‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 253 sur 293 · JOURNÉE MÉM®RABLE · texte numérisé non relu

JOURNÉE MÉM®RABLE

avait ce matin cent cinquante moines de toutes les couleurs devant la porte du palais : l'Empereur en a laissé monter trois chez lui et les y a tenus une demi-heure, sans doute en présence de vigoureux témoins, car il connaît la triste fin d'Henri [IL et l’atroce histoire de Jacques Clément. La garde à fini par disperser ces pieux fainéants, dont la piteuse fortune fait rire les gens sensés. Tout est plein de couvents à Valladolid; j'en ti compté seize, ce malin, en me promenant; on dit que ce n’est que le tiers. Le soleil a été chaud et la journée superbe. J'ai voulu voir le cours assez majestueux du Douro et ai passé le puente mayor, près lequel il y à six couvents de femmes et d'hommes, mais de mauvaise mine.

S À. le prince de Neufchâtel m'a écrit ce soir pour avoir de suite les états de service de mes neuf candidats : l'Empereur, à qui il les a présentés ce matin, à exigé ces états, que je suis allé moi-même porter au prince, avec une belle lettre par laquelle je lui recommande de plus en plus notre affaire.

L'Empereur, à la parade, a extrêmement maltraité le général Legendre, chef d'état-major du général Dupont. « Quoi! lui a-t-il dit publiquement, votre main ne s’est pas desséchée après avoir signé l’infâme traité que vous avez eu la bassesse de faire avec un ennemi méprisable ? Il fallait plutôt mourir. La mort n’est rien ; c’est l'honneur qui est tout; il y a assez d'hommes en France; maintenons-y l'honneur, à quelque prix que ce soit. »

On va être misérable ici : les magasins n'ont jamais

rien et il faut fout acheter. Ce matin on m’a acheté une poule pour cinquante sols; le tinto de Malaga coûte quatre livres la bouteille, le rhum cinq livres, le sucre cinq livres, encore n'en trouve-t-on pas. Nos appointements ne suffiront pas; mais il faut aller ; j’espère qu’au mois d’avril je » ne serai pas dans ce gueux de pays.

14. — Journée mémorable. S. À. le prince major général, à qui j'ai remis hier, à sept heures du soir, état des services de nos neuf candidats, d’après la demande de Sa Majesté, m'a écrit de sa main même, à midi, Je billet suivant, que je conserverai toute ma vie :

« Je vous annonce avec plaisir, mon cher Percy, que l'Empereur vient d'accorder la décoration que vous avez demandée pour les estimalftes chirurgiens qui se sont rendus dignes des bontés de Sa Majesté à ses armées.

« Vous connaissez mes sentiments d’amitié pour vous.

« Valladolid, le 14 janvier 1809. »

Cette lettre vaut pour moi une décoration; elle m'a pénétré de reconnaissance. Après avoir donné un reçu à l'ordonnance qui me l'avait apportée, je l'ai lue, en dissimulant mon émotion, devant M. Baudry, lun des candidats, et plusieurs de nos chirurgiens, et lai jetée comme par dépit sur la table, en m'écriant : « C’est bien malheureux ! Mes enfants, j’ai voulu vous faire du bien, mais j'ai perdu ma cause; Sa Majesté m'a refusé. » Aussitôt les voilà tous, et principalement Baudry, atterrés, consternés. Je suis entré dans une chambre voisine, où j'ai ramassé

un bout de ruban rouge qui m'avait servi, et, étant revenu

auprès de mes pauvres coopérateurs, jai attaché ce ruban à la boutonnière de Baudry et lai embrassé, les larmes aux yeux d’attendrissement ; ils en ont éprouvé tous autant. Ce jour sera compté parmi les beaux jours de ma vie : mon Beaumont, mon Gama sont accourus tout rayonnants de joie et ivres de reconnaissance; je me réjouis de leur donner à chacun le petit bout de ruban, mais il faut attendre que le décret de Sa Majesté m’ait élé notifié. Jai écrit à Laroche, à Ulliac et aux autres. L’acte de bienveillance de Sa Majesté envers sa chirurgie est déjà connu ; chacun ouvre de grands yeux et voit en moi un homme influent, tandis qu’il ne devrait voir que les motifs honorables à notre art qui ont porté l'Empereur à nous traiter avec tant de bonté.

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