EST-CE UN GUÉ?Y-APENS
forme de châtiment. Aucune des blessures de nos Français n’est grave : un d’eux a recu un coup de fusil, dont la balle est entrée près l'ombilic et sortie par los des îles qu'elle à percé ; les viscères n’ont pas été lésés ; un autre a été-louché à Pocciput d’une balle qui y a fait une dépression sensible ; un troisième a été blessé par le manche de l’'écouvillon, qui s’est cassé dans ses mains.
Nous logeons chez le mêdecin du lieu, dans une case sans vitres, froide et antique comme la villa; mais on nous a bien reçus, et c’est un bonheur pour la maison que nous y passions la nuit, car elle serait déjà pillée. Les voisins m'ont déjà fait descendre plusieurs fois pour chas- “ser de la leur les pillards. On a tué un énorme cochon presque sous nos croisées. Le soldat se goinfre ; il faut convenir qu'il a bien du mal et qu’on ne s'occupe guère de sa subsistance. Les femmes crient à déchirer le tympan: l’une me tient la main et m'’entraîne vers sa baraque, où deux soldats prennent la borrica ; l'autre HE en hurlant : « Z'odo manjito, todas robas! » c’est un sabbat d’ Re En attendant jai donné à la chica plus de huit livres de viande pour notre souper; nous verrons comment elle nous arrangera cela. Quel séjour que celui-ci! Ce serait pour un Français l'exil le plus affreux, quoique le pays soit fertile en grains et en vin. On a pris à notre hôte ses bottes à ses jambes mêmes et jusqu'aux souliers qu’il avait chez lui : c’est la garde de Sa Majesté qui lui a fait cette galanterie, bien excusable sans doute, car enfin ilne faut pas être pieds-nus dans la boue. Nous avons un bon brasero et une chandelle: c’est un luxe. D'ailleurs rien de plus sale ni de plus bizarre que notre réduit. Avec huit livres de viande que j'ai apportées, nous avons eu en deux heures un excellent bouillon sentant les pois, parce qu’on y en a mis; la gallina dont on nous a gralifiés était un peu dure; le vin nous a été donné en abondance et je l'ai trouvé bon et léger ; en toul me voilà bien.
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Étant seul dans mon réduit, j’ai entendu respirer et faire du bruit dans l’espèce d’alcôve où je dois coucher. Y aurait-il de la trahison? Est-ce un quet-apens ? Ayant sauté sur ma canne, la seule arme que j’eusse, j'ai frappé sur la table : un gros chien noir a pris la fuite.
7. — Il a plu, il fait beaucoup de vent et les chemins sont bien mauvais. Il y a six lieues d’Espagne de Villalpando à Rio-Seco. Cette route m’a fatigué. Nous sommes arrivés à trois heures et demie; mon ancien hôte était sur sa porte; il m'a témoigné combien il était fâché qu’on lui eût donné un logement et a pris la peine d’aller lui-même chez l’alcade demander pour moi celui de son beau-frère, deux maisons plus haut que la sienne. :
Sa Majesté n’a fait que diner hier à Rio-Seco et est partie de suite pour Valladolid. Je ne concois pas comment, étant partie à neuf heures, elle a pu arriver à midi et demi : il a fallu qu’elle galopât ‘sans cesse, et comment galoper dans des terres grasses et au milieu d’une boue tenace, de laquelle les chevaux, au pas, peuvent à peine se retirer ?
J'ai eu de bonnes nouvelles de ma voiture, qui est à Arevalo, où elle attendra des ordres pour partir; lun des mulets est boiteux; il paraît qu'il a été piqué ou encloué; il boite fort et un de ses pieds est en suppuration.
