RELIQUES DE TOUB»LES SAINTS
trand, de service, m'avait annoncé, ce qu’il avait oublié de faire. À onze heures et demie, Sa Majesté estsortie de son appartement, et en traversant le salon elle m'a vu et demandé de la manière la plus gracieuse comment j'allais :
« Etes-vous content, a-t-elle ajouté, de nos hôpitaux ? » Elle a passé en revue quelques détachements et des débris isolés du 8° corps, ayant voulu voir à qui les croix accordées hier par elle aux difitrents régiments de ce COrps avaient été distribuées. Elle à reconnu le chirurgienmajor Lemonnier et lui a dit, ainsi qu’au colonel, que la décoration dont on avait disposé en sa faveur devait être donnée à un officier et qu’il fallait faire une demande particulière pour M. le docteur, ce qui a fort affecté ce galant homme, ainsi que le brave général et l’honnête commandant qui lui avaient donné cette preuve éclatante de leur estime. Ce commandant, ayant le grade de major, a perdu l'usage de la main droite et, je crois, la plupart des doigts par un coup de leu; il est bien élevé et d’un bon cœur ; il fait grand cas de M. Lemonnier.
J'ai voulu voir la sacristie des dominicains, dont on faisait l'inventaire. Je n’y ai vu que des tableaux médiocres et beaucoup de reliquaires plus ou moins riches ; dans l'un, qui ressemble presque à un casque, est une portion du crâne de l'une des onze mille vierges; c’est un pariétal entier; dans l’autre, de la même forme, il y a un temporal de je ne sais quel saint; dans un troisième assez orné et de vermeil est un os innominé d’un saint peu connu chez nous. J'ai vu des os longs, des osselets, des dents, des cheveux, des ongles de tous les saints du paradis, triste jonglerie, qui ne finira pas encore de sitôt, mais dont on n'est guère la dupe, même dans ce pays, où les prêtres et les moines passent sans que femmes ni servantes y fassent attention.
J'ai écrit une longue leitre au ministre directeur, dans laquelle je lui ai fait part de mes nominations provisoires
et lui ai demandé de l’avancement pour plus de vingt sousaides. Je lui ai proposé M. Baudry pour le 27° dragons au lieu et place de M. Hurel; Hocquin pour le 2° de la même arme en remplacement de Roubaud ; Legendre pour le 66° de l’ex-armée de Portugal en remplacement de Lambert; Soullerat, aide-major du 6° bis du train d’artillerie pour le 7° bataillon des équipages ; Bachelet, aide-major du 51° pour le 108 des équipages, et Blandin (Philibert) pour le 6° bataillon bis du train.
On envoie aux carmes les malades de la garde; notre hôpital se remplit; six soldats d’ambulance font le service; demain jy en enverrai quatre autres.
12. — Temps affreux, pluie toute la nuit et tout le jour, vent du sud-ouest; température molle, chaude, dé- -bilitante. Cependant, s’il y a beaucoup de malades, il y a peu de maladies graves. Il est entré ce matin deux hommes ayant recu des coups de sabre, dont Pun à la tête, et l’autre au bas-ventre, avec issue de lépiploon.
J'ai écrit ce malin une note relative à ce brave A. Clavel pour la remettre à S. A. le prince major général. J'y ai exposé que cet eslimable officier, couvert de blessures et servant depuis dix-huit ans avec honneur et distinction, était à la bataille d'Eylau comme chef de bataillon; qu'ayant été nommé major du 24° de ligne, cet avancement, d’ailleurs honorable, lui avait fait perdre les avantages pécuniaires dont jouissent ses anciens camarades ; qu’il a été appelé pour commander les 1" et 2° régiments provisoires; qu'il a été blessé devant Valence, où sa troupe a fait des prodiges de valeur et perdu cinq cents hommes; qu’il vient d’être envoyé en sa qualité de major au 115° de ligne, formé des deux susdits régiments ; enfin qu'il avait cru pouvoir espérer qu'on le ferait colonel, comme l'ont été les autres majors commandants, comme lui, de régiments provisoires, mais que sans doute le mo-
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«“ CE SONT AUSSI DE TRÈS BRAVES GENS» 69 o
ment n’était pas venu pour lui et qu'il mettait toute sa confiance dans la justice et la bienveillance de Sa Majesté et de Son Altesse.
