EN ROUTE POUR KOENIGSBERG
Pendant la cérémonie, le gentilhomme de service près le grand-duc Constantin m’a prié de voir le malade: nous sommes allés ensemble chez lui ; la jambe était mal fagottée et je lai trouvée entre les deux attelles des Anglais avec trois courroies à boucles. Cet appareil, fort usité parmi les Prussiens, esl assez grossier ; il n'empêche pas la jambe de rouler; il exige qu’elle soit garnie de compresses et mise dans l’état d’un cylindre, et il s’en faut bien qu’il favorise la coaptation. Le chirurgien qui a placé cet appareil se nomme Morgen, c’est un homme très fameux dans ce pays-ci, grand parleur, intrigant, hardi et ne manquant pas de quelques moyens.
J'ai fait mes paquets pour partir demain, quand j'aurai vu M. Goercke. Chacun est déjà en chemin pour Kænigs-
berg.
10. — Je me suis levé à cinq heures. Le temps est beau; le soleil est brillant; il fera bon à voyager. Tilsit est bien vide et déserte à présent; il n’y reste pas un Russe, excepté l’écuyer blessé, et on n’y voit plus de Français. J’attendrai jusqu’à midi le bon camarade Goercke: s'il n'est pas arrivé à celte heure, je partirai. Il y aura encore de la pluie. |
Point de Goercke. Midi a sonné et je suis parti. Le temps a été assez beau et le chemin assez bon, excepté trois ou quatre passages dangereux dont mon paysan m’a bien tiré. Nous nous sommes arrêtés au village où l'Empereur a couché, il y a vingt jours, là où l’on disait voir des hussards noirs ou de la mort, troupe détestable et qui ne fait peur à personne, malgré la têle de mort avec un fémur et un libia qu'elle porte au shako; j'ai revu la maison que j'avais habitée, mais la belle horloge n’y était plus; tout y était cassé. Nos chevaux n’ont pas voulu manger. Nous avons encore fait trois lieues et plus. Ayant trouvé dans un beau village le commandant Christophe, du 1* bataillon
principal, et ce brave homme m’ayant fait beaucoup d’instances pour partager son logement, nous y sommes tous descendus et y avons eu un bon souper, un bon gîte et moi en particulier un bon lit. J'ai bu du vin de Bordeaux et du chambertin, mangé de l’omeletle et même des écrevisses ; cela m’a raccommodé. Nos chevaux ont été à merveille aussi.
11. — J'ai dormi commd un bienheureux. À mon lever j'ai trouvé le café tout servi et les chevaux attelés. Après avoir remercié mon hôte, je suis monté en voiture par un temps délicieux; nous avons traversé une forêt de près de trois lieues sur une chaussée assez bonne, mais raboteuse, parce qu’elle est faite avec des troncs de sapin ; le terrain est humide, tourbeux et puant. C’est la même chose de Kænigsberg à Tilsit; la plaine est immense, parfois assez fertile, en général peu cultivée, entrecoupée de mares et de mauvais ruisseaux. Sur noire chemin nous avons vu beaucoup d’aveugles demandant laumône; la cécité est commune dans ce pays; on y perd aussi les denis de bonne heure et il y a des bossus sans nombre. Les habitants sont pauvres; on les rencontre pieds nus, hommes et femmes ; les hommes portent cependant familièrement des sandales d’écorces, qw’ils attachent avec des cordes de chanvre ou même d’écorces; il en est qui se garantissent les pieds avec un cuir ayant des trous tout autour et qu'ils lacent autour du pied. En tout cela sent bien la misère, mais guère plus que dans quelques-unes de nos provinces. La route est superbe; il est des endroits où elle est bien ombragée par des saules, des tilleuls et des aunes noirs (verne). J’ai voyagé agréablement.
Nous sommes arrivés à Labiau à onze heures et demie, élant allés toujours au trot, même notre caisson. Nous avons vu le Friedrichs-Graben. Il y avait quarante malades dans cette petite ville, lesquels, faute de bateaux, n'avaient
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