L'hôpital est enfin établi aux franciscains ; tout y manque, comme c’est l’usage; mais il y a de quoi faire un bon service. |
8. — Il m'a été impossible de dormir, tant nos chevaux, au-dessus desquels nous avons couché, se sont battus. Nous avons eu une terrible journée; il a fait un vent si impétueux que peu s’en est fallu deux ou trois lois que je ne tombasse de mon cheval et que celui-ci ne fût renversé; c’est surtout au haut des montagnes que ce danger
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à élé le plus grand. IL n’y a pas le villages sur la route nous avons trotté à force et à une heure nous avons pris une {raverse qui nous a conduits à Villanoblia, grande commune où nous avons fait diner nos montures et rafraichi nous-mêmes avec du pain blanc excellent et semblable à du gâteau, à de la brioche, et du vin rouge, Vino tinto, que j'ai trouvé faible, mais bon; c’est l’alcade qui nous à procuré ces rafraîchissements. Nos chevaux ayant été mis dans un grand hangar, il a fallu les en ôter pour faire place à une forte colonne de prisonniers anglais, que nous avons déjà rencontrée en route; nous avons cédé le local avec empressement à ces pauvres gens, qui avaient grand besoin de se reposer; vingt femmes, dont quelques-unes sont assez bien, marchent avec eux, les unes à pied et les autres à baudet. Remontés à cheval, nous avons été horriblement battus du vent et mouillés par la pluie ; mais en deux heures nous sommes arrivés à Valladolid, où mes domestiques, qui y sont depuis trois jours, m'atiendaient sur la place pour me mener au logement qui leur a été accordé pour moi. La voiture est en très bon état et mon mulet est bien guéri. J’oublie de consigner ici qu'à deux lieues de Villanoblia il y a une plaine parfaitement égale et à perte de vue, dans laquelle deux cent mille hommes pourraient être rangés en bataille et manœuvrer; cette plaine n’est cultivée que par places. En tout, le pays entre Valladolid et Rio-Seco est peu productif. Je suis logé assez bien. On m’a fait beaucoup de compliments à mon arrivée, mais voilà tout : il faut vivre ici avec ses rations.
9. — La journée à été brumeuse, humide et douce. J'ai couru voir les hôpitaux, dont un, le seul en activité pour nous, contient près de deux cents malades, qui tous sont bien et Pavouent hautement; l’administration est du pays ; le malade est proprement tenu, assez bien couché
et très bien nourri. J'ai (fouvé un médecin de la ville faisant sa visite; c’est un jeune homme parlant français et ayant été employé comme médecin par le général Dupont, par son médecin en chef Lefort. J'ai attaché à cet hôpital Ja division du chirurgien-major Gama. Demain on séparera les fiévreux, les blessés, les galeux, etc. Je suis allé ensuite voir l'hôpital qu’on établit aux carmes, près la porte de Madrid, au bout de cette place si vaste où tant de milliers d’infortunés ont @éri dans les flammes par jugement de l’Inquisition; il ÿ a dans un couvent cinq cents lits tout prêts; ceux qui ont disposé ce local, qui a déjà servi d'hôpital, car les numéros sont restés inscrits sur les murs, entendaient leur affaire. M. Larrey, nous a-t-on dit, s’en est emparé pour la garde; mais il n’a personne pour y faire le service et certes il n'aura pas cinq cents malades. Laissons-le faire : nous chercherons pour la ligne un second hôpital.
J'ai vu M. le grand-maréchal et le prince de Neufchâtel. Sa Majesté, que l’on disait si triste, ne paraît pas l'être. Un des aides de camp du vice-connétable, revenant de poursuivre les Anglais, l’a fait rire en lui racontant qu'un réaiment de hussards avait pris un trésor d’un million et se
l'était partagé, de sorte que, chacun ayant eu une forte
part, on entendait des hussards criant : « Vingt piastres d'argent pour un louis en or! »
J'ai parcouru la ville, qui est bien sale, bien puante et assez misérable; ce sera une pauvre capitale et une vilaine résidence, car on attend le roi pour le couronner et l’impatroniser; Madrid sera bien vexée.
10. — Le temps est doux et il fait du soleil. Sa Majesté a passé en revue plusieurs régiments du ci-devant 8° corps d'armée en Portugal, lesquels ont été débarqués à Quiberon et autres ports. Tous les Français à portée d'apprécier les bons procédés se louent de ceux des Anglais avant et
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pendant l’embarquement ; sur cent’douze malades qu'on eût
mieux fait de laisser à Lisbonne, et tous très grièvement affectés, on n’en à perdu que dix-huit; les chirurgiens ont participé aux bons traitements des officiers anglais, dont ils font l’éloge mérité.