À dix heures, je suis arrivé au salon de l'Empereur, à qui j'ai été de suite annoncé. Ordre à l’instant de m’introduire; il déjeunait avec le prince ; Je me suis placé vis-àvis Sa Majesté, et voici notre conversation :
« Bonjour, mon cher Percy. Comment cela va-t-il ?
— Votre Majesté me fait trop d'honneur: elle voudra bien me permettre de lui faire mon compliment sur le bon état de sa santé et sur son appétit.
— Mon appétit! Je n’en manque pas et je me porte bien. En général, nous nous portons tous assez bien. Mais avons-nous beaucoup de malades ici?
— Sire, hier soir il n’y en avait que cent dix-neuf et ce malin il y en a près de trois cents, mais peu sont affectés gravement. Ceux de votre garde ont été transférés à l'hôpital qui a été préparé pour eux dans le couvent des carmes.
— Vous devez avoir beaucoup de maux de jambes et de pieds, des engelures, des mains gelées.
— Cela est vrai, Sire; nous avons eu aussi beaucoup de luxations et de fractures au passage de la Sierra de Guadarrama, à cause du verglas. Ce sont les trains d’artillerie qui en ont fourni le plus, parce que, les soldats étant obligés de soutenir leurs mules et chevaux, et ceuxci manquant des quatre pieds à la fois, la chute de lanimal sur l’homme entraînait nécessairement cet accident.
— Cela devait être. Qu’avez-vous fait de ces gens-là ?
— J'en ai laissé avec des chirurgiens à Villa-Castin, à Arevalo, à Medina del Campo. Dans notre route de Rio- Seco à Benavente, nous avons aussi laissé des malades et blessés français dans les villages, mais en revenant nous
les avons recueillis au risque d’être assassinés, et vos chirurgiens ont encore cette fois exposé leur vie pour sauver à Votre Majesté de braves soldats.
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470 JOURNAL DU BARON PERCY ; | ; @° - : n — Ce sont aussi de très braves gens, mes chirurgiens ;
ils sont pleins de courage et je suis bien content d'eux.
— Sire, c’est qu’ils sont tout dévoués au service de Votre Majesté et qu’il n’est rien qu'ils ne fissent pour mé- | riter sa bienveillance et sa confiance. Veuillez, Sire, me permettre de vous rappeler qu'avant votre départ de Tilsit, à votre déjeuner, comme aujourd’hui, S. A. le prince étant à la table de Votre Majesté, vous daignâtes « m’accorder la décoration poufneuf de mes coopérateurs. dont je remis les noms à Son Altesse. Vous voulûtes bien agréer le tribut de ma reconnaissance et vous me viles,. ivre de joie et de sensibilité, sortir de votre palais pour aller annoncer à ces neuf chirurgiens la bonté, la bienfaisance dont vous veniez de les combler.
Sire, j'ai attendu en vain, et mes coopérateurs aussi : pour des raisons que nous avons dû respecter, les décorations n’ont pas été données, et déjà trois de ces serviteurs ne sont plus. Je prends la liberté de présenter une nouvelle liste à Votre Majesté; elle est de neuf aussi et je ne puis trop recommander ces hommes habiles autant que zélés aux bontés du héros qui si souvent a loué leur dévouement et les a toujours vus dans le chemin du devoir et sur les traces des guerriers.
— Donnez cela au prince. Nous verrons... Et nos chi rurgiens anglais restés à Astorga! Avez-vous vu des ignorants comme ça? Comme ils avaient fagoté nos pauvres. blessés ! Y a-t-il de bons chirurgiens en Angleterre?
