INTRODUCTION LXXI
le calembour, comme le prouve le trait suivant tiré, ainsi que le passage qu'on a lu plus haut, des cahiers détruits par des mains ignorantes : « Arrivés à Freymark, nous trouvâmes ce village absolument désert et ruiné. Chacun s'y est logé comme il a pu. Nous entrâmes dans une maison dont les chambres étaient encombrées de fumier. Chacun mit la main à l'œuvre, et, en moins d'une heure, notre chambre avait un certain air de propreté; mais point de viande, point de pot pour faire la soupe; rien, absolument rien. Il fallut s'industrier et chacun de nous fut à la picorée ; j'ai rapporté un seau, un autre une marmite, etc.; enfin nous nous sommes montés peu à peu. Mais un officier de la maison de l'Empereur est venu réclamer le meuble dont je venais de m'emparer, disant qu'il l'avait trouvé avant moi et qu'il tenait de s’en servir, lorsque furtivement je m'en étais emparé. « Je n'ai rien à vous rendre, lui ai-je dit, et si « vous connaissiez la qualité dont Sa Majesté vient de m'hono- «rer, Vous ne persisteriez pas dans votre réclamation. — Qui « êtes-vous donc, monsieur? — Ce que je suis? Apprenez que je « suis garde des seaux. » Il s'est mis à rire et s’est retiré (1). »
Mais il est temps de laisser Percy raconter lui-même ses campagnes. On le verra, dans ces souvenirs intimes, « ce qu'il était partout, digne de lui-même : affable et doux avec ses inférieurs ; simple, ouvert, cordial avec ses égaux; d’une foi inviolable pour ses amis, dévoué pour eux, et secourable jusqu’à
l'excès; facile, indulgent, affectueux pour ses subordonnés, qu’il
éclairait comme un ami, qu'il protégeait comme un père; sans : A , Q 2 ve ficl, même contre les ingrats, et c'est en en faisant encore qu'il
(1) C. Laurenr, Histoire de la vie et des ouvrages de P.-F, Percy,
sion de ce qu'il se devait à lui-même et en faisant ressouvenir les autres: fier, inflexible, intraitable avec les lâches persécuteurs, dont il réprimait l’iniquité, dont il foulait aux pieds l'orqueil et l'insolence (1) »; on y trouvera comme un écho de sa conversation vive, enjouée, spirituelle; on y surprendra surtout les impétueux mouvements de son âme à la fois tendre et forte.
La nature de cet ouvrage lui assure, si je ne me trompe, une supériorité réelle sur la plupart des documents de la même époque. Nous avons, en effet, un grand nombre de relations des campagnes auxquelles l'illustre chirurgien prit part; mais peu de souvenirs s'offrent à nous sous la forme de journal. Parmi les héros de l'épopée napoléonienne, il n’en est guère qui, le soir venu, aient régulièrement dérobé quelques heures au repos pour retracer les événements de la journée; ce n’est que beaucoup plus tard que, prenant la plume, ils ont songé à consacrer les loisirs que leur faisait la paix à raconter leurs glorieuses chevauchées à travers l'Europe. Or, sans vouloir établir de comparaison entre l'œuvre du savant académicien et les souvenirs de ses contemporains, il est clair qu'on ne peut attendre la même sincérité, la même exactitude de ceux-ci que de celle-là. Je ne parle pas seulement des erreurs matérielles qui se glissent dans un livre composé longtemps après les faits qu'il se propose de faire connaître : bien plus grave est, suivant moi, la fréquente modification des jugements primitifs de l’écrivain. Est-il besoin, d'autre part, d’insister sur le côté apologétique des ouvrages auxquels je fais allusion? Presque toujours l’auteur de mémoires plaide une cause; de la meilleure foi du monde, il s'arrange de façon à se donner le beau rôle devant la postérité, et il ne faut pas trop lui demander la loyale confession de ses fautes. Rien de semblable avec un journal dans lequel les
impressions se succèdent, spontanées, mobiles, passagères, se
contredisant à quelques mois, à quelques semaines, voire à
quelques jours de distance; l'individu n'y obéit qu'à son tempé-
(4) A -F. SILVESTRE, Éloge historique de AI. le baron Percy, p.19.
INTRODUCTION LXXUI
- rament; il s’y révèle à nous avec ses qualités et ses défauts, et, - sans prétendre à l’impartialité, son témoignage est du moins exempt des arrière-pensées qu'encourage et que provoque le . silence du cabinet.
