ÉTAT GRAVE DES ÉVACUÉS
grandes lieues : je n’ai pu partir qu’à midi. Dès les sept heures du matin, j'ai envoyé un sous-aide chez M. le
grand-maréchal pour l’avertir qu’il était arrivé hier soir
cent trois blessés, reste de ceux d’Espinosa, lesquels
étaient réunis à l’hôpital de la Conception, où ils atten-
daient sa bienfaisante visite. M. le maréchal ne pouvant prendre les ordres de Sa Majesté qu’à neuf heures, il a fallu attendre. À dix heures, M. le maréchal est arrivé et il a distribué trois napoléons à chaque soldat ; il n’y avait pas d'olficiers blessés. Un pauvre conscrit déjà affecté du tétanos et devant périr dans la nuit n’a pas recu ses pièces, qui eussent été perdues ; je lui ai fait croire que je les lui garderais et ai pris à témoinses camarades, ce qui l’a salisfait ; les napoléons ont été remis à M. le maréchal, que j'ai remercié au nom de tous ces braves gens. Parmi eux se trouvent deux amputés qui, je crois, iront bien ; celui qui l’est à la cuisse a bonne mine et le moignon est en bon état. |
Il a un pied violet, froid, insensible, tant par l'effet
. du fransport et de la froidure des nuits que par celui d’un
coup de feu à la cuisse du même côté ; il est possible que le cordon des nerfs ait été atteint ; quoi qu'il en soit, le blessé périra et, en mettant les choses au plus heureux, il faudra lui couper la jambe, si la gangrène se borne.
Un jeune soldat a recu de haut en bas une balle qui à
fait sortir l'œil droit de son orbite et qui est sortie à côté de l’apophyse mastoïde ; il quérira avec un œil de moins.
Sur vingt-deux fractures compliquées, six pourront bien aller, malgré les secousses du transport et la misère endu-
rée par les blessés. Les appareils se sont assez bien mainte-
nus; j'en ai vu un de la cuisse droite à sa partie supérieure: c'est un homme perdu ; la cuisse est courbée comme une
demi-parenthèse et la suppuration est un échor gangre-
neux. | | Un conscrit, qui a passé la nuit sur le pavé de la cha-
pelle, sans paille ni couverture, périra de sa blessure, dont l'entrée est au-dessus de lépine antérieure et supérieure de l'os des îles. Balle perdue dans le bas-ventre, vessie et intestin ouverts : quelle situation |
A dix heures, il n’y avait pas encore de linge pour les pansements, mais on va partir et les fournitures ne manqueront pas ; M. le grand-marécha' enverra du linge.
Il n'y à ni approvisionnements, ni industrie, ni envie de servir. Sa Majesté ayant fait retirer les caissons de la pharmacie, comme tous ceux des généraux, ordonnateurs, etc., pour le transport des subsistances, la pharmacie de l’armée n’a rien avec elle et ne peut donner que ce qu’elle a trouvé dans les pharmacies espagnoles. L'Empereur croit et m’a dit qu’il avait été envoyé à Bayonne pour un million de kina : il s’en faut des trois quarts, et on a trompé Sa Majesté.
J'ai fait ma route lestement et suis arrivé à Lerma à huit heures du soir. On s’y est logé militairement; tout a été saccagé et les habitants ont pris la fuite. M. Dudonjon, chirurgien-major des chasseurs de la garde, m'a procuré
à manger et un verre de bon vin. Je vais me jeter sur un
grabat.
Il faudrait un gîte d'évacuation à Lerma et il y à deux couvents qui conviendraient pour cela ; les fournitures ne manqueraient pas, c’est-à-dire les paillasses et les matelas; il y aurait encore du vin, mais où prendre le reste? Les chirurgiens sont ici; quant aux employés et infirmiers, ce sont des êtres imaginaires.
Il m'est arrivé, à deux lieues de Burgos, un accident affreux, ruineux, à jamais déplorable. avais sur le devant de la voiture un sac contenant vingt livres de lard et trois douzaines de saucisses ; ce sac, mal attaché, est tombé, et aussitôt des soldats du train l’ont relevé pour leur profit. Nous étant aperçus de notre malheur, je n'ai pas même voulu qu’on réclamât le long du convoi d'artillerie mon