MARCHE SUR TILSIT
belle et avons trouvé d’assez bons villages, mais dans lesquels les soldats ont commis toutes sortes de brigandages. Sa Majesté s’est arrêtée une demi-heure sur un mamelon, tant pour observer que pour donner le temps d’arriver à sa garde à pied, à laquelle elle avait permis de faire la soupe; de là, elle est allée dans un village à droite, où elle s'est aussi arrêtée quelque temps. Pour nous, nous avons cheminé jusqu’au village suivant et nous nous sommes arrangés dans une maison assez gentille, au milieu d’un jardin, près la route; déjà nous la balayions et approprions lorsque le fourrier de la cour est venu la reconnaître pour l'Empereur, qui devait venir coucher dans le village ; il nous en a laissé une chambre, où nous devons coucher au nombre de quatre. La pluie tombe à verse; les
bivouacs sont mauvais.
Un peu avant l’arrivée de l'Empereur, on est venu nous dire qu’on voyait des hussards noirs à une portée de canon de nous; un chasseur de la garde, un officier de correspondance ont confirmé ce rapport. Aussitôt on s’est mis à brider et nos chirurgiens sont venus se mettre en bataille devant mon logement, espérant bien châtier les Russes qui auraient l’insolence de nous troubler, mais une reconnaissance qu'on à fait aller au devant d’eux a trouvé, au lieu de Russes, des chasseurs français allant à la picorée.
Sa Majesté est arrivée mouillée jusqu'aux os et galopant à toutes jambes. J’ai reconnu que le temple luthérien tout voisin de nous serait un excellent logement et que dans ses tribunes on pourrait coucher plus de cent personnes. Nos chirurgiens ont veau, oies, moutons, etc.; c’est une chère comme pour une noce. J'ai heureusement trouvé au temple deux bons bouts de cierge. Mon caisson ne vient
… pas et j'en suis extrêmement en peine.
19. — Il a plu et il pleut encore. Toute l’armée se porte sur le même point et part à l’instant.
Nous avons marché tous ensemble, d’abord avec le 3° corps; mais ayant frouvé, à gauche, un chemin assez beau qui semblait un peu s'éloigner de la route, nous l'avons suivi et nous nous sommes écartés de plus d’une lieue. La campagne est assez belle, quoique marécageuse partout. J’y ai vu des seigles de cinq pieds de hauteur, du beau chanvre, de superbes champs de lin, beaucoup de plantations de pommes de terre. Les villages sont entourés d’arbres ; chaque maison a son herbage, son verger, son ombrage. Ce peuple doit être heureux pendant la paix ; tout est plein de troupeaux de moutons, de cochons et d’oies; il y a beaucoup de volailles. Les chirurgiens de la garde et les nôtres se sont arrêtés pour s’approvisionner ; chacun a eu sa poule et son oie. Nous avons trouvé plusieurs soldats qui faisaient aussi leurs provisions, mais avec moins de douceur que nous; ils avaient pris du pain, et dans le pays le pain est noir, rouge, aigre, grossier. Cependant les habitants sont beaux, robustes et d’une taille avantageuse; les malheureux étaient presque tous partis avec leurs enfants et leur linge; nous en avons vu beaucoup revenant avec leurs paquets, et des soldats lâches et impitoyables les leur faisaient déposer pour y prendre les plus beaux effets; j’en ai chassé un en lui donnant les noms les plus infâmes.
I a fallu regagner la route; un bon paysan nous a remis
sur’notre chemin. C’est alors que nous avons aperçu quelques fantassins qui faisaient mettre pied à terre à deux trompettes et à deux uhlans russes désarmés et qui désertaient; ils leur ont aussi pris leur argent. Nous voyant accourir vers eux, ces déserteurs ont invoqué notre protection et les spoliateurs se sont sauvés au grand galop; ils
ont eu l’effronterie de dire au maréchal Davout, qu’ils ont «
rencontré, qu'ils avaient essuyé une décharge de la part de ces Russes et qu'ils. les avaient traités à leur tour en ennemis : rapport faux que jai démenti.