Ce n’est pas à moi de rappeler en détail tout ce que Percy à - fait pour la science chirurgicale : outre qu'elle excèderait ma compétence, une semblable étude sortirait des bornes d'une … simple notice biographique. En attendant le livre qu'un ancien “ inspecteur général du service de santé des armées doit consacrer … 1 l'histoire et aux travaux de son illustre prédécesseur (1), la . publication du journal de celui-ci aura néanmoins, si j'ose ainsi - parler, la singularité d’une résurrection.
Étrange contraste entre les destinées posthumes de deux hommes qui se sont voués simultanément au soulagement des victimes de la guerre ! Tout le monde sait qui était Larrey ; peu de personnes, au contraire, connaissent le rôle de Percy aux “armées, et j'ai souvent été témoin de l'étonnement des voya- …qeurs à la lecture de l'inscription qui indique le lieu de sa nais- “sance. Cela tient sans doute à ce qu'il a été donné au premier de revivre dans un fils digne de lui, tandis que le second n'a pas laissé d'héritiers de son nom. Sous le second Empire, M. le
baron Hippolyte Larrey a eu des flatteurs (quel homme en place “n'en a pas?) intéressés à lui faire leur cour en exaltant les im- … mortels services de son père ; lui-même a accru par ses travaux «l'héritage du glorieux chirurgien de la garde. Dominique Larrey “avait en outre plus vécu que le chirurgien en chef de la Grande — Armée dans le sillage immédiat de Napoléon; il l’avait suivi en Égypte; il avait, sous ses yeux, déployé un courage et une acti- 4 vité au-dessus de tout éloge dans les campagnes de Russie, de Saxe et de France: sous la première Restauration, il s'était tenu à l'écart pendant que Percy se faisait honneur d'approcher
ps
% (4) A. Dujardin-Beaumetz, à qui la chirurgie militaire à tant d’obliga-
tions, a réuni un grand nombre de documents sur Perey ; personne n’a plus
de titres que lui à écrire la vie de l’éminent chirurgien, et son livre achévera de faire rendre à celui-ci la justice qui lui est due
de la personne du souverain; il garda la même attitude après les Cent-Jours : autant de raisons pour que les membres de l'opposition libérale lui prodiguassent les louanges. Enfin il avait publié le récit de ses campagnes. De là une popularité qui alla croissant jusqu'au retour des cendres de l'Empereur. Il n’en est pas moins vrai qu'entre Percy et lui les contemporains mirent une notable différence; il était encore, suivant le mot de Percy lui-même, dans la foule des élèves, quand, chargé de lauriers académiques, le grand chirurgien occupait le premier rang aux armées ; sa réputation, au début, fut moins éclatante; c'est ce qu'a méconnu son dernier historien, à qui la vérité arrache néanmoins cet aveu : « Peu d'hommes ont autant faitque Percy pour la chirurgie militaire. Il l’a dotée d'opérations inconnues avant lui; il a amélioré et perfeciionné le service des ambulances, et ses idées sur l'organisation sanitaire de l’armée contiennent le germe de la plupart des progrès qui ont été réalisés depuis (1). »
Il y a d’ailleurs une cause plus générale à l'indifférence de la génération actuelle pour les services de Percy, ct il ne faut pas trop s'étonner de ce qu'il est à peu près inconnu, quand les moindres enfants de nos écoles savent les noms des maréchaux de l'Empire. L’humanité est ainsi faite que la mémoire des bienfaits est moins durable quela gloire acquise au prix de mon-
ceaux de morts ; on oublie volontiers la main qui panse les hles-
sures pour ne se souvenir que de celle qui courbe les peuples sous un joug de fer; c’est ce que le poète à énergiquement rendu dans les iambes de l’Idole. Est-il téméraire de vouloir réagir contre cette tendance? et, sans nier ce que la guerre a parfois de providentiel, ne doit-on pas déplorer hautement les fléaux qu’elle déchaine? Le journal de Percy contribuera à faire mieux toucher ceux-ci du doigt; on apprendra, en le parcourant, ce que coûtèrent les victoires dont nous nous sommes peut-être trop enorgueillis puisque, somme toute, en soulevant l'Allemagne
(1) Dominique Larrey et les campagnes de la Révolution et de l'Empire (1768-1642), p. 28.