VALLÉE DE TEMPÉ
couru avec délices ce lieu enchanté, ce jardin anglais
planté et dessiné par la nature seule : c’est un profond ravin, un chemin creux, au fond duquel coule en silence et caché mystérieusement par les arbrisseaux courbés sur son onde un ruisseau rustique, qui tantôt n’est qu’un mince filet d’eau, et qui quelquefois forme de jolis petits bassins où les oiseaux viennent se désaltérer. Ces aimables hôtes sont extrêmement nombreux et ils semblent reloubler leur chant, quand ils voient arriver des voyageurs dans leur charmant asile. Les arbres et arbrisseaux sont forts et robustes ; les plus belles fleurs mêlent à leur verdure leurs couleurs variées et tranchantes. Nous avons vu des pyramidales de la hauteur de six pieds et couvertes de leurs belles clochettes bleues. La grosse campanule y abonde. La reine des prés répand au loin son parfum. Une fleur labiée, ayant d’un côté des fleurs d’un beau bleu et de l’autre des fleurs couleur de safran, eroît partout en ce beau lieu; j’en ai rapporté deux seules graines, Les autres n’étant pas encore müres. Cette fleur est superbe; je l'avais déjà vue sur la route de Tilsit à Labiau, à côté de la lysimachie ; mais en France je ne Pai jamais rencontrée. Les buphtalmum, la chicorée bleue ont des disques tels que nulle part je n’en vis de si larges; il y a des lamium violets de la plus grande beauté; nous avons cueilli de la centaurée en fleurs. Je ne puis exprimer le bien, le plaisir que nr’a fait ce joli vallon qui n’a pas un huitième de liene de long et à l’extrémité duquel on voit et touche presque le Frische-Haff, tout couvert de barques à voiles chargées de nos malades.
Nous avons dîné au frais, étendus sur le gazon et à lombre d’un chêne. Après mon diner, je me suis étendu sur un tapis, c’est-à-dire sur une couverture de cheval, et ai dormi plus d’une heure. Nos chevaux ont au moins aussi bien diné que moi dans un champ d’orge et de vesces voisin. Nos garçons ont bien mangé aussi.
Nous avons continué notre route par un soleil des plus ardeuts, que le Frische-Haff, que nous avons eu à notre droite et sur le bord duquel nous avons fait deux lieues, réfléchissait sur nous comme un miroir ardent. Ce chemin est mauvais, puant, tirant et très désagréable. Nous nous sommes arrêtés dans une maison isolée, qu’on appelle l'auberge du Cavalier ; déjà elle était pleine de militaires ; nous avons ouvert une remise e l’avons balayée; on nons a indiqué de la paille et en un moment notre lit a été fait. Les voitures et les chevaux, attachés aux roues, ont été disposés devant noire grange. Nous avons soupé assis sur le pas de notre grande porte. Rien n’est meilleur dans cette saison qu’une grange bien aérée : les maisons sont puantes et pleines de vermine.
26. — Je me suis levé frais et dispos ; des fauvettes chantaïent à ravir depuis les trois heures; j’ai entendu le premier chœur des oiseaux du matin; ils célébraient le lever de l’aurore; un verger contigu à notre grange était peuplé de ces aimables animaux qui de tout temps firent le charme de ma vie. Je me repose, je me rafraichis en écoutant chanter les oiseaux.
Nous sommes partis à cinq heures, tous en bonne disposilion, chevaux et gens. La matinée a été agréable ; ce n’est qu’à neul heures que le soleil a repris sa brûlante ardeur. C’est dimanche aujourd’hui; je m’en suis apercu à notre arrivée à Braunsberg, où tout le monde était habillé en fête. Cette ville est très ancienne. Les Français y ont passé quelque temps pendant l'hiver ; le 26 février, ils l’évacuèrent. Nous avons vu un arbre autour duquel on a fait un échafaudage à quatre étages; extérieurement il représente une grande tour verte et carrée, ayant quatre croisées sur chaque face; le jardin où est ce beau tilleul est agréable et très étendu; le vieillard auteur de larbremaison nous a conduils partout très lestement pour son
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âge; bien entendu qu’il a eu son trinkgeld. Nous avons parfaitement diné chez notre hôte, riche marchand de chanvre de Russie, ayant un magasin immense près la Passarge, rivière qui coule à côté de Braunsberg et qui porte gros bateaux à voiles.
