‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 26 sur 293 · INTRODUCTION LXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXVII

au contraire, la mort de l’un d’entre eux, la peine qu'il en ressent est telle qu'il en oublie presque sa nomination au grade de commandeur de la Légion d'honneur.

Avec les chirurgiens placés immédiatement sous ses ordres, ses notes nous le montrent d'une bienveillance qui ne se dément jamais ; il est reconnaissant des égards, ému du dévouement et du zèle de ceux qu'il nomme ses jeunes amis : « Les pauvres jeunes gens, dit-il, ont bien de la peine. » Eux, de leur côté, s'ingénient à rendre les fatigues de la campagne moins accablantes pour leur chef; s'ils appréhendent qu'il ne soit enlevé par un parti de cavalerie ennemie, ils viennent se ranger en bataille devant son logis. Les gronderies que Percy leur adresse se tempèrent souvent d'une nuance de regret : à certains jours, on dirait d’un père de famille au milieu de ses enfants; sa bourse leur est généreusement ouverte, et nous savons par son biographe qu'il leur avanca en Espagne la plus grande partie de leurs appointements (1). Ce n’est pas qu'il ferme les yeux sur leurs défauts : lorsque, désireux de leur apprendre à mettre chaque minute à profit, il leur donne une lecon de botanique pendant que les sapeurs du génie construisent un pont sur l'Alle, il ne se dissimule pas qu’ils aimeraient mieux housarder ; la plupart, en effet, songent moins à s’instruire qu’à assurer le repas du soir en allant à la picorée, et j'imagine que beaucoup trouvèrent mauvaise l’idée de leur faire des cours sur les pansements et la matière instrumentale au lieu de leur accorder entre deux expéditions quelques jours de repos.

La bonté de Percy ne dégénère cependant point en faiblesse. Il est sévère, exigeant même, pour tout ce qui concerne le service et n'a pas assez d'expressions pour stigmatiser la conduite des chirurgiens qui négligent de se rendre à leur poste, si bien que, la campagne aux trois quarts terminée, ils n'ont pas encore vu brüler une amorce. Il est surtout intraitable en ce qui regarde l'honneur du corps médical : voyant un jour entrer chez lui,

(4) C. Laurewr, Histoire de la vie et des ouvrages de FRET, p. 249.

dans une brillante tenue, un chirurgien jadis chassé de l’armée, il le force à quitter son uniforme usurpé et le met à la porte avec tant de violence qu'il se fait mal à la main. Ce qu'il ne pardonne pas, c'est la brusquerie, la sécheresse à l’endroit du soldat. « I faut, a-t-il écrit, qu'un chirurgien se respecte et compatisse aux douleurs des blessés ; il est le seul ami, le seul consolateur qui leur reste sur le champ de bataille ou dans un hôpital. Toujours discret, qu'il paraisse au moins sensible, si son cœur ne l’est pas, et qu'il se garde d'ajouter, par la dureté de ses manières, à la douleur déjà trop grande qu'éprouve un malheureux qui va perdre un membre ou supporter une grave opération. J'ai blâmé et réprimandé deux chirurgiens pour avoir osé appeler gigots les membres qu'ils venaient d'amputer. » Cette sensibilité, dont Percy voulait au moins retrouver les dehors chez ses collaborateurs, faisait le fond même de sa nature, et il n’y a rien d'affecté dans la plupart des réflexions qu’elle lui dicte. Faut-il s'étonner que le milieu dans lequel le jeune Franc- Comtois avait grandi l’eût marqué à son empreinte? Il n'avait pas impunément respiré l'air des premières années du règne de Louis XVI : c'était le temps où du haut en bas de l'échelle sociale on se piquait d’être sensible; les philosophes les plus secs et les grandes dames les plus égoïstes eussent rougi de ne pas verser des larmes à la peinture d’une infortune ou au récit d'une belle action ; on s’attendrissait sur les mœurs simples et pures des villageois; cela devenait une mode et aujourd'hui il nous est difficile de retenir un sourire à la pensée des berquinades qui précédèrent la Révolution. En écrivant, il arrive quelquefois à Percy de sacrifier au goût de son époque. D'ordinaire, il a le grand mérite de rester naturel; ses attendrissements n'ont rien de feint; c’est avec une joie sincère qu'il donne sa soupe à un jeune soldat dont il a surpris les regards affamés ou qu'il partage son pain avec une jeune fille qui se détourne pour manger en pleurant. Très réel est aussi son amour de la nature.

Il est sensible au chant des oiseaux; il s'interrompt au milieu

du récit d’une expédition pour noter que l’alouette a bien chanté;

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