L'Empereur a traversé pour aller et revenir la ville sale et puante de Valladolid dans son plus grand diamètre : chacun était à son balcon pour le voir, car il n’y à dans ce pays si mince baraque qai n’ait au moins son balcon. La plaza mayor est des plus considérables que j'ai vues ; elle est entourée de quinze ou vingt églises ou couvents ; des milliers d’infortunés y ont péri dans les flammes par jugement de lInquisition ; aujourd’hui c’est une belle promenade plantée d'arbres et bien sablée. Sa Majesté, sur la proposition des colonels du 66° de ligne et de la légion du Midi, a nommé chirurgien-major au premier régiment M. Tesson, ancien aide-major, ayant été a Saint-Domingue, à Cayenne, elc., et au second M. Camus, qui à toujours suivi ce corps comme aide-major. Celui-ci vaut mieux que Pautre; au moins il a fait la campagne de Portugal, dont Sa Majesté à voulu récompenser les troupes, au lieu que l'autre était resté en France, où il s’est marié et où il a passé une année enlière sans servir; d’ailleurs il est d’une figure repoussante, et rien en lui n’annonce ni l'éducation ni le talent. I serait à désirer que Sa Majesté, avant de nommer les sujets que les colonels lui présentent, exigeât des preuves de capacité.
L'Empereur a aussi distribué huit croix par régiment. Le docteur du 31°, l’honnête et estimable Lemonnier, en à eu une par le moyen de mon ami le général Graindorge et par le commandant de ce régiment, qui tous deux estiment et aflectionnent beaucoup ce chirurgien-maijor. M. Legendre, aide-major du 26° de ligne, allait en avoir une aussi ; elle lui était promise; mais Sa Majesté, je ne Sais pourquoi, en les annonçant au régiment, a dit pour la
première fois : « En véilà quatre pour les officiers, mais officiers portant épaulette, et quatre pour les sous-ofliciers et soldats », de sorte que le pauvre Legendre a été exclu, au grand regret de ses chefs. Je l’ai consolé en le nommant provisoirement chirurgien-major du régiment, où, depuis la mort de mon pauvre Lambert, de Longwy, qu'on à perdu à la Guadeloupe, il y a cinq ans, l'emploi est vacant. Sur la demande du colonel Barrère, commandant ce régiment, j'ai nomméærovisoirement aussi comme aide-major M. Nepveu etcomme sous-aide M. Dechauflour, l’un et l’autre ayant été attachés au 8° corps et revenant de Quiberon.
On mène ici une triste vie; il faut tout acheter; les Espagnols ne fournissent absolument rien. J'ai visité le couvent inquisitoire des dominicains : le portail de église est cürieux par les statues et reliefs gothiques qui le décorent ; l’intérieur du couvent est imposant et majestueux. La garde occupe les dortoirs, vestibules et tout le rez-dechaussée ; à force de chercher (car quel est le lieu qui échappe à ses recherches ?) elle a découvert un caveau où je suis descendu avec quelques-uns de nos chirurgiens et où nous avons vu un amas énorme d’ossements secs, plus quelques bières contenant chacune un corps, plus une espèce de four en plâtre adossé contre un mur et renfermant un cadavre desséché; sur une charpente grossicre disposée en étages étaient plusieurs cercueils non ouverts. De là, nous sommes allés au fond d’une galerie à perte de vue et voülée, que l’on dit avoir retenti longtemps des gémissements des prisonniers de linquisition, à qui elle servait de préau. Dans un coin étaient debout le corps entier et momifié d’un homme et celui sans tête d’une femme ; M. Ribes et moi avons aussitôt reconnu Île sexe à l’évasement du bassin et à la disposition des cuisses, ces corps pourraient figurer dans un cabinet. Plus loin est un petit jardin où nos gens ont trouvé plusieurs cadavres
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