SOUPER FRUGAL
À toute cette ville en bon ordre et au pas, rendant le salut à - ceux qui nous saluaient et recevant les baisers que plusieurs - femmes nous envoyaient. Une seule personne nous à fait . des gestes menaçants : nous en avons ri. Le 8° d’infanterie légère entrait lorsque nous sortions. Je ne me suis pas . soucié de coucher en ville et suis revenu trouver mon lit - de paille hachée. À notre retour, nous sommes allés à ; Saint-Martin, à une lieue derrière nous. C’est là que - Sa Majesté s’est retirée, dans un château de plaisance de + la cour d’Espagne; elle à passé les journées et nuits pré- - cédentes sous une belle tente, à une demi-lieue de Madrid. ….. J'ai vu à Saint-Martin le licutenant-colonel du 17° dra- - gons, qui a élé blessé à la tête. Le chirurgien resté près de Jui m'a fait voir son casque, qui a été d'abord enfoncé de la largeur d’un écu, ensuite percé d’un trou par lequel il - serait impossible à présent de faire passer une balle. Ce chirurgien, appelé Franvalet, croit que la balle n’est pas entrée et qu’elle a été réfléchie, après avoir fracturé les - deux tables du parictal droit; moi, je crois qu’elle a pénétré, ei dans ce cas c’est un homme mort ; si le coup avait …élé tiré de haut en bas, et vice versa, son obliquité et le … plan incliné fourni par la calotte de cuivre du casque porteraient à penser que la balle aurait été ricochée. Le fourrier du train périra aussi. J’ai vu de même le général Maison, blessé au pied droit avec fracture d’un os du métatarse : il ira bien. Le colonel du 16° léger, ayant recu uue balle qui a passé entre les os de l’avant-bras gauche sans les fracturer, ira bien aussi.
= On n soupait chez Sa Majesté, ce qui m'a empéché de voir - le major général. Ce souper élait beau et sentait bon, - Après l'avoir flairé et avoir senti en passant celui de * MM. le directeur général et le commissaire des guerres de » l’ambulance du quartier général, je suis rentré dans ma cassiue pour y manger un morceau de pain, qu'heureusement j'ai pu accompagner d'un peu de gelée de coings
trouvée par hasard dans les vols de nos soldats et d’un verre de vin doux rencontré de même, et pour me coucher ensuite sur ma paille hachée. Il a fait une journée superbe et très chaude.
5. — Le temps est aussi beau qu’hier. La nuit a été belle aussi.
Il est arrivé quatorze caissons pour charger nos blessés et les transporter à Madrid. Rien n’est plus incommode que ces voitures, à cause de leur hauteur et de leurs parois élevées; il faut être au moins quatre pour y placer un ‘homme ayant une fracture de la cuisse ou de la jambe. J'avais dit qu’on fit du bouillon et qu'on se procurût du vin pour ces malheureux, qui depuis vingt heures n'avaient rien eu ; mais, Ô exécrable administration! rien
n’a élé fait, et cependant on n’a pas manqué d’enregistrer …
et de compter les journées. Son Excellence le grand-maréchal a distribué trois napoléons à chacun des quarante-sept blessés existant à Saint-Martin; il s’est borné à ceux-là, parce qu'on ne lui a pas dit qu’il y en eût d’autres sous les murs de la ville, quoique ce soit de cette dernière ambulance que soit parti le bouquet, ainsi quela députation; mais cela
se réparera. Nous avions cru que le nombre des blessés
n'allait pas au delà de cent: il en est arrivé de toutes parts à l'hôpital dans la journée et on y en compte déjà passé deux cents.
Il est défendu de loger en ville. Selon la capitulation il
n’y aura que quatre mille hommes, qui seront casernés, et les officiers aussi. On n’a voulu donner des billets de logement qu'à nos chirurgiens, qui w’en ont remis un dont je
profiterai demain. Il paraît qu’on a composé avec ces misé-.
rables Espagnols : respectons celte mesure, quoiqu’elle paraisse bien misérable elle-même. On n'a point fait de prisonniers ; tous les dix mille hommes qui défendaient Madrid ont pu se retirer; Sa Majesté a eu ses raisons pour
LES CRIRURGIENS PRISONNIERS 35
les traiter ainsi et l’on pense que tout va finir. Il y a ordre de transporter nos blessés au Retiro, où l’on fait des travaux de défense; l'Empereur ne veut pas exposer Phôpital aux fureurs des Espagnols, en cas qu’on recommence avec eux.
