GRANDE REVUE
avait eu de la jalousie; qu'il ne fallait pas rendre trop commune cette distinction (il est bien temps!). Enfin que ne ma-{-il pas dit? Je lui ai répondu victorieusement à tout et lui ai rappelé qu’en sa présence Sa Majesté avait daigné me tout promettre, me tout accorder et souffrir que je misse à ses pieds ma juste reconnaissance et le tribut de ma respectueuse sensibilité. « Oui, a-t-il dit, mais Sa Majesté n'avait pas encore vu votre demande. Au reste, je la lui présentera‘: elle en fera ce qu’elle voudra, elle la refusera, la modifiera, la changera; c’est son affaire. Pour moi, je ne suis pas d’avis qu’on vous accorde tout cela. »
Je suis tout prêt à partir. M. Goercke m’a envoyé hier un chirurgien-major prussien pour savoir si j'étais encore à Tilsit et venir m’y voir; il arrivera après demain; je ne partirai qu'après l’avoir vu et embrassé.
9. — Temps superbe. Sa Majesté part la nuit prochaine. Le troisième corps fera larrière-garde ; j'emmènerai tous mes chirurgiens présents à Tilsit; ceux dudit corps y feront le service.
Les choses étaient ainsi à onze heures ; elles ont changé vers midi. Toute la garde de l’empereur de Russie, en très belle tenue, s’est rangée en bataille presque vis-à-vis le logement de Sa Majesté. Peu de temps après un bataillon de chasseurs de la garde de notre Empereur est venu -se meltre en bataille de Pautre côté de la même rue. La
* musique de nos gens a exécuté de beaux morceaux; celle
de la garde russe m'a paru plus belle et plus nourrie; les airs qu’elle a joués m'ont fait grand plaisir. Le grand-duc Constantin était à cheval à la tête des Russes: il avait le grand cordon de l’ordre de Napoléon etil causait familièrement avec nos officiers, parmi lesquels il y avait un capitaine de grenadiers qui, étant blessé et prisonnier, avait reçu les soins les plus généreux et les plus délicats de la
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part de Son Altesse. L’empereur Alexandre, décoré aussi du grand cordon, est descendu de chez lui et a paru à cheval devant ses gardes, auxquels il a dit un mot qui était sans doute un salut, mot qui a fait entendre à l'instant, sur toute la ligne, un bruit qui devait être la réponse au salut. Bientôt après est venu Napoléon, ayant le grand cordon de Saint-André; il a parcouru la ligne des Russes, s’est arrêlé à la tête de la colonne, a prié Alexandre de faire sortir du rang le premier(igrenadier et lui a remis sa croix d’or de la Légion, que le brave et superbe homme a acceptée avec timidité et respect, non sans baiser, selon l'usage de son pays, la main qui lui faisait un si beau pré-
sent. Les spectateurs ont été attendris; j’ai vu un bour-
geois prussien qui l'était jusqu'aux larmes. Les deux empereurs sont montés au logement de celui de Russie, où était le grand-duc de Berg, ayant aussi le grand cordon de Saint-André, et où sont arrivés au bout d’un quart d'heure d’une part M. Kourakin, ayant celui de France, et M. Talleyrand, portant le ruban bleu de celui de Russie, ce qui fait quatre grands cordons rouges échangés contre quatre bleus. Les souverains ont passé près d’une heure ensemble, peut-être pour ratifier le {railé de paix; ensuite ils se sont séparés, se faisant des adieux affectueux; celui de Russie a passé le Memel avec son frère et ses gardes; celui de France n’est parti de Tilsit qu’à six heures trois minutes. Le roi de Prusse n’a point paru; il avait passé l’eau hier. La pluie qui s’est mise à tomber à verse a dispersé les spectateurs; elle a continué depuis, et maintenant encore (dix heures du soir) elle tombe à force.
Le premier écuyer de l’empereur Alexandre étant tombé hier avec son cheval sur le détestable pavé de la
ville s’est fracturé le péroné. Notre prince major général
m’avertit presque aussitôt de l'accident, qu’il croyait être plus grave; mais j’eus la sotte réserve de ne pas nr'offrir pour les premiers soins dont avait besoin ce seigneur.
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