IVRESSE GÉNÉRALE
lard et mes saucisses, car on ne rend jamais ces sortes de denrées et une si grande infortune de guerre ne se répare pas.
La route est superbe et le soleil a été si chaud qu’à peine où à pu y résister; je brülais dans ma voiture ; la
chaleur devait être au moins de douze ou quinze degrés.
La nuit a été belle et la lune s’est montrée à sept heures et demie.
23. — On dort bien, quand on est fatigué, et le plus mauvais grabat vaut presque un bon lit. Je ne suis parti de Lerma qu’à huit heures et demie. Il eût fallu se mettre en route à six, car il y a quatorze lieues de France de ce bourg à Aranda; le chemin est détestable ; plus de chaussée que par de courts intervalles; un village ou deux, et un bourg bâti de terre et de bois, voilà ce qu’on rencontre. C’est un désert complet : à peine trouve-t-on dans le voisinage des habitations quelques champs et quelques vignes ; les côtes sont fréquentes et presque toutes arides et incultes. Le triste pays! .
IL fait excessivement froid; un brouillard épais et glacé nous enveloppe et nous gèle; on tousse; les yeux font mal, ainei que la gorge. Voilà de ces contrastes, de ces transitions, si familiers et si meurtriers en Espagne : on passe en peu d'heures d’une chaleur de quinze degrés à un froid de trois ou quatre; il y avait de la glace ce matin.
Quelques malades se traînent sur la route et tâchent de gagner Burgos ; ils ne trouveront aucun secours à Lerma. Nous avons voyagé désagréablement et péniblement. La garde impériale, celle à pied surtout, s’est enivrée ; on a découvert du vin partout et on en a abusé; les chemins sont jonchés de grenadiers de la garde morts-ivres, les uns ayant perdu leur bonnet, les autres leur fusil, et à chaque halte on boit encore. Le vin coule à grands flots et
on marche sur les outres et les bottes; c’est du vin de l’année, qui est très fort, non encore tout à fait fermenté et qui cause une ivresse longue, brutale, laquelle est accompagnée de vomissements et suivie ordinairement de diarrhée. Plus de deux cents de ces hommes passeront la nuit sur la terre et à la belle étoile. Sa Majesté a passé au grand galop, selon sa coutume, vers les six heures ; elle a dû arriver à Aranda à sept; personne ne peut la suivre, tant elle va rapidement, n’importent le chemin, la boue, les rochers. Six chasseurs suivent tant bien que mal et MM. les officiers crèvent leurs chevaux sans pouvoir Ja plupart du temps atteindre l'Empereur.
J'ai versé à deux lieues d’ici, mais tout doucement et sans rien casser : j'étais hors de la voiture et marchais devant pour indiquer le chemin ; le brouillard nous dérobait la lumière de la lune et la route est très mauvaise. Enfin je suis arrivé morfondu et mes mulets abimés de fatique. Personne n’est venu à ma rencontre : je suis allé de toutes parts pour trouver un coin pour moi et mon équipage, mais rien. J'étais décidé à coucher au bivouac et déjà j'en avais choisi un bon sur la place lorsque j'ai découvert une allée pour y mettre mes mulets et un taudis sans fenêtres pour m'y retirer ; nous avons eu un peu de
fourrage ; des chasseurs de la garde logés dans la maison
uous ont montré la cave, où il y a des foudres pleins de vin; nous y avons puisé une petite cruche, que nous avons bue, mon charretier et moi, en mangeant un morceau de pain. Je me suis arrangé un lit avec un matelas, des quenilles de draps et une couverture de cheval appartenant à un des chasseurs; nos mulets sont à l’abri du brouillard et du froid, et nous aussi; ce n’est pas peu de chose.
24. — Six heures d'un bon sommeil m'ont raccommodé. La nuit à été glacée; le brouillard a donné lieu à une gelée blanche des plus froides. Les malheureux ivrognes