‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 22 sur 293 · C INTRODUCTION | LIX · texte numérisé non relu

C INTRODUCTION | LIX

pauvres diables qui se tordent, sanglants et mutilés, sur le sol :

le bruit de la fusillade et la voix du canon couvrent leurs appels ; leurs camarades passent au pas de charge à côté d'eux, et, à la fin de la journée, les acclamations qui saluent le général vainqueur empêchent d'entendre les cris des blessés et le râle des moribonds. Mais, quand les ombres du soir sont descendues sur ke champ de bataille, une immense plainte s'élève dans la nuit: elle monte jusqu'aux pieds du trône de Dieu; le souverain juge compte les foyers en deuil; il retire sa main, et le monde, qui s'étonne de la chute rapide des conquérants, ne se doute pas que

le torrent qui emporte leurs empires est fait des larmes des

veuves et des mères. Si la guerre est grande par les actions héroïques qu'elle enfante et les dévouements admirables qu'elle suscite; si, en restaurant la notion du devoir et en ranimant la flamme du sacrifice, elle retient parfois sur la pente de l’abime les peuples endormis dans les jouissances matérielles, les maux qu'elle entraine à sa suite sont cruels, et on ne doit pas se lasser de la flétrir, toutes les fois qu’elle n’est déchaînée que par le

caprice d'un despote. Le génie de Napoléon ne l'absout pas

d'avoir sacrifié à son ambition d'innombrables existences humaines; né de la guerre, il a vu la querre se retourner contre lui; après avoir saigné la France aux quatre veines, il l’a laissée avec des frontières amoïindries ; les hommes, quoi qu’on en aît dit, n'étaient pour lui que les pions d'un échiquier, et c'est en vain que dans ces derniers temps on a tenté de nous donner le change sur son caractère; pour ma part, à sa dureté d'âme je préférerai toujours l'émotion d’un général avouant que la main lui tremble au moment d'apposer sa signature au bas d'ordres qui équivalent à des milliers de condamnations à mort.

Percy n’aimait pas la guerre. Ce serait pourtant une erreur que de le ranger parmi les esprits chagrins qui, saouls de gloire, se vengeaient par de secrètes médisances des adulations qu'ils prodiguaient en public au souverain. Il subissait, au contraire, le prestige de Napoléon au plus haut point. « Quel homme! quelle tête! » répète-t-il souvent. Sans doute, après léna, après

Eylau, après Friedland, l'âge et les infirmités se faisaient sentir au noble vétéran: avec toute l’armée, des maréchaux au dernier tambour, il aspirait à la paix et savait le faire entendre à l'Empereur en insinuant qu'aucune eau de table ne valait l'eau de la Seine; mais, au premier signal, il était prêt à se dévouer de nouveau : « Il faut marcher, écrit-il à deux reprises ; où je tomberai, l'on m'’enterrera. » Ce n’est pas lui qui, comme son compatriote Malet, eût vu sous la pourpre du manteau semé d’abeilles. les pieds d'argile du colosse. L'activité de Napoléon le pénétrait d'admiration : il montre celui-ci mettant ses officiers d'ordonnance sur les dents, franchissant au galop d'invraisemblables distances: donnant l'exemple aux troupes en travaillant, la hache à la main, à la construction d’un pont; décorant sur l'heure un soldat qui, depuis dix-sept ans, consacre sa paie à faire vivre sa vieille mère, et rabrouant un sous-lieutenant qui sort des rangs pour se plaindre de ne pas obtenir d'avancement. Lorsqu'il est sur le point de succomber au mal du pays dans les forêts de la Lithuanie, il lui suffit de se dire qu’il ne lui appartient pas de sonder les vastes desseins du maître pour reprendre courage; il proclame que l'Empereur vaut à lui seul toutes les administrations, ce qui ne l'empêche pas de reconnaitre qu'il ne peut pas tout voir par lui-même, que notamment il est trompé de la manière la plus indigne sur la quantité et la qualité des médica-

ments fournis aux hôpitaux. |

De son côté, Napoléon avait une profonde estime pour le père de la chirurgie militaire et attachait la plus grande importance à ce que celui-ci suivit toujours le quartier général. On le voit, pendant la campagne de 1806-1807, s'informer fréquemment de la manière dont marche le service de Percy ; s’il ne ratifie pas: toutes les demandes de celui-ci en faveur de ses collaborateurs, il a soin d’adoucir ses refus par des paroles obligeantes ; il l’envoie chercher, le lendemain de la sanglante boucherie d'Eylau,

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pour s'informer des pertes del’armée en officiers et en hommes ;: lorsqu'il n’a pas le loisir de lui donner audience, c'est de la fenêtre de son logement qu'il l'interpelle amicalement. Avec le:

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