LA REINE DE PRUSSE
6. — Le temps est à la pluie; on est lourd et accablé, comme quand le sirocco souffle en Italie ; c’est toujours Pauster qui domine.
Nous avons évacué ce matin les cinquante malades qui nous restaient. J’ai revu le médecin de Son Altesse Impériale le grand-duc ; il m’a donné d’assez bonnes nouvelles de M. Willier, qu’il a quitté hier, après lui avoir fait faire une incision à la paume de la main, où se trouvait une assez grande collection defpus. C’est presque toujours ce qui arrive dans ce cas, et, faute d’inciser à propos l’aponévrose palmaire, on voit le pus se glisser par-dessous le ligament annulaire, et s’amasser sur le muscle carré et former des sinus encore plus lointains et plus profonds. M. Willier a été bien soulagé après l’opération ; il a dormi quatre grandes heures de la nuit dernière. Il a perdu les deux phalanges de lindicateur de la main gauche. En ouvrant un abcès gangreneux il y a six jours, il se piqua deux fois ce doigt, dont il s’était servi comme d’une sonde, et ce fut le lendemain, à quatre heures du matin, qu'il fut éveillé par des douleurs vives, qui devinrent bientôt insupportables. Chacun a pris beaucoup de part à cet accident. Les trois souverains ont montré en cette circonstance combien ils font de cas d’un habile chirurgien d'armée. J'ai écrit hier une belle lettre à ce brave confrère.
La reine de Prusse, qui avait été annoncée hier, est arrivée aujourd’hui. Notre cour en grande tenue est allée la complimenter. Nos deux empereurs se sont rendus chez elle, Pont saluée, lui ont donné chacun un maréchal pour accompagner au logement de Napoléon, où il y a eu un grand diner. Sa Majesté est montée en carrosse à huit chevaux vers les sept heures ; M. le maréchal Bessières était à la portière de droite; la voiture allait assez lentement et la reine avait la complaisance de se montrer de temps en temps. Les souverains ont pris un autre chemin et sont arrivés avant elle au logement; le nôtre a donné la
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main à Sa Majesté, lui a dit les choses les plus gracieuses et l’a conduite dans les appartements. Elle est encore jeune, très blonde, blanche et, je crois, un peu blanchie; sa physionomie est agréable; ses différents portraits lui -ressemblent assez.
7. — Beau temps, mais il a été froid sur le soir. Rien de nouveau dans la journée. M. Kourakin, ministre plénipotentiaire de Russie, a dilà un de mes amis que la paix allait être signée, qu'on en était à la rédaction, laquelle ne souffrait aucune difficulté. Je voudrais bien n’en pas éprouver davantage sur le succès de ma liste; mais le major général, tout en me faisant beaucoup de caresses, m'a bien l’air de vouloir me jouer un mauvais tour.
La reine de Prusse a couché au delà du Memel. Elle a repassé le fleuve à quatre heures ; chacun est accouru pour la voir; nos souverains sont très galants. À sept heures, elle est montée en carrosse à huit chevaux pour se rendre chez notre Empereur, accompagnée du prince major général, et, toute la cour ayant défilé sous ses croisées, je l'ai vue de très près. Elle cest parfaitement traitée et tout annonce que Napoléon s’est montré grand et généreux.
Sa Majesté l’empereur Alexandre a fait don d’une belle bague en diamants au jeune Elie, sous-aide, revenant de Khazan et des extrémités de la Russie. Il avait été pris avec Padjudant-major de son régiment du côté de Mohrungen, il y à six mois; c'est un bel homme; il a bien souffert.
8. — Le temps est variable. La paix est décidément signée. Tout part. Mon jeune ami Le Vert part aujourd'hui avec le courrier; je ne le reverrai qu’à Metz. Le major général a présenté à la signature une énorme masse de papiers ; ma liste n'en était pas. Je l'ai vu ce soir: il m'a répélé ses objections ordinaires et m'a fait entendre que l’on avait déjà trop donné aux chirurgiens; qu’il y