— $ire, il y a d’habiles gens dans ce pays-là, mais ils y sont plus rares que dans votre Empire et j'ai lhonneurd’assurer Votre Majesté que, sans prévention ni partialité, : elle a les plus savants et expérimentés chirurgiens de l’'Europe. En Angleterre, il y a beaucoup de talents et encore plus d’ignorance. En France, il y a beaucoup d'hommes très habiles et un grand nombre de gens médiocres, élevés pour être dans les rangs inférieurs, où ils sont utiles.
Les écoles gratuites fondées par Votre Majesté ont propagé et facilité la science. Chez nos voisins, la plus mauvaise leçon se paie au poids de l’or; c’est par leurs cours, autant que par leur clientèle, que les Jean et William Hunter, de Londres, ont acquis trois millions de bien
— Trois millions de bien! Diable! c’étaient des chirurgiens opulents!
— Sire, ils s'étaient bien gardés de suivre les armées. Ce n’est pas là qu'on s’enrithit; mais en France, si on n’y gagne pas d'argent, on y est témoin des victoires de Votre Majesté, on y est sous les regards encourageants d’un grand homme quirécompense mieux que dans aucun pays du monde.
— Quels sont vos appointements à l’armée ?
— Sire, mon collègue Desgenettes et moi, nous sommes moins payés aux armées qu'à Paris, parce qu’élant absents nous ne touchons que peu de te à l'École et que nous perdons partout nos droits de présence; M. Desgenettes perd le fruit et le produit d’une clientèle qui l’enrichirait en peu d'années; mais nous ne calculons pas ainsi, ni lui ni moi, et, quoique nos appointements à l’armée couvrent à peine notre dépense et ne suffisent jamais pour les deux ménages, nous sommes toujours prêts à marcher, quand Votre Majesté marche elle-même.
— Enfin, comment êtes-vous payés?
— Nous avons, Sire, 1,125 francs par mois et faisons en sorte de joindre les deux bouts avec cela.
— Et vos chirurgiens-majors, comment sont-ils traités?
— Ils ont en France 2,000 francs par an et en campagne la moitié en sus, mille écus. C’est peu, Sire, pour des hommes qui ont dépensé beaucoup pour leur éducation et qui, établis dans une ville, y feraient un lucre plus ou moins considérable ; mais nous ne servons pas par des molifs intéressés et nous savons nous oublier, quand il
(4 s’agit d’être utiles à Votre Majesté et de justifier sa bienveillance pour la chirurgie de ses armées ?
— Vous avez donc de grands talents parmi vos chirurgiens, j'entends parmi les majors et ceux en grade?
— $ire, à votre armée d’Espagne on compte vingt-huit ou trente chirurgiens-majors tellement habiles et savants qu’ils pourraient proïesser publiquement et exercer avec un succès brillant dans les premières villes de votre Empire; il en est qui rivaliferaient avec MM. Pelletan, Boyer et Dubois, mes estimables collèques.
— Oh! oh! comment les appelez-vous, ceux-là ?.
— Je ne citerai à Votre Majesté que M. Willaume, ayant la décoration de votre ordre et celle du Mérite ia
de Wurtemberg, homme grave, réfléchi, d’un beau phy-
sique et d’un savoir, d’une érudition érile à l’habileté de sa main.
— Je crois le connaître; n’a-t-il pas été à Milan? Je l’y ai vu avec Yvan, mais il était plus fort qu'Yvan... Vous connaissez beaucoup Boyer? Tout le monde me dit qu’il a beaucoup de talent; je ne me suis pas soucié de l’amener dans cette campagne; d’ailleurs je ne le crois pas un très bon chirurgien militaire. Dites-moi comment il est parvenu à obtenir une confiance si générale et une réputation si étendue.
— Sire, mon confrère Boyer, à force d'application et de travail, était déjà arrivé assez près du premier rang lorsque le lustre qu’il a reçu par sa nomination à l’honorable place de premier chirurgien de Votre Majesté a attiré tout à fait à lui le publie et a décidé en sa faveur opinion. Cet habile chirurgien est venu d’ailleurs dans un temps où tous les grands maîtres n’existaient plus; il fera une fortune colossale et presque anglaise.
— Vous croyez?
— Oui, Sire, et son confrère Dubois aussi.
— Dubois s’était livré aux accouchements?