PRISONNIERS FRANÇAIS A TILSIT
Après avoir encore fait une lieue, la route se trouvant encombrée de troupes, nous avons fait halte dans un verger. Là, nos chevaux ont bien mangé.
Après trois heures de marche, nous avons vu la ville de (Tilsit), assez bel endroit où nous avons réussi par finesse à nous faire loger dans une passable maison, toute pleine de demoiselles bossues et nous assourdissant de leur voix virile et prussienne. Aussitôt après avoir déposé mes effets, je suis allé voir le Memel, au bout de notre rue: le pont en est entièrement détruit et l’armée russe est de l’autre côlé, se baignant et tâchant de se reposer un peu. C’est ce matin que le pont a été brûlé; l’ennemi s’est retiré toute la nuit. Huit cents Francais prisonniers avaient été amenés en cette ville il y a trois mois; les plus valides furent alors conduits plus loin; deux cents de ceux qui restèrent ont péri; aujourd’hui il y en a quarante-neuf dans la belle caserne de cavalerie, près la porte opposée au fleuve. Je viens de commander une division de chirurgie de bataille pour faire le service de cet hôpital, qui va prendreun grand accroissement. La plupart de ces pauvres Français sont phtisiques, par suite des mauvais traitements qu'ils ont essuyés de la part des Prussiens, qui les ont lâchement outragés, battus et privés de tous secours. Il n’est pas de mauvais propos, de menaces, de traitements barbares que les Prussiens n’aient prodigués à ces braves gens, tandis que les Russes se sont montrés à leur égard généreux, compatissants et affectueux. Aussi sommes-nous maintenant {ous portés pour les Russes et détestons-nous les Prussiens comme des fanfarons, et ©’est lopinion qu’en ont les Russes eux-mêmes. La manière de nourrir nos malades consiste à leur donner à tous indistinctement une écuellée d’une bouillie claire faite avec de la farine, de
l'eau et du sel; on leur distribue en méme temps du
beurre pour la journée. À diner, ils ont un petit morceau de viande, qui est ordinairement du veau; on y joint du
pain et un peu de vin. Le soir, ils reçoivent une grande écuelle de gruau d'avoine ou d'orge: libre à eux de manger leur beurre dans leur potage ou sur leur pain. On leur a donné une paillasse élevée sur des bûches entassées, une paire de draps et une bonne couverture de laine. Les Prussiens Îles tenaient consignés à l'hôpital : le grand-duc Constantin les à fait sortir et leur a donné de l’argent; en ville, ils pouvaient travailler; mais les Prussiens leur enlevaient la plus grande partie du produit de leur labeur. L’armée française déteste les Prussiens; ce sentiment est devenu presque général. |
20. — Ce malin, je suis allé à la caserne et ai causé avec tous nos malades prisonniers : la joie de revoir l’armée et de se trouver délivrés a fait sur la plupart une impression favorable. Le sous-aide Gallette, d’un bataillon du train, a été pris le 10, près Landsberg, en venant me joindre; il était avec plusieurs officiers, dont quelques-uns étaient blessés; les Prussiens les ont horriblement maltraités, mais les Russes leur ont fait accueil, et le grand-duc Constantin leur a rendu toutes sortes de services ; il a souvent plaisanté avec eux et en route il lui est arrivé de faire descendre de voiture ses officiers pour y faire monter nos prisonniers. Gallette a vu à Kœnigsberg le bon M. Goercke, mon confrère de l’armée impériale, lequel Pa bien reçu, a longtemps causé avec lui et lui a prêté de l'argent. |
Hier et aujourd’hui, il est venu plusieurs Russes de distinction pour parler d’armistice; notre major général a passé l’eau et est allé au camp ennemi dans la même vue, mais il paraît qu’il n’y a encore rien d'arrêté.
Il m’arrive à l’instant plus de deux cent cinquante com-
missions ministérielles. Il a fait excessivement chaud aujourd’hui. Caisson arrivé.