PRÉLIMINAIRES DE PAIX
21. Le temps est sombre et le vent à Pouest ; il pleuvra. L'armée est bivouaquée autour, ou plutôt derrière
la ville : elle a faim; comment fera-t-on pour la nourrir
encore huit jours? Ilarrive du biséuit ; la viandene manque pas, mais le Français veut du pain et, quelque mauvais qu’il soit, il lui en faut. Je me porte bien et suis bien logé, quoique partageant mon logement avec un colonel d’artillerie de la garde (Dauguereau), dont les domestiques sont très à charge pour nos hôtes. Ce colonel, du reste, estuntrès aimable homme, qui, comme moi, ne court pas après la bonne chère et préfère la bière au vin. Nous avons chacun notre lit dans la même chambre. On parle de paix et déjà on assure que Îles préliminaires en sont signés. Nous sommes allés sur le bord du fleuve pour voir l’armée russe. Nous avons trouvé six hussards de celte armée, lesquels gardaient une petite barque, sur laquelle venait de passer un prince russe envoyé en parlementaire; l’un d’eux, maréchal des logis ou cadet, parle bien français et annonce beaucoup d'éducation; M. Béclard a causé longtemps avec lui. Notre Empereur paraît satisfait. Les deux armées sont également avides de la paix. Tout va s’arranger.
22. — La pluie est froide et tombe fort ; les troupes sont mouillées; les malades arrivent à force. J'ai fait reconnaître des maisons pour en loger trois cents de plus; la ville fait ce qu’elle peut pour nous procurer des fournitures. On parle plus que jamais de paix et il est certain qu'après avoir recu et parfaitement traité les parlementaires russes, notre Empereur a envoyé le grand-maréchal Duroc près l’empereur Alexandre, d’où il n’est pas encore revenu. On ne doute point de la paix.
J'ai fait partir la division du chirurgien-major Baudry pour Wehlau, Friedland, Heilsberg, Preuss-Eylau, etc.,
afin d'activer le service, de faire soigner les Russes blessés et d'aider les chirurgiens, peut-être en trop petit nombre,
que j'ai laissés dans ces villes. Cette division rencontrera à ambulance de la Maison-Rouge, sur le champ de bataille, celle de M. Tainturier, avec laquelle elle s’entendra pour que les évacuations se ‘fassent régulièrement et que les secours de ja chirurgie ne manquent pas aux blessés.
J’ai travaillé toute la journée et expédié plus de cinquante lettres ou paquets ; il m'est arrivé deux cent quatrevingts commissions ministérielles, que je distribue ou expédie. J’ai appris aujourd’hui la mort de trois de mes collaborateurs : j’en perds beaucoup; c’est la triste suite de l’encombrement des hôpitaux et de l’état de misère où ils sont livrés. Le vin manque partout; dans quelques-uns seulement on a de la bière. Point de pharmaciens, ni de médicaments : les apothicaires sont de misérables spéculateurs, qui ne se montrent que quand on prend des villes et qu'ils espèrent y requérir du kina, de l’opium et autres articles chers. |
J'ai quitté mon logement où, depuis le départ du colonel Dauguereau, j'étais bien, pour en occuper un plus brillant, dans lequel on me paraît être très chiche. Il y a dans la maison quatre femmes, dont trois sont enceintes, et cependant il ne s’y trouve pour tout homme qu’un sexagénaire; la mère, une fille (demoiselle) et une jeune servante sont toutes rondes. Mon déménagement a été bientôt fait.
23. — Il a beaucoup plu; il pleut encore à verse et le temps est si froid que je suis tenté de faire allumer du feu.
Les bruits de paix se soutiennent ; chacun se réjouit de:
retourner en France; si malheureusement il venait à être ordonné à l’armée de passer le Memel pour poursuivre les Russes et continuer la campagne, je ne sais trop ce qui en résulterait, tant on désire s’en aller, tant on est enclin à la
nostalgie. Depuis Sa Majesté, ou au moins depuis les ma- |
réchaux jusqu'aux tambours, toute l’armée sans exception. demande à revoir France.
Au