‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 170 sur 293 · SÉJOUR A TILSIT · texte numérisé non relu

SÉJOUR A TILSIT

. La ville où nous sommes s’appelle Tilsit : elle est assez belle pour le pays; les rues en sont longues et bien espacées, et il y a quelques jolies maisons, mais le pavé est affreux. Ce sont d'énormes cailloux ou blocs de granit, tels qu'on les trouve dans les champs, qu’on a disposés tant bien que mal à côté les uns des autres, de sorte qu'on a de la peine à marcher et qu’on ne le pourrait sans se casser le col, si on cessait un seul moment de prêter attention ; dans le milieu de la rue est une file de blocs plus gros que les autres et sur lesquels on marche en sautant de l’un à Pautre ; je pense que pendant l’hiver cette espèce de sentier est utile, à cause des inondations. Le Memel est un beau fleuve; il a les deux tiers de la largeur du Rhin: ses eaux bleues sont toujours en mouvement et coulent avec rapidité; il ne parait pas qu’il soit profond, puisque le pont qu'ont brûlé les Russes était sur d'assez faibles pilotis avec des éperons en bois pour les préserver des glacons. La caserne de cavalerie bâlie depuis peu d’années à Tilsit est assez belle; c’est dommage que par derrière il y ait d’affreux cloaques et des mares infectes; les latrines se vident dans ces fosses toujours pleines d’ordures, d'eaux croupissantes et d’excréments. Il se fait ici un assez grand commerce de planches; du reste la ville est pauvre et peu commerçante.

Nos malades se multiplient d’une manière très embarrassante pour nous, qui ne pouvons ni les évacuer, ni leur - donner des fournitures. On devait à sept heures et demie - tirer le canon en réjouissance de la signature des préliminaires, mais tout est tranquille et il s'élève des doutes sur celte signature. Les bivouacs souffrent beaucoup. Le temps . est extrêmement mauvaise.

24. — Il a plu toute la nuit; il fait beaucoup de vent et la * pluie reprend par intervalles. Chacun fait son conte sur la … paix : hier, elle était certaine; aujourd’hui, elle est très

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douteuse; on dit que la cour est triste et rêveuse. Je n’ai vu personne depuis trois jours : je suis dans les papiers jusque par-dessus les bretelles ; lorsque les autres peuvent se reposer, moi, je continue de souffrir et ne fais que changer de tourments. C’en est un bien grand pour moi que les écritures : j’ai beau déchirer et brûler des papiers, j en ai toujours de nouveaux tas sur ma table.

On va, ce matin, jusqu’à dire qu’on a été sur le point de battre la générale hier soir pour faire partir l’armée; je n'en crois rien, mais les choses ne paraissent pas aller bien vite; il est vrai qu’il y a complication d’intérêts et de discussions; c’est le cas de dire : sat cito, si sat benè.

Beaucoup de malades.

25. — Toujours la pluie. Ce matin, grande nouvelle ! On m'a apporté le traité de paix préliminaire, ou plutôt

l'armistice signé par les deux empereurs; les papiers publics

le feront connaître; c’est un grand acheminement vers une paix solide et sortable.

Mais voilà bien autre chose! On bâtit à la hâte sur le Memel, vis-à-vis le milieu de la ville, une maison de bois sur des radeaux; elle doit être finie à midi et les deux souverains doivent y avoir une entrevue. Chacun est dans l'attente; on va, on vient, on se demande si cela est vrai, si ce n’est pas un conte. En attendant la maison s’achève, se couvre de toile, s’orne en dedans, et de chaque côté du fleuve on prépare une barque pour conduire au rendezvous les têtes couronnées.

À midi et demi les bords sont de part et d’autre garnis …

de troupes ; les empereurs montent dans les barques; celle de Napoléon est garnie de verdure; elle arrive la première. Sa Majesté attend cinq minutes Alexandre, le salue affectueusement aussitôt qu’il est à sa portée et court l’embrasser dès qu'il a mis le pied sur le radeau. Les maré-

chaux d'Empire et plusieurs grands de Russie ont accom- .

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