont été très bien. Un énorme jambon et un pain de douze livres destinés aux généraux se sont trompés de chemin et sont entrés par erreur dans ma chambre d’où, par excès de complaisance et de tendresse, je n’ai plus voulu qu’ils sortissent; leur société nous a été très agréable et nous en avons usé avec eux sans façon.
À dix heures, le pont s’est écroulé et plus de douze mille hommes de cavalerie ont reflué sur la malheureuse maison. J’ai fait mon lit sur de la paille et un bon plumon el, après avoir dit un dernier mot au cher jambon et bu d’une limonade faite avec un vieux citron tout desséché
et relevée avec un verre de vin rouge, je me suis endormi.
17. — Ce n’est qu’à cinq heures, ce matin, que j'ai commencé à entendre du bruit : j'avais été entouré de chevaux et de bivouacs toute la nuit, mais mon sommeil a élé si profond que je nai rien oui. Nous nous sommes
. levés, avons visité nes chevaux et équipageset prisle chemin de WVehlau, où l'Empereur et le grand quartier général ont passé la nuit. IL a fallu, pour y entrer, passer la rivière dalle à un gué très profond, les chevaux y nageant en “quelques endroits. On avait dit qu’il y avait beaucoup de blessés dans la ville; il ne s’y en est trouvé que huit ou dix, pour lesquels j'y ai laissé un chirurgien. Allant de mon
logement à celui de M. Le Vert, Sa Majesté m'a crié de sa croisée : « Monsieur Percy, montez ici! » Elle m’a fait beaucoup de questions, m'a traité avec une bonté toute particulière, m'a permis de me promener à côté d’elle plus d’un quart d'heure, m'a paru très joyeuse et parfaitement bien portante. Elle m’a appris, avec lempressement et le plaisir qu’on a à dire une bonne nouvelle à un ami, qu’on avait trouvé cent cinquante mille fusils anglais à Kœnigsberg, où ils venaient tout récemment d’être expédiés; que la reddition de celte place remonterait parfaitement l’armée ; que la bataille de Friedland s’était donnée le même jour que celle de Marengo, et que notre affaire ne serait pas longue à présent. Nous avons parlé des blessés, des blessures, de lindustrie du soldat, des bons repas qu'il fait par intervalles, des mauvais qu'il fait le plus souvent,
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et à cette occasion elle a remarqué qu'il lui fallait beau-
coup de vivres; que chacun, à l’armée, à commencer par elle, mangeait ou avait quatre fois plus d’appétit que de coutume, ce qui est facile à expliquer par les fatiques qu'on éprouve, le peu de sommeil dont on jouit et les pertes que l’on fait par la sueur; j'ajoute que, le pain extrêmement grossier que l’on mange ne nourrissant guère, il faut recommencer souvent. Enfin l'Empereur m'a dit des choses très obligeantes sur la manière dont
notre service s’est fait; je lui ai fait l’éloge de l’habileté et
de l’habitude précieuse de nos chirurgiens, qui seuls font
tout ou peuvent tout faire; j'ai eu soin de Jui recomman-
der cette classe si nécessaire et si dévouée et de lui faire sentir combien il serait dangereux, à la paix, d’en disperser et réformer les membres. Contre l’usage, j'ai pris congé de Sa Majesté sans attendre qu’elle me renvoyâten disant,
selon sa coutume : « C’est bon.» Dans mon état je suis.
censé toujours très occupé et on peut bien d’ailleurs me pardonner d’avoir péché contre un usage d'étiquette. J'ai fait partir le chirurgien principal Capiomont pour
« COUREZ APRÈS LE VINAIGRE » 303 1 toutes les lignes et stations où il pourra y avoir des blessés - et des chirurgiens, afin de régulariser le service et de me - fournir des notes exactes de ce qui se passe derrière nous. - Nous sommes partis à dix heures. Wehlau est une petite ville assez gentille et où il y avait de l’aisance et du com- - merce; mais nos gens l’ont dévorée : le vin, la bière, le - sucre, tout enfin a été pillé dans les maisons et dans les » caves, dont l'entrée est en dehors et devant les portes des . maisons. Pour sortir de la ville il faut passer encore la rivière; je l’ai passée sur un long bateau qui lient lieu de - pont aux gens à pied et nos chevaux ont été menés à la - main par le gué, qui est aussi profond que l'autre. La campagne est belle et la chaussée qui va nous conduire à Memel, car c’est là que nous allons, est, contre l’ordinaire, bien soignée et entretenue. Nous avons rencontré des prisonniers russes, dont les deux tiers soldats bien habillés et l’autre tiers Tartares, Kalmoucks, des diables enfin; je n'ai jamais rien vu de si laid dans ma vie: ils sont noirs et brülés, ont un bonnet de poil sur la tête et un habit de peau de mouton noir. Sa Majesté s'étant ar- -rètée au bout de deux heures de chemin dans un château sur la route par laquelle le 1* corps d’armée défile, nous » nous sommes arrêlés aussi el avons pris une assez pauvre «maison, où mes hussards (je parle de mes jeunes chirur- -giens) m'ont eu bientôt procuré du foin sec, du lait caillé “que j'ai trouvé délicieux, des pommes de terre, une “oie, etc. Le pays est bon et l’armée y vivra bien. La route de l'armée sera désormais de Kænigsberg, par Brauns- “berg, Elbing, Marienbourg, etc., sur Berlin: toutes les “autres routes et hôpitaux hors de cette ligne seront re- “ployés sur ladite direction, laissant pourtant subsister -Marienwerder.
4 IL fait extrêmement chaud, mais il y a un peu de vent. Je crie à nos soldats : « Enfants, courez après le vinaigre plutôt qu'après le schnapps et mêlez-en avec votre eau. »
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Partout où je peux découvrir du vinaigre, j'en mets dans de grands baquets et l’on boit en passant.
Après avoir attendu plusieurs heures dans notre village, nous nous sommes remis en route, laissant dans la pauvre maison où nous avons été logés une bonne vieille femme de quatre-vingt-deux ans, borgne, sans dents, mais active et intelligente. Ses enfants et petits-enfants se sont sauvés à l'approche des Français ; elle est restée, ne pouvant les suivre, ou persuadée que nous aurions pitié de sa vieillesse, ou ne tenant pas grand compte de la vie qui est prête à lui échapper ; nous avons eu bien soin de cette bonne vieille; nous l'avons régalée et protégée; les soldats lui avaient déjà tué quatre petits cochons; nous en avons sauvé deux avec la truie et le mâle. Il était près de six heures, quand nous sommes partis : on ne suit pas la route de Tapiau, ainsi qu'on l'avait cru; du moins le centre de l’armée marche sur le Memel (4) en droite ligne. L'Empereur, qui a bien diué et fait sa siesta au petit château du village, passe à l'instant. |
Nous sommes arrivés à neuf heures dans un village appelé...., où Sa Majesté a trouvé une bonne ferme et y couchera. Nous nous arrangeons dans une grande maison absolument ravagée; on découvre un toit et dans une beure, bêtes et gens, tout sera couché. |
18. — J'ai parfaitement dormi sur ma paille, dans un coin que j'ai approprié, balayé et évacué, car toute la maison est salie d’excréments et de débris de meubles brisés; nos chevaux ont été assez bien. Mon caisson et ma voilure n'arrivent pas; on ne parle pas encore de départ. Le temps est excessivement chaud; il pleuvra; il tombe déjà quelques gouttes. Ce pays-ci n’est pas salubre; il est plein de mares.
Nous avons fait cinq lieues à travers une campagne assez «
(1) C’est sous ce nom que Percy désigne le Xiémen.