Je suis sûr que la chaleur est de dix degrés. Je suis resté sur ma paille, ai fait une bonne soupe pour tout mon monde et donné asile à trois chirurgiens arrivant de San Fernando, où depuis le 1* septembre les Espagnols les avaient transférés. l’un, chirurgien-major, M. Beaumont, m a raconté toutes les misères et tous les dangers qu’ils avaient essuyés pendant leur longue captivité, carils avaient été laissés à Madrid, après la retraite, avee deux mille quatre cents malades français ; ceux-ci furent évacués successivement sur la mauvaise maison de correction de San
Fernando, à trois lieues de la capitale, et les chirurgiens
les y suivirent, au 1* septembre; on n’en garda pas un seul à Madrid. On peut dire que ces chirurgiens ont souffert mille agonies: le peuple les a menacés, outragés, volés; ce sont surtout les Valenciens qui leur ont fait le plus de mal. Ils ont perdu leurs effets, ont couché sur des naltes, ont élé grossièrement nourris et n'ont jamais pu, la veille, compter sur le lendemain. Dernièrement cinq d’entre eux sont partis avec six cents convalescents pour PEstrémadure; de ce nombre est le jeune Tillaye, fils du professeur de ce nom. Ceux que j'ai logés m'ont raconté la peur, l’effroi, le désordre qui règnent dans les troupes et parmi les paysans armés. Ils croient que c’en est fait de ces ramas de misérables conduits par des prêtres scélérats. Ils détestent les Anglais.
6. — J'ai encore couché dans mon taudis. La journée a été superbe. Certes, en France, Le jour de Saint-Nicolas, il ne fait pas aussi beau. Je suis parti pour Madrid et suis arrivé droit à mon logement, qui est assez bon. Sans
perdre de temps, je suis allé à l’hôpital, où le nombre des blessés s'accroît d'heure en heure; il y en a ce soir plus de trois cent cinquante. La division de M. Baudry est insuffisante ; demain elle sera renforcée de celle de M. Beaumont. M. le grand-maréchal s’était rendu à l’hôpital pour y distribuer la gratitication; je l'y ai trouvé et d'après mon invitation, vu la confusion du service, il suspendra cette distribution; demain il gara la note de ceux des blessés qui en sont susceptibles ; je lui ai demandé des infrmiers et l’ai conjuré de dire à Sa Majesté qu'il en fallait sur-le-champ et qu’en les faisant venir de Paris on mettait le service en péril. M. Larrey, qui se fourre partout et qui partout porte son esprit remuant, m'a coupé la parole et a osé dire, moi présent, à Son Excellence qu’il n'y avait rien de beau, rien d’utile comme le projet qu’il avait eu l’honneur de soumettre à Sa Majesté l’empereur de Russie, qui l'avait accueilli, et qu’il fallait le mettre sous les yeux de Sa Majesté Napoléon, qui... Le grand-maréchal, accoutumé à ces rodomontades, a souri en me regardant el ne m'en à pas moins invité à le mettre bien au fait de mes idées. Le même présomptueux s’est jeté à travers le service de la ligne, qui ne le concerne pas ; m'a parlé pharmacie, pharmaciens, etc...
On voulait transporter nos blessés à la China, dans le
Buen Retiro; mais il paraît que celte translation a été contremandée par Sa Majesté. Au reste, le service est bien mauvais aujourd’hui : point d’infirmiers dans les salles; la plupart des frères à croix violette sur le cœur s’en sont allés; la cuisine ne va pas; la pharmacie est sous les scellés ; espérons que demain cela ira mieux. Le chirurgienmajor Beaumont m’a envoyé une outre de vin doux. Nous pourrons nous tirer d'affaire. Je visiterai demain la ville.
À huit heures de ce soir, j’ai été invité à faire monter à cheval deux chirurgiens pour aller chercher avec vingtquatre caissons deux cents malades ou blessés francais à
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