‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 29 sur 293 · INTRODUCTION LXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXXV

contre nous, la politique de conquêtes a abouti à la douloureuse mutilation de nos frontières. S'il n'est pas de spectacle plus sublime que celui d’une nation luttant pour son indépendance, rien n'attriste plus le penseur que les compétitions sanglantes qui enrayent la marche de la civilisation, et, pendant que nos troupes entraient triomphalement à Vienne, à Berlin ou à Madrid, bien des esprits éclairés (Napoléon eût dit : des idéologues) ont dû, à la lecture des bulletins de la Grande Armée, répéter, après La Bruyère : « N'entendrai-je donc plus bourdonner d’autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus qu'en régiments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou escadron (1)?» Quelque jugement qu'on porte sur les réflexions que le jour- » nal de Percy m'inspire, personne ne refusera, je l'espère, de « payer au père de la chirurgie militaire le juste tribut d'éloges qui lui est dû. Par son désintéressement, par sa droiture, par sa générosité constante, Percy me semble le représentant des qualités les plus caractéristiques de notre race. Bien françaises - étaient aussi ses allures, sa physionomie. Qu'on jette les yeux - sur le portrait placé en tête de ce volume : il est impossible de ne pas ètre frappé de l’incomparable dignité de ses traits; le front est large et élevé, la bouche expressive; le regard à une … vivacité singulière; tout le visage est empreint d’une noblesse … qui ne laisse pas que de surprendre chez le fils d’un obscur chi- … rurgien de village. Sorti en quelque sorte des raugs du peuple, Percy a vu, comme Drouot, les honneurs le rechercher sans rien = perdre de sa modestie, et volontiers il eût pris pour devise cette ÿ parole de l'Écriture sainte qu'il avait trouvée, écrite de la main … l'Anuce Foës, sur un volume de la bibliothèque de Saint-Maxiinin à Trèves : Laudet te alienus, et non os tuum ; extraneus, el … non labia tua (2). Chrétien sincère il est, d'autre part, resté fidèle à ia foi de ses humbles aïeux; on s’en convaincra, lorsque : seront publiées ses lettres ; l'une d'elles le montre se réjouissant

…. (4) La Bruvère, Les Caractères. Des jugements. hProre, XXVT; 16.

vd -# n":

naïvement de faire Päques en famille, et ce n’est pas en vain que

la Bible était devenue de bonne heure sa lecture quotidienne : on est étonné, quand on lit ses mémoires académiques, du grand nombre de citations de l'Ancien Testament qui s'y rencontrent. Ajoutons, pour expliquer l'élévation ordinaire de ses pensées et de son style, que les chefs-d'œuvre des anciens avaient toujours

be à RS sd ose cé di

fait ses délices. « L'attrait divin des belles-lettres, dit un de ses . panégyristes, lui avait rendu familiers les plus célèbres écrivains de l’antique Italie : poètes, historiens, orateurs, philosophes, éternelle gloire de l'esprit humain, mâles et sublimes génies

avec lesquels Percy s'était pour ainsi dire identifiée. Leurs sentiments, leurs pensées, tous les secrets de leur merveilleuse éloquence; tout ce qu'ils ont conservé sur les usages, les mœurs, les opinions et les arts des peuples contemporains, Percy s'ap- » propriait tout, en quelque sorte, pour en former les trésors d’une : érudition applicable à tout. » Et, faisant allusion à cette campagne du Petit-Bordeaux, dans laquelle le savant membre de l'Institut avait, suivant le goût de l'époque, multiplié les ins- 1 criptions, le même auteur ajoute r « Horace et Virgile semblaient habiter avec Percy cette solitude embellie de leurs vers, et, à . l'aspect de ces sentences empruntées aux plus sages esprits, on “ eût dit que, par une sorte d’hospitalité religieuse, Percy les rassemblait autour de lui pour en faire ses dieux domestiques (1). »

On estimera peut-être qu'il eût fallu passer plus rapidement « que je n'ai fait sur les débuts du grand chirurgien; il importait cependant de les connaître, car son journal n’en parle pas; ils donnent la clef de la réputation qui l'avait précédé aux armées. Le milieu dans lequel Percy a vécu jusqu’à la Révolution explique, d'autre part, certains côtés de son esprit : il a beau « jurer, sous là Terreur, foi de républicain, ceux qui le dénoncèrent « comme royaliste dans l’Ami du peuple ne se trompèrent pas com-. plètement en soupconnant en lui un homme de l'ancien régime.

(1) A.-F. Sizvesrre, Eloge historique de M. le baron Percy, p. 20.

Page 1