Nous avons un hôpital avec trois chirurgiens, mais sans employés ni pharmaciens; il est au couvent des récollets. Je n’y ai trouvé que vingt-sspt malades; on en a évacué hier par eau trente.
Nous sommes partis à cinq heures et à huit heures et demie nous avons gagné un hameau de cinq maisons, où nous avons nettoyé, selon l’usage, une grange et fait notre lit. Rien n’est meilleur que cela : je vais me coucher sur ma boune paille.
27. — Nous sommes partis un peu lard; le soleil était déjà haut et fort; beaucoup de poussière et de mauvais chemin, excepté à deux lieues d'Elbing, où commence la
. belle chaussée neuve, qui un jour communiquera de cette
ville à Kœnigsberg. On peut dire que c'est une très belle route : ce sont des invalides prussiens qui en ont soin ; de temps en temps on y trouve des bancs et même des amphithéâtres en gazon pour se reposer et se rafraichir; nous avons vu plusieurs gradins en quart de cercle fort élégamment arrangés et placés vis-à-vis un torrent frais et d'un
assez bel aspect. Nous eussions bien fait hier de nous
arrêter à Frauenbourg, petite ville charmante que nous n'avons fait que traverser. Elle est remarquable par la montagne sur laquelle elle est en partie située, et d’où on découvre un immense pays et d’assez près la mer Baltique.
Dans l’église catholique se voient deux tableaux, l’un très
grand, représentant la Communion de saint Paul, et l’autre plus petit, ayant pour sujet Jésus multipliant les pains dans le désert : ce sont, à ce que chacun assure, des chefsd'œuvre. Assez près de l’église est une maison qui à éte
bâtie par Copernic et qui servit longtemps à la conservation de la machine hydraulique qu’il avait inventée et fait construire pour faire monter l’eau jusqu'au haut de la montagne ; les rouages y sont encore.
Nous sommes arrivés de bonne heure à Elbing, qui est un endroit très agréable. Il a fait aujourd’hui, et surtout vers les trois heures, une chaleur des plus fortes ; à peine pouvait-on y résister. Je suis legé chez le premier médecin. de la ville et très élégamment. C’est un homme âgé qui a épousé, il y a deux ans, une femme de trente ans, fort éveillée et très obligeante. Nous sommes allés cet aprèsdiner nous promener au jardin du docteur; je l'ai trouvé très grand et assez beau ; ce sera désormais ma promenade, car on passera ici vingt jours.
28. — Le temps n’a point changé ; cependant il semble que la chaleur sera moins forte.
Elbing est situé entre la mer, le Frische-Haff et un lac considérable. Les soirées y sont toujours froides et humides. Les habitants ont, en général, de mauvaises dents; notre hôte n’en a plus une seule et sa femme en a déjà perdu plusieurs. La ville est assez jolie; elle est bâtie comme celles de Kœænigsberg et de Dantzig. Devant chaque maison est une espèce de terrasse entourée d’une galerie où l’on prend le frais et l’on se promène; on y monte par six ou huit degrés, car, pour peu que le canal et la rivière augmentent, la ville est inondée; il est rare que les caves soient sans eau; aussi voit-on au soupirail de la plupart une pompe toute prête pour épuiser l’eau des inondations futures. L’aisance, la propreté, la bonté règnent parmi les habitants. Les Français y ont été généralement bien reçus. Il se fait à Elbing un commerce des plus considérables ; le canal est couvert de superbes bâtiments marchands et bordé de magasins immenses. Nous y avons trois hôpitaux : l’un, n° 1, est établi au gymnase; il contient